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Qu’est-ce qui vous a attiré à la photographie et quand avez-vous eu conscience que vous aimiez ça ?
Je suis venu à la photo au secondaire. Ma mère était photographe, et un jour j’ai trouvé dans son placard un vieil appareil Nikon sur lequel elle avait appris à faire de la photo. Elle m’a permis de l’utiliser, mais à la condition de me montrer comment m’en servir. On est allés à Pensacola, en Floride, en apportant cet appareil, et mon premier rouleau de pellicule m’a rendu accro. Bien des années ont passé, mais je le suis encore. Dans un endroit comme Hawaii, où les appareils photo ont une connotation négative, j’aime m’en servir d’une façon qui avait disparu depuis longtemps dans l’archipel, en braquant mon objectif de façon à raconter une histoire alternative.

Quelle histoire voulez-vous raconter avec vos images d’Hawaii ?
Le fait que je partage ma vie entre le Canada et Hawaii me permet de voir comment on perçoit Hawaii de l’extérieur. Tout le monde semble tellement épris de cet endroit, mais personne ne le connaît vraiment, et ce qu’on en sait est fondé sur un cliché imposé depuis les années 1950. Si vous googlez Hawaii, vous tombez sur des photos de plages et de luaus. Je veux changer cette perception par mon travail. On voit cet archipel comme une destination, un lieu d’évasion, et c’est bien que des gens s’y rendent pour se détendre, mais la culture locale est si riche et a tellement à nous apprendre.

Votre travail s’intéresse aux traces cachées des anciens explorateurs polynésiens qui se sont établis sur les côtes d’Hawaii. Qu’est-ce qui vous attire vers ces gens et leurs expériences ?
Nous voyons et concevons Hawaii de façon très différente des gens qui ont accosté là il y a deux millénaires. On ne peut qu’imaginer l’impression que ces îles ont produite sur ces anciens voyageurs qui avaient navigué sur des milliers de kilomètres au départ de Hawaiki. Dans les années 1970, il y a eu un mouvement visant à justifier les voyageurs polynésiens, parce qu’à l’époque Andrew Sharp et d’autres affirmaient que c’étaient de malheureux explorateurs ayant dérivé de l’Amérique du Sud jusqu’à Hawaii. Et en réaction, d’autres personnes étaient d’avis que les Polynésiens avaient probablement été les plus grands explorateurs des mers qui soient, et que ce qu’ils avaient accompli étaient l’équivalent, pour l’époque, de l’exploration spatiale. Ces gens-là s’étaient lancés dans le vide. La légende d’Hawaii disait que les îles les appelaient à elles et qu’il avait fallu beaucoup d’ingéniosité pour les atteindre.

En 2017, vous avez été membre de l’équipage d’une réplique de pirogue polynésienne faisant partie d’une flottille. Qu’avez-vous appris de cette expérience ?
Il existe cette idée de ‘ohana, de « famille » de la pirogue. Peu importe l’île où j’accoste en pirogue, j’y trouverai une société de voyageurs prête à m’accueillir et à me traiter comme un membre de la famille. En 2017, comme il y avait toutes ces réunions de voyageurs venus de l’ensemble du Pacifique, nous sommes devenus amis et nous avons tous navigué vers Oahu, vivant sur nos pirogues, et nous avons passé deux semaines les uns avec les autres. J’ai réalisé à quel point c’est une grande famille inclusive, et à quel point nous sommes tous passionnés, à quel point notre amour est partagé. En Amérique du Nord, la famille se limite en fait à la famille immédiate. Quand on parle de ‘ohana, on fait partie d’une famille plus étendue.

Vous êtes né à Toronto, avez grandi au Nouveau-Mexique et au Texas et partagez actuellement votre temps entre Maui et Toronto. Qu’est-ce que vivre dans toutes sortes de villes différentes vous a appris sur vous-même ? Et sur les autres ? Et sur votre art ?
L’une des choses les plus importantes que j’aie apprises, c’est la valeur du conte. Je suis devenu un artiste à l’époque où je vivais au Nouveau-Mexique. La tradition orale est l’art le plus noble dans cet État, c’est tellement chargé de magie. J’aime aller dans des endroits qui sont soit mal connus ou entachés d’idées fausses et tenter de présenter cette perspective culturelle à un public extérieur. Le fait que j’aie vécu suffisamment longtemps dans divers endroits pour en comprendre la culture m’a permis de mieux appréhender ces lieux. Je visite des endroits que je veux mieux comprendre et j’y passe beaucoup de temps afin de parvenir à les saisir.

Qu’est-ce qui vous manque de Maui quand vous êtes à Toronto ? Et qu’est-ce qui vous manque de Toronto quand vous êtes à Maui ?
Je suis quelqu’un de très rural à Maui. Je travaille beaucoup la terre, ou je prends la mer, et j’y ai un rythme de vie et un ensemble de valeurs propres à cet endroit. Quand j’habite en ville, je discute d’idées et je suis entouré de créateurs. Au moment de partir de la ville pour aller à Maui, je me suis habitué à être entouré d’artistes et à discuter des concepts, théories et idées que nous explorons dans nos œuvres. Quand je suis à Maui, je ne parle pas beaucoup de ça. J’absorbe, j’apprends des gens, et je suis beaucoup plus silencieux. Ce qui me manque de la grande ville, c’est ce réflexe de création que j’ai à titre d’artiste. Mais quand je suis à Toronto, je ne ressens pas autant la présence de la nature, et cette impression d’être entouré d’esprits me manque.

Vous faites surtout de la photo sur pellicule. Qu’est-ce que ce médium vous permet que ne vous permet pas la photographie numérique ?
La photo sur pellicule est fortement axée sur le processus. Quand je fais de la photo numérique, c’est par commodité. Mais la pellicule pose un défi intéressant, parce qu’elle présente plus de difficultés et parce qu’il faut se fier à son instinct quand il s’agit de savoir si la photo est bonne. J’utilise une chambre noire numérique, mais j’ai appris à traiter les couleurs dans une chambre noire pour photos couleur, où l’on nous apprend à atteindre un blanc parfait puis à le virer. Le virage d’une épreuve, c’est l’ajout d’une valeur affective à un cliché. Quand on lui donne une teinte un peu plus chaude ou un peu plus froide, on a un effet sur l’âme de celui qui le regarde. J’aime convoquer les esprits que j’ai saisis. La fidélité de l’image à tout prix ne m’intéresse pas ; ce qui m’intéresse, c’est d’invoquer ces esprits, et pour ça rien ne vaut la pellicule.


Un baquois étend ses branches sur la côte nord de l’île d’Hawaii

Un baquois étend ses branches sur la côte nord de l’île d’Hawaii. Les baquois (Pandanus) sont des plantes qui, croit-on, auraient été importées par les bateaux des voyageurs qui ont colonisé l’archipel. Les feuilles de baquois servent à la fabrication de voilures, de paillassons et de toitures. Le fruit de ces plantes, semblable à l’ananas, est comestible et sert aussi à fabriquer un type particulier de lei.


Hikianalia

On hisse l’artimon sur la Hikianalia, une pirogue similaire à celles qu’ont utilisées les voyageurs polynésiens de l’Antiquité. La Hikianalia, don d’Aotearoa (nom maori de la Nouvelle-Zélande), est un exemple d’un nouveau type de pirogue qui utilise des techniques de construction modernes et traditionnelles, et comprend des accessoires technologiques tels que panneaux solaires et hors-bords électriques. On y trouve même des toilettes.


Une sculpture en basalte de Pu‘ino Kolu O Hina

Une sculpture en basalte de Pu‘ino Kolu O Hina (« les trois vents de Hina »), du maître sculpteur et spécialiste de la culture hawaïenne Alapai Hanapi, à Kaunakakai, sur l’île de Molokai. Hina veille sur l’archipel ; quand on maltraite ces terres, elle libère des vents de sa gourde. Plus le mauvais traitement est grand, plus le vent est violent.


L’île de Lanai

L’île de Lanai semble avoir été oubliée par le temps, à l’écart des changements qui se sont opérés dans tout l’archipel. J’y ai trouvé des pétroglyphes représentant des gens, des animaux et une pirogue polynésienne double (wa‘a kaulua) aux voiles austronésiennes. C’était comme de lire une formule magique qu’on aurait gravée dans la pierre afin de rappeler aux générations futures le peuple a colonisé ces îles et qui y a prospéré.


Mauna Kea

Culminant à 4200 m d’altitude, le Mauna a Wākea (Mauna Kea) est l’un des endroits les plus sacrés de tout l’archipel d’Hawaii. C’est un site cérémoniel, le lieu de sépulture des chefs du plus haut rang, et on considère l’endroit comme le berceau du peuple hawaïen. Les observatoires du Mauna Kea ont été établis en 1967, et aujourd’hui cette terre sacrée est parsemée des radiotélescopes du Submillimeter Array.

Visitez le compte Instagram de Brendan George Ko pour voir son travail.

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