À tâtons

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À tâtons

Longtemps, Hollywood a tenté de porter L’aveuglement sur les écrans. Comment deux Canadiens (et un Brésilien) s’y sont pris.

Par Jason Anderson
Illustration par Christina K.

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Il y a une dizaine d’années, le comédien et scénariste Don McKellar et le producteur Niv Fichman ont fait l’ascension d’une montagne des Canaries pour se rendre chez l’écrivain et Prix Nobel portugais José Saramago. Leur objectif était de convaincre celui-ci de les laisser adapter au cinéma son roman L’aveuglement, l’histoire d’une mystérieuse épidémie de cécité aux conséquences désastreuses. Cette première étape franchie, un défi plus grand encore les attendait : rendre justice à ce roman poignant et parfois brutal, dont l’action se déroule dans une ville anonyme, où les personnages ne sont jamais nommés.

Le film a nécessité de nombreux lieux de tournage et la participation de gens de partout. Tourné en majeure partie à Guelph (Ontario) et à São Paulo, le film met en vedette Julianne Moore, Mark Ruffalo, Sandra Oh, Yusuke Iseya et Gael García Bernal. enRoute a joint McKellar, Fichman et le réalisateur Fernando Meirelles pour parler du défi que représentait la recherche d’une ville anonyme, des joies bucoliques de Guelph et de la victoire remportée contre les grands studios américains (et Whoopi Goldberg) pour l’obtention des droits.


L'écrivain
Don McKellar a débuté sa carrière au théâtre, à Toronto, mais est mieux connu comme scé-nariste et vedette de films comme Roadkill, Autoroute 61 et Le violon rouge. Il a aussi créé l’émission humoristique Twitch City à la télé anglaise de Radio-Canada et a obtenu un Tony en 2006 en tant que coauteur du livret du succès de Broadway The Drowsy Chaperone.

Le producteur
Alors étudiant en cinéma à l’Université York, Niv Fichman a participé, en 1979, à la fondation de ce qui allait devenir Rhombus Media. Cette société a depuis produit plus de 200 films et émissions télé, dont la série à succès Slings and Arrows, avec Paul Gross et Rachel McAdams, que Fernando Meirelles est à adapter pour la télé brésilienne. Fichman a aussi produit La bataille de Passchendaele, un film de Paul Gross sur la Première Guerre mondiale présenté en ouverture du Festival international du film de Toronto et qui prendra l’affiche en octobre.

Le réalisateur
Fernando Meirelles était encore étudiant dans sa ville natale, São Paulo, lorsqu’il a réalisé ses premiers films expérimentaux. C’est La cité de Dieu, dont l’action se situe dans les favelas de Rio, qui a lancé sa carrière internationale, en 2002. La constance du jardinier, son premier film tourné en anglais, avec Ralph Fiennes et Rachel Weisz, a obtenu quatre mises en nomination aux Oscar.


Qu’est-ce qui vous a tant touchés à la première lecture de L’aveuglement?

McKellar Ce qui m’a frappé, c’est qu’on y réalise la fragilité de notre civilisation, mince coquille pouvant éclater à tout moment. C’est aussi un roman très humaniste, un plaidoyer pour la dignité humaine et la compassion. En faire un film m’intéressait, parce qu’on y montre bien que la culture actuelle est basée sur les apparences, sur des choses superficielles, et qu’elle est précaire. À la base de ce roman, il y a notre vision du monde.

Meirelles C’est aussi cette fragilité qui m’a accroché. On prétend être très civilisés, mais il suffirait d’une pichenotte pour que tout s’effondre. On est toujours au bord du chaos. On se croit évolués, mais on est encore très proches des animaux.

 

Comment avez-vous réussi à convaincre Saramago de vous accorder les droits ?

Meirelles Plusieurs avaient déjà essayé, dont Whoopi Goldberg et quelques grands studios, mais sans succès.

Fichman Nous l’avons talonné, mais très gentiment, d’une manière très canadienne. Et on n’a jamais parlé d’argent ; on a appris par la suite que ç’avait été un de nos grands atouts.

McKellar Je me souviens que, la première fois qu’on l’a rencontré, Saramago nous a exprimé son mépris pour un producteur américain qui majorait régulièrement son offre, mais sans jamais donner de garantie sur le scénariste ou le réalisateur, ni sur la distribution.

Fichman Bref, c’est grâce à notre persévérance respectueuse. De temps en temps, je passais un coup de fil ou j’écrivais. L’agente de Saramago, une Allemande malheureusement décédée depuis, a été notre ange gardien. Même quand la réponse était officiellement non, elle laissait toujours poindre une lueur d’espoir. C’est pourquoi j’ai persisté. Finalement, un jour, elle a téléphoné et m’a annoncé : « C’est bon, il va vous recevoir. »

 

Comment s’est passée cette rencontre, dans l’île de Lanzarote, aux Canaries ?

McKellar Quand on a reçu l’appel, Niv était à Toronto et moi en Australie, alors on s’est rejoints à mi-chemin. Saramago vit sur le flanc d’un volcan dénué de végétation, dans une maison qu’il a lui-même conçue, au jardin planté d’un unique olivier. C’est un endroit incroyable, on avait l’impression d’être en pèlerinage. Je me souviens lui avoir expliqué dès le départ comment j’imaginais le film.

Fichman Il voulait être sûr qu’on ne cherchait pas à acheter les droits pour les revendre ensuite. Il voulait s’assurer qu’on allait prendre part au projet. Il voulait aussi que le film soit tourné en anglais, qu’il jouisse d’une distribution de masse comme un film américain, mais sans passer par un studio américain. Et je pense que c’est ainsi qu’on a réussi à le convaincre.

 

Monsieur Meirelles, est-il vrai que vous aviez déjà tenté d’obtenir les droits ?

Meirelles J’ai lu L’aveuglement à sa sortie au Brésil. Je faisais alors de la pub et de la télé, mais je voulais en venir au cinéma. J’ai beaucoup aimé le roman, alors j’ai approché Saramago, qui a refusé ; il ne voulait même pas discuter. J’ai alors obtenu les droits de La cité de Dieu, du même éditeur, et je me suis mis au travail. Sept ans plus tard, Niv m’a appelé pour m’offrir le scénario. La coïncidence était à peine croyable.

 

L’auteur a insisté pour que l’action du film soit située dans un lieu anonyme, comme dans le roman. Pourquoi avoir choisi São Paulo pour les scènes de ville ?

Fichman Quand Fernando s’est joint au projet, São Paulo est en fait un des cadeaux qu’il nous a offerts. C’est une des plus grandes villes du monde, mais elle est néanmoins passe-partout. Dans le panorama qu’elle offre, aucun édifice n’est identifiable.

McKellar Je me souviens d’avoir vu la ville par le hublot quand on a pris l’avion pour aller rencontrer Fernando. Je ne crois pas qu’on avait même songé d’y tourner, mais ça nous a immédiatement paru évident. De plus, ce n’est pas une ville qu’on voit souvent en photo. Il n’y a pas de points de repère largement connus, c’était l’idéal.

Fichman Même les films brésiliens sont pour la plupart tournés à Rio.

Meirelles Comme l’action ne se passe pas dans une ville déterminée, et que les personnages n’ont pas de nom, je ne voulais pas ancrer l’histoire dans une culture particulière. C’est pourquoi notre distribution est si multiethnique. L’histoire parle du genre humain, il fallait qu’on soit représentatif. J’ai consciemment cherché à créer une mosaïque.

Si on avait un acteur blond pour tel personnage, on essayait de trouver un Noir pour jouer tel autre. On tentait constamment de compenser.

 

Pourtant, voir tant de personnages d’origines différentes n’a rien d’étrange. Cette ville pourrait être Toronto ou New York.

Meirelles São Paulo est comme ça. C’est au Brésil, et à São Paulo en particulier, qu’il y a le plus de Japonais hors du Japon. En plus de tous les gens qui sont de descendance africaine. Au Brésil, les groupes s’entremêlent au lieu de s’isoler, comme dans certains pays.

 

Vu l’anonymat des lieux, était-il plus difficile de raconter une histoire réaliste ?

Meirelles On tenait à ce que l’histoire soit crédible. On aurait pu choisir un style plus théâtral ou métaphorique, mais on voulait que ce soit naturaliste. Même si les personnages n’ont pas de nom, pas d’antécédents, rien. Pour les acteurs, ça compliquait les choses. Par exemple, on a offert un rôle à Sean Penn. Il a lu le scénario, l’a aimé, mais m’a dit : « Je ne comprends pas ce médecin. Comment pourrais-je jouer un personnage sans nom dont je ne sais absolument rien ? » Puis il a ajouté : « Je vais prendre le temps de lire le roman, pour voir si je saisis. » Quand il m’a rappelé, il m’a annoncé que ce serait impossible de tenir ce genre de rôle.

 

La cruauté de certaines scènes a dû être pénible pour les acteurs. Quelle était l’atmosphère à Guelph, dans l’ancienne maison de correction qui sert de cadre à l’hôpital où les aveugles sont mis en quarantaine ?

McKellar Une fois le scénario terminé, j’ai pensé : « Ça va être un tournage épouvantable. Prépare-toi à l’enfer. »
C’est une histoire très sombre, pleine de situations déplaisantes ; ç’aurait dû être l’enfer, mais non. La bonne humeur a toujours régné, c’est étonnant.

Meirelles On riait du matin au soir. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que c’était une façon de compenser le fait que, sur le plateau, tout était sale et laid.

Fichman Le pénitencier de Guelph est en fait plutôt idyllique. Tout autour, la végétation est luxuriante. Les Brésiliens s’étonnaient : « C’est une prison, ça ? »

 

Selon vous, les Brésiliens et les Canadiens qui ont travaillé au film se sont-ils trouvé des points communs ?

Fichman Chacun a pu explorer la façon de travailler de l’autre. Notre vision du monde, au Canada, est étonnamment semblable à celle des Brésiliens.

Meirelles L’équipe canadienne était très sympathique et très impliquée dans le processus. Le machiniste venait parfois me voir pour me parler du film et faire des suggestions ; il connaissait l’histoire et avait des choses à dire. C’était un vrai travail d’équipe.

 

Qu’espérez-vous que les spectateurs vont retenir du film ?

Meirelles J’aimerais qu’ils réalisent à quel point on est aveugles dans la vie.
Il me semble qu’il y a de plus en plus de gens aveugles, incapables de voir les autres ou ce qu’on est en train de faire avec la planète. C’est vrai à plusieurs niveaux, environnemental, personnel, psychologique, philosophique. J’aimerais provoquer une réflexion là-dessus.


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Publié: 1 septembre 2008.

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