C'est dans la file du contrôle de sécurité de l'aéroport de
San Francisco que j'ai vu la voyageuse en détresse. Elle venait de laisser son chariot à bagages et faisait avancer une poussette chargée d'un bébé en pleurs tout en se débattant avec un sac à bandoulière archiplein, un sac à dos et un paquet de provisions. Cette femme était un encombrement ambulant, le genre de cauchemar que les grands voyageurs ont appris à éviter.

Je l'ai rattrapée après le contrôle. La sueur lui plaquait des mèches sur les joues. « Vous avez besoin d'aide », lui ai-je lancé. Elle a levé les yeux, surprise, puis m'a examiné de la tête aux pieds. Après tout, qui voudrait de nos jours aider une pure inconnue à l'aéroport ?

« Faut se grouiller », m'a-t-elle balancé avec quelques sacs. Nous avons couru dans le hall de verre et d'acier de l'aérogare internationale, en parlant à peine, jusqu'à la porte où les passagers de son vol embarquaient déjà. Essoufflée, elle m'a remercié en extirpant son petit de la poussette avant de s'éloigner dans la foule.
J'ai pris le temps de noter mon état psychophysiologique. Pouls : revenant à la normale. Stress : nul. Sensation de bonheur sur une échelle de 1 à 10 ? Neuf, minimum.

Je me sentais vraiment bien, surtout que la dernière étape de mon propre interminable périple était encore loin. Un aveu s'impose ici : mon élan d'altruisme aéroportuaire n'exprimait pas un idéal de bonté. Il n'était pas motivé par un grand égard pour une voyageuse éprouvée. C'était un test, inspiré de récentes découvertes en sciences cognitives et en psychologie. À cause de ces théories, ma façon de voyager a changé. La vôtre le pourrait aussi. Je m'explique.

Il y a quelques années, j'ai commencé à suivre les travaux d'un groupe informel d'économistes et de psychologues dont le but commun est de trouver la recette du bonheur. Ces docteurs ès bons temps se servent de sondages, d'imageries cérébrales et de jeux complexes pour voir quand et pourquoi nous éprouvons de la joie. Ils en sont presque tous venus à la même conclusion : rien, ni l'argent, ni le prestige, ni un tour de montagnes russes ou le dernier modèle de téléphone intelligent, ne contribue autant au bien-être que les rapports positifs avec autrui. Côté bonheur, chaque interaction compte.

À première vue, c'est une très mauvaise nouvelle pour les
voyageurs aériens. L'aéroport type est un concentré de gens pressés par le temps et dans leur bulle. Chacun de nous est fatigué, stressé, soucieux de ne pas rater sa correspondance et soumis à une grande promiscuité. C'est un endroit idéal pour transformer les voyageurs en rivaux.

Certains voyageurs se réfugient au salon d'affaires. D'autres s'isolent en s'emplissant les oreilles de Van Halen ou de Thelonious Monk. Et il y a les sprinters, qui courent les médailles d'or aéroportuaires en visant le premier rang de chaque file. J'ai essayé toutes ces approches (comme vous, sans doute).

Le directeur du Center for Neuroeconomics Studies à la Claremont Graduate University, en Californie, recommande le contraire. Paul J. Zak étudie les effets de nos décisions et interactions sur la biochimie du cerveau, et vice versa. Ses recherches l'ont amené à voir les aéroports bondés et les vols agités non comme des épreuves, mais comme des occasions d'agir sur son psychisme en interagissant avec des inconnus.

Il s'est même mis à planifier des moments d'affection en voyage d'affaires, sans vergogne. Lors d'un récent vol d'Atlanta à Tallahassee à bord d'un avion turbopropulsé, il a senti que l'agente de bord, une sexagénaire terminant son service, avait besoin d'un remontant. Il lui a parlé de ses travaux, puis lui a offert une accolade à l'atterrissage. Elle a accepté. Ils se sont étreints. Et tous les passagers ont applaudi.

Mais il y a plus. Dans son nouveau livre, The Moral Molecule, Zak explique qu'à chaque interaction avec autrui notre cerveau déclenche la production de substances chimiques qui agissent sur les émotions, bonnes ou mauvaises. Si une confrontation avec un fâcheux peut stimuler des hormones du stress qui nous épuisent, un échange chaleureux peut avoir l'effet contraire et libérer dans le sang une hormone du bien-être : l'ocytocine.

L'ocytocine est surtout connue pour accélérer l'accouchement, mais Zak et ses collègues ont découvert que nous en produisons presque tous à chacune de nos rencontres marquées du sceau de la confiance et de l'entraide. Une accolade, une poignée de main, un simple geste courtois comme le fait de tenir la porte à quelqu'un en stimulent la sécrétion. Son effet calmant agit sur le système nerveux, ralentit le pouls et augmente le sentiment de confiance à l'égard des autres.

Pensez : lorsque Zak a serré l'agente de bord dans ses bras, il ne l'a pas simplement réconfortée, il a provoqué une réaction en chaîne. Lorsqu'elle lui a rendu son étreinte, il a reçu en retour une dose de chaleur humaine. Il se peut aussi que les passagers qui ont applaudi aient eux-mêmes ressenti les effets de l'hormone du bien-être. Et il y a plus encore. Les tests en laboratoire de Zak révèlent que quiconque a eu sa dose d'ocytocine sera plus enclin à faire preuve de générosité et de bonté autour de lui, tant que l'hormone sera présente dans son système, soit jusqu'à 20 ou 30 minutes. L'accolade initiale pourrait faire boule de neige dans l'aérogare des arrivées, engendrant petites gentillesses et effet anti-stress.

 « L'ocytocine réduit les niveaux d'anxiété, m'a expliqué Zak. Mais on ne peut en commander la sécrétion ; c'est en s'ouvrant aux autres qu'on démarre le cycle. Alors, en voyage, ne vous réfugiez pas derrière votre iPod ou votre portable. Tendez la main ! »
Zak, parfois surnommé Dr Love, met sa théorie en pratique. Il ne rate jamais une occasion de donner l'accolade à un inconnu. J'ai eu droit à une grosse étreinte de sa part peu après avoir fait sa connaissance. Mais Zak est aussi la preuve vivante de l'avantage, en termes de relations sociales, de voyager en avion plutôt que, disons, en voiture. Je l'ai déjà interviewé alors qu'il filait sur une autoroute du sud de la Californie dans son Ford Expedition. Cherchant toujours à dépasser, il pestait sans arrêt contre les autres automobilistes. Eh oui, Dr Love est aussi sujet à la rage au volant que n'importe qui.

Le problème, m'a-t-il fait remarquer, en est un de communication. En voiture, on ne voit pas le regard des autres, ni les signaux subtils que les expressions faciales envoient. Il faut s'en remettre aux clignotants, aux klaxons et aux bruits de moteur, soit des moyens bruts de communication qui ont tendance à cristalliser les relations antagonistes. À la vitesse où l'on roule sur l'autoroute, impossible d'avoir de l'empathie pour les autres conducteurs. Voilà pourquoi la grand-route enfante rivalité et méfiance.

Mais à pied ou à vélo (ou encore en avion), le voile sensoriel est levé : nous pouvons mutuellement nous voir, nous entendre, nous toucher, nous aider, et ainsi trouver des milliers d'occasions de coopérer et d'exprimer le meilleur de nous-mêmes dans un climat de confiance.

Mais il n'est pas nécessaire de distribuer les accolades à tout venant ou de se jeter sur quiconque a besoin d'aide avec ses bagages. « En situation stressante lors d'un voyage, on peut se remonter le moral simplement en parlant à un étranger », m'a dit Elizabeth Dunn, professeure de psychologie à l'Université de la Colombie-Britannique et auteure d'un ouvrage à paraître intitulé Happy Money. Mme Dunn a découvert, lors d'expériences en laboratoire, que parler quelques minutes à de parfaits inconnus produisait le même pic de bonheur qu'une conversation avec l'être aimé. Car, inconsciemment, la plupart d'entre nous se secouent et affichent leur meilleure mine quand ils entrent en contact avec des étrangers. Ce changement d'attitude suffit à nous égayer.
C'est le réjouissant message de cette recherche : nous sommes non seulement programmés à être affables, mais notre cerveau nous récompense quand c'est le cas.

Bien sûr, voyager en avion peut être cause de stress. Les vicissitudes sont incontournables : on ne peut garantir que le vol n'aura pas de retard ou qu'on y profitera de la sainte paix comme en auto. Mais si on saisit les occasions que la promiscuité offre de faire don de soi, si on tend la main, le monde du voyage aérien ouvre d'insurpassables possibilités. Voyager entouré d'étrangers n'est pas qu'une épreuve à surmonter. C'est une chance d'exprimer le meilleur de soi-même.

Heureusement, le geste de courtoisie le plus infime suffit à illuminer un voyage (de même que notre cerveau). Ainsi, si vous êtes fatigué, frustré et loin de chez vous et que vous m'apercevez dans une file, je vous mets au défi : adressez-moi un sourire. Je le propagerai, promis. 

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