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C’est ma première journée à Koyasan, et déjà je me tâte. Pas que je regrette d’être ici. Je ne pourrais rêver d’un lieu plus transcendant que cette retraite spirituelle dans les hauteurs du Japon. Non, si je me tâte, c’est que je ne me sens plus les pieds. À 5 h 30, dans les montagnes de la péninsule de Kii, il fait un froid quasi surnaturel tandis que j’avance dans la brume d’un sentier bordé de cèdres imposants et que je traverse un pont de pierre vers le pavillon des lanternes, où les bonzes entonnent les prières matinales. Seuls leurs chants et le toc-toc des pics-bois percent le silence divin. J’ai mis le pied dans la scène d’un paravent peint à l’époque d’Edo, apparemment sans chaussettes assez chaudes.

La piste du Kumano KodoLa piste du Kumano Kodo est semée de sanctuaires secondaires, ou oji.

À une demi-journée de Tokyo en train, complétée par une lon­gue
marche ou un court trajet en funiculaire depuis une minuscule gare de montagne, Koyasan a été fondé en 816 par un moine du nom de Kukai comme siège d’une secte bouddhique ésotérique d'influence chinoise, le shingon. Encore aujourd’hui, on s’y sent totalement à l’écart du Japon des grandes villes. Au centre du village, je croise des moines en robe dorée et en sandales à hautes semelles de bois (avec chaussettes) qui tiennent par la main des enfants au pas hésitant. Armés de chapeaux coniques et de bâtons de marche, des pèlerins émergent de la forêt, pleins d’attentes. Quelques touristes français, pour qui ce site est récemment devenu une sorte d’ashram, errent parmi les mausolées moussus de samouraïs, de poètes et de politiciens au cimetière Okunoin.

cimetière OkunoinAu cimetière Okunoin, les mausolées de guerriers, d’écrivains et de politiciens sont couverts de mousse.

De tels sites sacrés, reliés par un vaste réseau de chemins de pèlerinage vieux de plus de 12 siècles, émaillent les monts Kii. Dès l’époque de Heian (794-1185), empereurs et autres membres de la noblesse, avec cortèges de 800 personnes, faisaient dans cette contrée reculée des périples de plusieurs semaines (les premiers voyages organisés à la japonaise). Les sentiers (escaliers de pierre, pistes entre racines tordues et routes pavées au-delà de petites communautés haut perchées) relient sanctuaires, haltes et auberges, où l’on trouve souvent, comme si c’était une loi de la nature, des sources chaudes où se prélasser après une journée de marche. La région de Koyasan et du Kumano Sanzan, ma prochaine étape, a été inscrite à la liste du patrimoine mondial de l’Unesco en 2004, ce qui en fait l’analogue moins connu, du moins pour l’instant, du chemin espagnol de Saint-Jacques-de-Compostelle. Avec le déclin de l’économie japonaise, le tourisme intérieur dans cette partie culturellement riche de la préfecture de Wakayama regagne en popularité, et pas que chez les fidèles : il séduit les jeunes Tokyoïtes en quête de lieux chargés d’énergie spirituelle dits pawaa supotto (prononciation japonaise de power spot).

Temple MuryokoinLa coutume veut qu’on se déchausse à l’extérieur des chambres au temple Muryokoin.

Au Hongakuin, le temple où je loge, un moinillon fait coulisser la porte de ma chambre pour m’apporter du thé vert. Puis il révèle un secret du monde moderne : le bouton d’un radiateur sous la ta­ble basse. Réchauffant mes orteils en contemplant le jardin intérieur, je songe qu’une révélation spirituelle par voyage m’irait normalement très bien. Ici, je pourrais devenir bouddhiste shingon et vé­gé­ta­rienne gastronome, mais surtout femme organisée. (Je dé­pose déjà religieusement mes pantoufles à l’entrée, au lieu de les lancer.) La frénésie de ma vie occidentale s’estompant, je cherche à ralentir et à bien faire les choses. C’est pour cela qu’on vient à Koyasan, et ce, depuis longtemps. Un traditionnel séjour au temple, ou shukubo, est un voyage dans le temps : on dort sur un futon dans une chambre couverte de tatamis, on participe à des rituels tels que cérémonie du feu ou méditation quotidienne et on se régale de shojin ryori, une divine cuisine végétalienne.

Temples de KoyasanLes élégants temples de Koyasan, tel le Sojiin, emploient des chefs de formation classique.

Malgré la doctrine bouddhiste du respect de la vie, les repas au Hongakuin (sans produit animal et sans oignon ou ail, qui excitent les sens) sont loin d’être monastiques. Savourer une suite de plats de shojin ryori, copieusement arrosés de bière ou de saké, c’est jouir des richesses d’ici-bas. À déguster ces paysages comestibles de boutons de shiso roses, de brins de kinome qui goûtent à la fois le basilic, la menthe et le gingembre, d’hémérocalles pilées formant une boule, de gourganes fraîchement écossées et de fleurs de cerisier en garniture, il est facile de voir l’influence de leur présentation sur la nouvelle cuisine française. Un bloc mou de gomadofu satiné, fait de sésame moulu et de yuzu, est ponctué de wasabi frais cueilli du matin (et râpé sur une râpe en inox provégé plutôt qu’en chagrin traditionnel).

la cuisine des temples (Shojin ryori)En accord avec les traditions bouddhistes, la cuisine des temples, ou shojin ryori, n’utilise ni produit animal, ni oignon, ni ail. 
 

Lors d’un dîner au Sojiin, un temple élégant qui reçoit régulièrement les dignitaires du Kongobuji voisin (le QG des 3800 tem­ples shingon du pays), je découvre des sous-spécialités locales. Un chawanmushi crémeux au lait de soya est servi dans une mandarine ponkan, avec de doux shiitakes marinés cachés dans le flan. Du bouillon chauffe sur du binchotan, le charbon régional quasi sans fumée. Il y a des umeboshis, ou prunes salées (des abricots, en fait), bien acidulées, pour lesquelles la préfecture de Wakayama est réputée. Des koutake, champignons rares aux saveurs étrangement agréables de sous-bois et de grenier, sont saupoudrés d’une poudre d’algue magique. À tout moment, l’incroyable gamme de délicates plantes de montagne, ou sansai, force mon guide et interprète, Shingo, à consulter son dico et traducteur électronique pour trouver les termes exacts. « Cette crosse de fougère ? Pas de fougère-à-l’autruche... de fougère aigle ! »

Des cerisiers en fleursDes cerisiers en fleurs égaient le paysage entre Koyasan et Kumano.

Partant de Koyasan en voiture par d’étroites routes tortueuses (la piste du Kumano Kodo s’adressant aux pèlerins experts, nous allons prendre un sentier plus au sud), je suis surprise par les vastes étendues sauvages et aux rares habitants, hormis les cerfs, les ours et les singes. Les bosquets de cèdres, de cyprès et de bambous, aux troncs tels des pinceaux de calligraphie se détachant sur la colline, font place aux vergers de plaqueminiers, aux rizières en terrasses, aux théiers et aux orangeraies (à plus de 50 variétés d’oranges en culture, il y en a presque toujours une à maturité). Émerveillée, je regarde par la vitre en reprenant l’exclamation de Shingo. « Kirei ! » C’est si beau !

Grand sanctuaire Hongu TaishaLes fidèles s’inclinent, tapent des mains et sonnent une cloche pour faire entendre leurs prières au grand sanctuaire Hongu Taisha.

Plus je descends dans le sud, plus il me semble approcher du cœur même du pays. Le décor change à mesure que des étendues de conifères, plantés naguère pour leur bois, se mêlent à la forêt primaire de feuillus mouchetés. Les enfants me pointent du doigt, rigolent et crient « Étrangère ! » sur mon passage. C’est le Japon profond, là où les anciennes croyances naturolâtres du shugendo, qui préexistait au shintoïsme et au bouddhisme avant de fusionner avec eux, sont le plus ancrées. L’architecture des sites religieux reflète l’évolution du shingon et amalgame des torii, ou portiques shintoïstes indigènes, avec des temples et pagodes (et même des mandalas 3D) d’inspiration indienne, tibétaine et chinoise. Au grand sanctuaire Hongu Taisha, un torii géant s’élève au loin sur la rivière Kumano. Des banderoles flottent au vent alors que je monte sur les bords d’un large escalier ; c’est le protocole, m’informe Shingo, car ainsi les dieux peuvent descendre au milieu. La toiture cambrée des temples est faite d’écorce de cyprès superposée en couches de près de 30 cm. Nous sonnons une cloche en tirant une corde pour nous annoncer à la divinité de l’endroit, puis frappons deux fois des mains, nous inclinons deux fois, récitons nos prières et repartons en saluant de la tête les images de Yatagarasu, un corbeau à trois pattes qui est la mascotte de l’équipe nationale de foot du Japon. (Les joueurs viennent prier ici avant les matchs importants.)

Hoken InabaHoken Inaba, moine en chef au Hongakuin, est un maître réputé de la méditation ajikan.

À la halte de Takahara, un hameau dont on dit qu’il se dresse dans la brume du plateau mais qui aujourd’hui nous offre une vue imprenable sur la vallée en contrebas, nous croisons un vieil homme en train de cuire des plantes de montagne et des feuilles de thé sur un feu devant chez lui. Voûté et dur d’oreille, mais avec une peau étonnamment saine, il doit avoir plus de 80 ans. Nous passons lui demander ce qu’il fait. « Une expérience ! Un truc que je n’ai jamais essayé ! » claironne-t-il. Avec le vieillissement de la population rurale (dans certains villages, 75 % des résidants ont plus de 65 ans), c’est un privilège d’avoir de tels aperçus de la culture japonaise. Un peu plus loin se trouve l’un des plus vieux oji, ou sanctuaires secondaires, de la région. Au détour d’un virage, nous tombons sur un bâtiment vermillon au toit en pente, tout petit au milieu de camphriers millénaires. Les troncs massifs sont ceinturés d’une corde où sont accrochés des zigzags de papier, qui indiquent le caractère sacré des arbres, explique Shingo.

Le port de pêche de KatsuuraLe port de pêche de Katsuura se trouve au pied des monts que gravissent les pèlerins du sanctuaire de Nachi.

La côte découpée et le port de pêche de Katsuura sont derrière nous alors que nous grimpons vers notre dernier lieu de pèlerinage, le sanctuaire Kumano Nachi Taisha et sa cascade. Dans l’air frais et le silence du chemin ombragé Daimonzaka où perce parfois un rai de soleil, on éprouve un sentiment de solitude même au milieu des autres marcheurs. J’entends la chute de loin, qui dévale inexorablement 133 m de roc à un débit de 1 t/s. Plissant les yeux, j’aperçois quelque chose tout au sommet. C’est une autre corde aux zigzags de papier, invraisemblablement tendue au-dessus de la rivière, frêle trace humaine qui rend la beauté naturelle encore plus émouvante. Si l’énergie des power spots se mesurait sur une échelle de 1 à 10, celui-ci serait à 11.

la cascade du temple de Nachi On se rend à la cascade du temple de Nachi depuis une époque où l’on y pratiquait des rituels animistes.

Contrastant avec l’énergie brute de la cascade, le sanctuaire de Nachi est un ensemble paisible de constructions sur la colline, où flotte en plein jour le parfum du bois qui brûle (celui de plaques votives qu’on lance dans le feu). Dans le temple Seigantoji, vieux de 950 ans, le grand gong émet un son singulièrement doux. Le moine en chef adjoint Takagi Ryohei sort d’un recoin plongé dans l’ombre pour nous accueillir. Cet ascète montagnard dans la tradition des mystiques yamabushi a voyagé des Andes aux Rocheuses canadiennes, priant pour la fin des problèmes environnementaux et semant des plaques votives en bois de son coin reculé du Japon. Je lui dis qu’après avoir vu la cascade je comprends pourquoi il y a un sanctuaire ici. « Sans la chute, il n’y aurait pas de temple. Et sans la chute, je ne vous aurais pas rencontrée », me répond-il avec un doux sourire qui me réchauffe de la tête aux pieds. 
 

Carnet de Voyage

les monts KiiDans les monts Kii, les anciens sentiers qui relient centres spirituels et sources thermales sont bordés d’imposants cèdres et cyprès. 

01 Élevez-vous au jardin sec du Kongobuji, le QG du bouddhisme shingon à Koyasan. Vous survolez les nuages, que représentent les courbes râtelées dans le gravier pâle, et les pierres affleurant des cumulus sont le dos de deux dragons volants qui protègent la région.

02 À l’onsen de Ryujin, sur la route de Koyasan 
à Kumano, le Kamigoten est une auberge riveraine et isolée de 11 chambres, bâtie en 1657 pour un daimyo et dirigée par une 
même famille depuis 29 générations. 

03 Les pèlerins modernes peuvent faire transporter leurs bagages d’une auberge 
à l’autre sur les chemins du Kumano Sanzan, entre les principaux sanctuaires de Hongu, de Nachi et de Hayatama, service pratique pour qui vient de loin. 

04 Dégustez une fondue aux plantes des montagnes au Kirinosato Takahara Lodge, une nouvelle auberge avec source d’eau chaude sur la route de Hongu. 

05 Dans l’étroit village de Yunomine, les visiteurs peuvent profiter des bains publics d’eau thermale ou utiliser le bassin bouillonnant au centre du bourg comme marmite communautaire où cuire pousses de bambou et œufs (13 minutes pour un œuf dur parfait).

06 La Koyasan Guest House Kokuu offre un gîte moins coûteux qu’un séjour au temple, avec cabines-lits, musique choisie par un DJ et repas de cari (les sympathiques proprios ont voyagé en Inde). 

07 Les séjours au temple, ou shukubo, sont une vieille tradition à Koyasan. Au Hongakuin, aux chambres à tatamis et jardins intérieurs de luxe minimaliste, un chef de formation classique sert une shojin ryori raffinée et l’avenant moine en chef Hoken Inaba dirige des séances de méditation ajikan.

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Air Canada offre vers Tokyo plus de vols sans escale depuis Vancouver, Calgary et Toronto que tout autre transporteur. Le train relie Tokyo à Koyasan et ses environs, dans la préfecture de Wakayama.

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