Antennaforest, Spitsbergen, 2003

À mi-chemin de notre ascension vers le site de fouilles, Jørn Hurum se penche pour ramasser un caillou de la taille d’une balle de golf : « Ça, c’est une articulation de reptile marin. » La pente est jonchée de fossiles comme celui-ci, qui date de 150 millions d’années. « Quand ils sont trop abîmés ou impossibles à assembler, ils sont inutiles, explique le paléontologue du musée d’histoire naturelle d’Oslo. On dit alors qu’ils proviennent d’un explodosaurus. »

Sur cette côte rocailleuse du Svalbard, au nord du Nord, la chasse aux fossiles est un jeu d’enfant, ce qui fait de l’endroit un véritable parc jurassique. « Nous avons encore trouvé 11 squelettes la semaine dernière, précise Hurum. C’est le plus riche gisement de reptiles marins préhistoriques au monde. »

Au-delà des monstres marins, l’archipel norvégien du Svalbard, dont les côtes septentrionales sont à 1000 km à peine du pôle Nord (soit environ la distance de Calgary à Vancouver), offre un panorama époustouflant. Crevant les nuages, des pics y dominent un paysage qui ondule comme la jupe d’une danseuse de flamenco et qui cache dans ses plis des rivières alimentées par les glaciers, lesquels recouvrent ici au moins 60 % des terres. Partis de Longyearbyen, nous avons accosté près du chantier de Hurum après avoir traversé un fjord glacial, stoppant en chemin pour admirer un groupe de bélugas cassant la croûte près du rivage. Pour amener les touristes au site durant les deux semaines annuelles de fouilles, Hurum s’est associé au voyagiste Spitsbergen Travel (du nom de Spitzberg, la plus grande île, et la seule à être habitée, de l’archipel) ; selon lui, il est « important de vulgariser la science qui s’étudie ici ».

Sur ce territoire arctique presque vierge, la science, c’est l’avenir. Après un siècle d’extraction du charbon contenu dans ses strates géologiques, le Svalbard voit la lumière au fond du puits. Et cette vision s’articule autour de vieux os de reptiles. Certes, l’industrie minière continue d’être le gagne-pain des 2100 habitants de l’archipel, et Longyearbyen, la « capitale », se chauffe au charbon de la Mine 7, située à l’extrémité est de la ville. Mais une part croissante de l’économie renflouée du Svalbard repose sur les investigations scientifiques (chasse aux fossiles, études sur la capture et le stockage du CO2, enseignement universitaire de l’écologie arctique…) et l’accueil des touristes venus dans l’espoir de photographier l’un des 3000 ours blancs du coin. Il y a deux ans, Longyearbyen a fait les manchettes lorsque la Svalbard Global Seed Vault a ouvert sa porte d’inox brossé pour qu’on puisse y engranger 4,5 millions de variétés de semences vivrières. Puis, en septembre dernier, Ny-Ålesund, une base de recherche internationale à quelque 100 km au nord-ouest de Longyearbyen, a volé la vedette quand le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, est allé y constater les effets des changements climatiques et y rencontrer des climatologues. Bref, le Svalbard est un labo naturel.

Pour mesurer l’impact des changements climatiques, des radars de diverses formes et grosseurs sondent les conditions météo et la turbulence de l’atmosphère polaire. (Winternight, Spitsbergen, 2003)

La chasse est ouverte. J’approche de l’étang en titubant sur la mousse tandis que le biologiste Maarten Loonen hurle ses directives depuis la rive d’en face. « Canada, plus un pas. » Je m’arrête. Loonen avance dans l’eau et rabat un troupeau de bernaches nonnettes vers une langue de terre qui sépare l’étang du glacial Kongsfjorden. Les bernaches, incapables de voler durant leur mue annuelle, traversent la pointe à la hâte pour entrer dans la mer. Deux kayakistes leur filent alors le train, les forçant à contourner le quai et la centrale de Ny-Ålesund. Après 45 min, les oiseaux, de retour sur la terre ferme, sont parqués dans un hangar à bateaux servant de labo. La veille, Loonen et son équipe ont capturé, bagué et mesuré 117 spécimens, en plus de procéder à des prélèvements sanguins ; cette fois, nous n’en avons que trois.

Professeur adjoint à l’université de Groningue, aux Pays-Bas, Loonen étudie ces volatiles depuis plus 20 ans. Chaque été, ceux-ci migrent au Svalbard ; depuis 1988, lui aussi.

Ny-Ålesund est une des capitales mondiales de la recherche environnementale et climatique. Offrant labos et équipements ultramodernes, ce village attire géologues, mycologues et autres glaciologues, qui y passent quelques jours ou semaines. Cellulaires et autres gadgets sans fil y sont interdits, pour ne pas interférer avec une gigantesque antenne servant à l’agence norvégienne de cartographie. (Les réseaux à large bande permettent toutefois de discuter avec de lointains collègues.) Dix pays y ont des stations (et une famille de renards arctiques comme voisins), logées dans des bâtiments multicolores, dont certains datent de l’apogée minière du village ; l’extraction du charbon a pris fin en 1963. Depuis 10 ans, les jours-personnes consacrés à la recherche y ont augmenté de 42 %. Durant la brève saison estivale, la population enfle de 35 à 180 individus froufroutant çà et là en Gore-Tex doublé.

Ce qui ne nuit pas, ce sont les collations et les trois repas bourratifs quotidiens que Kings Bay, la société d’État qui gère les lieux, sert dans un réfectoire vitré. Après un dîner de flétan poêlé et de pommes de terre rôties suivi d’un gâteau (il y a toujours du gâteau), je me mets à la recherche de mes bottes de randonnée. Ce qui n’a rien de facile, vu la centaine de paires qui attendent dans l’entrée, empilées dans des cases jusqu’au plafond. (Ici, ainsi que dans les hôtels, musées et agences de voyage de Longyearbyen, le port des chaussures est interdit, comme au temps salissant du charbon.) Après avoir noué mes lacets, je me rends à la station britannique, où je rejoins Bruce Moffett et Stephanie Henderson-Begg. Nous roulons jusqu’au pied du mont Zeppelin, au sud du village, et sautons dans un téléférique quadriplace télécommandé. Lentement, nous grimpons jusqu’à 474 m d’altitude, le souffle coupé par le paysage. À quelque 15 km à l’est (j’aurais juré que c’était cinq fois moins) trône la masse bleutée du Kongsbreen (« glacier du roi »), qui en pièces détachées rafraîchit la vodka servie au bar le samedi soir.

Sitôt arrivés à la station de recherche atmosphérique, près du sommet, les microbiologistes de l’université de Londres-Est vérifient leur équipement : un aspirateur et une bande de ruban adhésif, fixée de façon à capter des particules atmosphériques pouvant contenir des bactéries glaciogènes. « L’eau pure ne gèle qu’à une température de -36,5 °C », affirme Moffett. (Que dirait mon ancien prof de chimie ?) « Mais certains microorganismes peuvent provoquer la congélation autour de -1°. » Si la fabrication de la neige artificielle et la conservation des aliments comptent déjà parmi les applications de cette découverte, c’est la possibilité de modifier le climat qui intéresse les scientifiques. L’idée consiste à disperser des protéines bactériennes (et non des bactéries vivantes) dans l’air pour entraîner la formation de cristaux de glace, et donc de nuages et de pluie. Or, comme l’explique Mme Henderson-Begg, « les nuages à haute altitude retiennent le rayonnement solaire, ce qui réchauffe la planète. Les nuages à basse altitude, eux, le réfléchissent, ce qui refroidit la Terre. En modifiant les nuages, on pourrait prévenir le réchauffement planétaire ».

Le lendemain, en compagnie de Gareth Phoenix, phytoécologiste à l’université de Sheffield, je pars à la cueillette de silènes acaules. Nous arpentons un delta formé par le ruissellement glaciaire, sautillant de pierre en pierre dans le vain espoir d’éviter de nous tremper les bottes, jusqu’à un endroit où poussent ces fleurs sauvages. Silènes et autres plantes, tel le saule polaire, qui peut atteindre la taille spectaculaire de 3 cm, nous renseigneront sur la résistance de l’Arctique à la pollution provenant d’Europe. Sur le chemin du retour, un grassouillet renne du Spitzberg trottinant sur la moraine me refait penser aux microbes glaciogènes. Phoenix semble lire mes pensées. « Le Svalbard est tellement grandiose que l’être humain s’y sent insignifiant, et d’autant plus résolu à sauvegarder ces lieux, me confie-t-il. Il n’y a qu’un seul Arctique sur la planète. Ce serait bien de le préserver. »


Quelque 10 voyages au Svalbard ont permis au photographe d’origine norvégienne Christian Houge de croquer les installations de recherche de l’archipel. Ces images land art, tirées de la série Arctic Technology, ont été exposées à New York, à Londres, à San Francisco et ailleurs. soulfood.no


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