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L’abc de l’art finnois du silence

Notre reporter mesure l’importance du silence à Helsinki, en Finlande.

L’art finnois du silence

L’automne dernier, j’ai loué un appart au centre d’Helsinki, orné de ce qui avait tout l’air de la crème du design finlandais : tables et chaises d’Alvar Aalto, literie Marimekko, armoire colorée remplie de verres Iittala. Une amie finlandaise est venue dès le premier jour m’offrir un accueil chaleureux et une soupe au saumon. On a discuté de la ville et de mes projets, même si j’avais les yeux bouffis par le vol, puis un ange est passé. Signe qu’elle voulait s’en aller ? J’appréciais sa compagnie, mais je n’aurais rien dit, puisque je peinais à rester éveillée et à faire la conversation. Mais elle est restée. Le dîner s’est poursuivi, le silence aussi.

Plus tard, j’avais rendez-vous avec un ami connu par courriel au café haut de plafond du Musée du design, parmi une clientèle vêtue de gris et de noir et portant des fourre-tout griffés en coton bio. On s’est donné de nos nouvelles, puis... le silence. Reposée et disposée, je me suis efforcée de le meubler avec des évidences (« Quel bel immeuble ! »), puis, échec oblige, en bavardant célébrités (« Et, euh, Meghan Markle... »). J’ai même essayé la météo, classique canadien. Rien. Je placotais, il restait assis là, imperturbable.

L’art finnois du silence

Si vous voulez voir un Canadien mal à l’aise, laissez planer 30 secondes de silence ; à 60, il commencera vraiment à paniquer. Il se mettra à suer dans le creux des genoux, soumis à un besoin impérieux de combler le vide. Pour les Finlandais, c’est différent. Mais leur disposition au silence songeur va au-delà du fait qu’ils descendent d’une longue lignée de bûcherons solitaires. Le finnois est une langue franche et directe. (Avec un vocabulaire qui comprend des mots comme kalsarikännit, qui traduit « l’envie de se soûler en sous-vêtements chez soi, sans aucune intention de sortir », aller à l’essentiel a sans doute du sens.) Les silences actifs font partie du rythme naturel de la communication, pas plus à craindre qu’à combler, et témoignent de l’égard pour celui qui parle ; créer un interlude, c’est donner à l’autre de l’espace pour réfléchir.

Ayant finalement surmonté ma paranoïa initiale des temps morts (« Seigneur, qu’est-ce que j’ai dit ? Aurais-je insulté cette brave personne ? »), j’en suis venue à apprécier la valeur d’un moment de réflexion, à ne pas céder à l’envie de livrer la première pensée confuse me passant par la tête. De retour au pays, bavarder avait un goût de fast-food. Mais quand je tentais d’observer un silence serein avec mes amis canadiens bavards (regarder son cellulaire, je le précise, ne compte pas), chaque fois je capitulais. Alors j’y vais à petites doses, supprimant les lubrifiants linguistiques tels que d’accord, wow ! et hum. On verra ce que ça donne. Et si c’est une idée qui vous donne à réfléchir, tant mieux.

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