Voyage
Big Ben en goguette
Le martini est parfait, la Jaguar peut attendre : un accès illimité aux clubs londoniens les plus sélects permet de mesurer toute la classe british.
À la recherche du parfait cocktail à Londres, un carrefour qui marie tradition et nouveauté avec brio, et où la fréquentation des bons restos, clubs et tailleurs vous permet de vous distinguer.
De belles femmes moulées en fourreaux Paco Rabanne et perchées sur des sandales Jimmy Choo chorégraphient les Bee Gees avec une nonchalance féline. Leurs longs bras fendent l’air enfumé par les cigarettes à filtre doré et les gros cigares. Du geste, elles repoussent les jeunes loups libidineux de la City qui scrutent la petite piste de danse, leur sombre costume à fines rayures blanches trahissant leur statut de parvenus des temps modernes. Ce soir, au night-club Annabel’s, la chasse est ouverte.
Idéalement situé dans le quartier in de Mayfair (où l’on mange, accessoirement, le meilleur sandwich de steak au monde), ce temple de la modernité et de l’éternel sert de lieu de rendez-vous aux esthètes et aux noctambules londoniens depuis deux générations. Dans cette ville qui se réinvente chaque jour aussi sûrement que l’horloge de Greenwich égrène le temps, Annabel’s est à la fois classicisme et nouveauté. Ce soir, dans la tranquillité du petit bar qui donne sur la rue, trois jeunes femmes impeccablement coiffées et vêtues, deux Sophie et une Amanda, pures émanations de la méritocratie post-thatchérienne fréquentant chacune Cambridge, se lissent le poil, comme des chatons. J’aime particulièrement la façon dont Sophie No 2 tient son verre de Pimm’s. Nous bavardons dans les nuages de leurs cigarettes, leurs voix vaporeuses prenant parfois des inflexions faussement cockney à la Jamie Oliver. Leur égalitarisme langagier reflète la réalité anglaise moderne : oui, ces adorables chéries causent vie universitaire et week-ends à la campagne, mais elles sont aussi heureuses de parler de leur bénévolat. « C’est nos parents qui voulaient que nous fassions une demande d’adhésion à Annabel’s, explique une des Sophie. Eux sont membres depuis des lustres. » « Au début, on trouvait ça vieux jeu, avoue Amanda, mais maintenant on aime bien. »
Seule l’enfilade de limousines garées en triple file sur Berkeley Square indique la présence de cette boîte. En plus d’introniser les jeunes générations dans la cour des grands, Annabel’s valide notre mission : infiltrer les cercles privés de cette ville où citoyenneté bien ordonnée commence par les lieux que l’on fréquente (restaurants, clubs, galeries d’art, échoppes de tailleur et salons de barbier).
J’ai été à Londres un nombre incalculable de fois, sans doute moins de 100, certainement plus de 50. Étrangement, c’est le même écart statistique qu’entre une histoire d’amour et une relation durable. Ce matin, l’histoire d’amour se poursuit à la faveur de notre double quête de tradition séculaire et de la moderne Albion. Allongés dans notre suite interminable, tout en haut du Savoy, ce bastion de l’Art déco, Yvonne et moi jetons un œil sur BBC News, bien au chaud sous une épaisse couverture de journaux du dimanche et de draps (de qualité supérieure) maculés de miettes de croissants et de confiture (de qualité idoine). Sous nos fenêtres, la Tamise aux reflets mastic commence à montrer des signes d’activité.
Qui souhaite s’adonner à l’observation des puissants doit s’équiper en conséquence. Grâce à l’épatant service de conciergerie Quintessentially, et à une superbe Jaguar Sovereign bleu nuit, notre visite s’est effectuée comme sur des roulettes. Leslie, notre fameux chauffeur, connaissait tous les raccourcis, les entrées des clubs privés et les bonnes manières. Il a même refusé de nous laisser franchir à pied les 50 mètres qui séparent le club Morton’s d’Annabel’s : « On va à Annabel’s en voiture, ou pas du tout. » Évidemment, il avait raison.
Notre initiation datait déjà de quelques jours. Désirant impressionner mes associés londoniens, j’avais réservé une table (avec vue panoramique) au Galvin at Windows, au 28e étage du Hilton on Park Lane. Il faisait un temps splendide. À l’apéritif, nous avions Mayfair rutilant à nos pieds, tandis qu’au loin la City et la cathédrale Saint-Paul s’offraient comme des chocolats dans leur boîte. Le tapis vert de Hyde Park et de la galerie Serpentine ondulait sous notre table. Il ne nous est pas souvent donné de voir Londres de haut, du moins pas lors de nos virées nocturnes journalières dans les ruelles et multiples coins et recoins du frénétique Soho, ni au moment de nos balades matinales sur Millionaires’ Row derrière Kensington Palace, où d’énormes berlines allemandes attendent leur lot impressionnant de diplomates. Ni d’ailleurs sur mon parcours favori, quand le tumulte de la ville devient assommant, au cœur de Mayfair, près du Connaught Hotel, du côté du petit espace vert qui entoure l’église St. George’s, sur Mount Street. C’est mon jardin secret.
Si le Galvin, où l’espacement des tables est propice aux discussions de financiers et autres entreprises de séduction, fait dans les hauteurs, le microscopique hôtel Dukes, dans une ruelle de St. James’s, a les pieds bien ancrés sur terre. Au bar, pas plus grand qu’un mouchoir de poche, on sert sur des chariots des martinis qui valent amplement leur pesant d’or (36 $). Une seule des décapantes concoctions de gin glacé rehaussé d’extrait d’écorce de citron de Sicile que le barman Tony Micelotta verse dans un verre givré suffit à mettre du soleil dans une journée ; deux, c’est l’insolation. Près de nous, des pétroliers texans et leurs épouses lèvent leur verre aux vestiges du jour. Dans une ambiance aussi feutrée que celle d’une bibliothèque, la soirée s’étire au son du discret cliquètement des verres et du bruissement des belles étoffes.
« Mais, Monsieur, c’est impossible. » C’est ce qu’un petit prétentieux du nom de Ben a dit quand il est apparu évident qu’il avait perdu notre réservation à l’Ivy, quartier général des bêtes de scène et des vedettes de cinéma (Helen Mirren et Peter O’Toole y viennent souvent). Il faut montrer patte blanche pour être admis dans ce restaurant prestigieux et légendaire pour les six mois d’attente qu’il impose aux anonymes (comme nous) ; par chance, un coup de fil à Quintessentially a sauvé la soirée, ou presque. À notre grand dam, l’Ivy n’est plus ce qu’il était et joue de sa réputation comme une vieille peau. Notre menu réconfort à l’anglaise comprenait des frites aussi humides qu’un meublé dans Earls Court, la carte des vins était de série B, le service exécuté par des figurants. Pas d’étoile ce soir.
Un dîner à L’Atelier de Joël Robuchon, le nouveau voisin de l’Ivy sur West Street, est une autre paire de manches. Nous avons mangé avec Robuchon le jour de l’ouverture, tandis que dans les belles salles rouge et noir les célébrités jouaient des coudes : Jancis Robinson, la spécialiste des vins du Financial Times ; AA Gill, le bouillant critique gastronomique du Sunday Times ; et le Dumbledore des trois derniers films de Harry Potter, Michael Gambon. Le gratin anglais qui picore des bouchées de mangeur de grenouille : un amuse-bouche de caviar et de gelée au citron ; un brillant pâté au maquereau avec copeaux de parmesan ; du calmar sauté avec artichaut nouveau et chorizo. Voracement inabordable (plus de 460 $ pour quatre), mais merveilleusement intense. Sans compter que nous avons vu Dumbledore filer dans sa Bentley.
Notre langoureux dîner s’est étiré jusqu’au thé pris au mythique Sketch, petite folie de 27 millions de dollars près d’Oxford Street. Entre autres pièces modernes (les toilettes du dernier étage ont la forme de capsules spatiales), le salon de thé est un bric-à-brac mi-fleur bleue, mi-lysergique, où scones et crème de Cornouailles caillée accompagnent des thés en feuilles expertement préparés. Le thé s’est enchaîné avec les délicieuses huîtres du pays et crevettes au beurre du Bentley’s Oyster Bar & Grill, puis avec quelques cocktails au Groucho Club, servis avec prodigalité par des barmen polonais aux visages taillés au couteau. Ces adonis signalent une relève de la garde : les emplois de service traditionnellement réservés aux Britanniques pur tweed semblent maintenant essentiellement occupés par de jeunes Polonais, Australiens et Russes.
Aller à un essayage après trois dîners n’est peut-être pas recommandé, mais les tailleurs de chez Richard Anderson, sur Savile Row, en ont vu d’autres. Si je me fie aux patrons récemment retouchés que j’y ai vus, je n’étais pas leur seul client en pleine expansion. Existe-t-il plus grande source de jouissance (en station debout) que de passer en revue des worsteds de la meilleure qualité avant de faire son choix et de laisser les mains expertes de l’essayeur exercer leur magie ? Mon nouveau costume allait prendre six semaines et quatre essayages, mais aussi, avec un entretien adéquat, me durer pour la vie.
Le lendemain, j’ai remonté la Tamise, en piquant par le Green Park pour éviter les touristes de Buckingham Palace, et me suis rendu directement chez Geo. F. Trumper, sur Curzon Street, là où le mâle se refait une beauté. Dans ce sanctuaire lambrissé que Bertie Wooster adorerait, je me suis abandonné, le temps d’un rasage de près, d’une méticuleuse coupe aux ciseaux et d’une manucure proprement marmoréenne. Avec un soupçon d’Extract of West Indian Limes, le parfum maison, je suis ressorti de là frais comme une rose et prêt à poursuivre ma mission.
Au retour vers le Savoy, j’ai eu une révélation. Pourquoi, à l’ère des rasoirs jetables à cinq lames et du prêt-à-porter, suis-je si enclin à livrer mon corps aux mains des autres ? Probablement parce que c’est le moyen de reprendre contact avec un passé empreint de savoir-vivre, avec un temps où le temps lui-même prenait son temps. Et il n’y a pas de meilleur endroit pour ce faire que Londres, là où les rouages de la tradition s’imbriquent dans les mécanismes de la modernité.
L’American Bar du Savoy a vu passer tant de buveurs légendaires (Bogart et Noël Coward trônent en photo au-dessus du piano) que j’ai souvent craint de ne pouvoir y faire ma place. Pourtant, rien n’est plus rassurant, et rafraîchissant, que d’observer le chef barman Salim Khoury, 37 ans de maison, préparer un martini. Après avoir sorti du congélateur un grand verre à cocktail, Khoury y verse une larme de Noilly Pratt puis une généreuse quantité de Tanqueray glacé. Les meilleurs martinis, apparemment, ne sont ni secoués ni mélangés à la cuiller. Une fois le buvant humecté avec une écorce de citron, la boisson est ensuite déposée sur le bar avec la solennité d’un pasteur écossais passant la quête, visqueuse, glacée, consistante. À mesure que le drink se réchauffe, entre chaque gorgée, l’arôme du gin s’intensifie, comme le parfum de Londres.
À Londres, la révolution culinaire qui a vu le mariage des meilleurs ingrédients locaux et des nouvelles techniques correspond au départ de Margaret Thatcher et à l’arrivée des nouveaux travaillistes. Si le Home House (un club privé moderne dans un vieil immeuble cosy sur Portman Square) reflète la nouvelle sincérité étudiée de la ville, Arbutus, à Soho, en a fait sa marque de commerce. Le chef Anthony Demetre y décline de puissantes saveurs : canon de bœuf braisé, râble de lapin farci de son foie et de son cœur, macaroni aux sot-l’y-laisse. C’est la cuisine traditionnelle réfléchie à travers le prisme de Cool Britannia, les deux pieds dans le passé, mais les deux mains en l’air pour signaler son existence, un peu comme les arrivages d’immigrants à Heathrow.
Nous terminons la soirée à l’hôtel Claridge’s, où le bar regorge de piliers et d’apprentis don Juan. Contrairement aux boîtes plus neuves comme le Volstead ou le Cuckoo Club, où traînent princes turbulents et femmes de petites tenues, le bar du Claridge’s est un lieu de tradition et de rapprochements où l’on va prendre une flûte de champagne ou une ale purificatoire en bavardant à bâtons rompus. Ce que nous ne tardons pas à faire, avec un charmant couple d’Anglais follement en amour.
C’est aussi notre cas, Londres faisant ardemment battre nos cœurs. Nous prenons notre temps pour rentrer au Savoy, au hasard de rues enluminées de noir et d’argent et de rouge par les feux de Piccadilly. Même Oxford Street est endormie, ses hordes de magasineurs effrénés depuis longtemps dispersées. Sur le Strand, la lie des pubs se déverse bruyamment dans des taxis. Jamais Londres ne déçoit. Les effluves granitiques des pavés et des immeubles, l’arrière-salle irisée de rires d’un pub de Hoxton, les essences gazonnées d’un matin dans Chelsea : autant de raisons de tomber en amour avec cette cité et d’en arpenter les venelles.
Vos commentaires : courrier@enroutemag.net
Où loger
Au bord de la Tamise, le Fairmont Savoy est un édifice historique (Monet venait y peindre et Escoffier y a déjà fait la cuisine) au cœur du quartier des théâtres.
Strand 44-20-7836-4343, fairmont.com/savoy
Les hôtels-boutiques du groupe Firmdale sont des lieux paisibles et luxueux, et le service y est impeccable. Nous aimons particulièrement le Number Sixteen, dans South Kensington. Le Haymarket Hotel, septième établissement du groupe, a ouvert le mois dernier.
Number Sixteen 16 Sumner Place 44-20-7589-5232, firmdale.com
Où se restaurer
Adhérez à Quintessentially, un prestigieux service international de conciergerie qui a des bureaux en Asie, au Moyen-Orient et ailleurs, pour avoir accès à des clubs privés comme le Home House.
quintessentially.com
Chacun cherche son bar à cocktail. Annabel’s attire les jeunes cool (et leurs parents). Commandez une flûte de champagne au Claridge’s Bar, endroit solennel mais animé. Les coquins du coin vont au Dukes Bar pour ses martinis réputés. L’American Bar du Savoy comblera votre soif de conversation feutrée avec des Londoniens. Quelques autres lieux exclusifs sont en effervescence.
The American Bar Strand 44-20-7836-4343, fairmont.com/savoy
Annabel’s Club 44 Berkeley Sq., 44-20-7491-4157
Bentley’s Oyster Bar and Grill 11-15 Swallow St., 44-20-7734-4756,
Quoi faire
Messieurs, votre remise en forme, de pied en cap, commence par deux heures (coupe, rasage, manucure et pédicure) chez Geo. F. Trumper. Complétez le tout par un complet sur mesure de chez Richard Anderson.
Geo. F. Trumper 9 Curzon St., 44-20-7499-1850, trumpers.com
Richard Anderson Sherborne House, 13 Savile Row, 44-20-7734-0111, richardandersonltd.com
Articles populaires

À la une
Découvrez toutes nos couvertures primées.

Les meilleurs nouveaux restos canadiens 2009
Notre palmarès des 10 meilleures tables du pays.

Les meilleurs nouveaux restos canadiens 2008
Le pays a vu éclore plusieurs bonnes tables cette année. Voici les 10 meilleures de cette nouvelle cuvée.

La grande tournée des bars
Un verre après l’autre, notre vaillant journaliste vacille d’ouest en est, en quête des meilleurs bars d’hôtel au Canada.

Les meilleurs accessoires de voyage 2009
Testés aux quatre coins du monde, voici les accessoires de voyage qui ont retenu notre attention.
- Publicité -
Commentaires
Cet article n'a pas de commentaires.
Commentez cet article
Partagez vos commentaires à propos de cet article avec la communauté de lecteurs du magazine enRoute