PAR Guy Lalancette
ILLUSTRATIONS PAR Natalka Husar

Onzième enfant d’une bonne douzaine, Guy Lalancette a fait les plus longues études qu’il a pu pour ne pas avoir à travailler. Vingt ans durant, il a produit des manuscrits refusés, jusqu’à ce que VLB éditeur publie trois de ses romans. Finaliste aux Prix littéraires Radio-Canada, son récit Havre-les-Chiens a été publié dans ces pages en avril 2008.
Née aux États-Unis de parents ukrainiens, Natalka Husar habite et travaille à Toronto depuis 1973. Les deux œuvres qui illustrent ce récit font partie d'une expo itinérante consacrée à son travail qui débute cet automne au McMaster Museum of Art, à Hamilton, en Ontario. douglasudellgallery.com
Country and Eastern, huile sur carton pur chiffon, 61 x 61 cm, collection privée, Vancouver, gracieuseté de la Douglas Udell Gallery
Georges Dimanche est arrivé de la ville avec une guitare, et on n’avait jamais vu ça, ni la ville d’où il venait ni la guitare qu’il avait.
La ville, ce n’est pas Saint-Charles à l’ouest où, chaque année le 24 juin, notre père nous emmène jouer dans les manèges à la foire agricole. Et c’est encore moins Sainte-Félicie, qui est au nord, où on préférerait ne pas aller visiter notre oncle Élias qui sent la vache et a un air de beu. Non ! Georges est arrivé de la vraie ville, la Capitale, qu’on écoute à la radio avec ses vedettes et ses chansons, ses radioromans, son équipe de hockey et son parlement des élections. C’est tellement loin qu’on ne peut pas imaginer.
Des guitares, on en a déjà vu. Il y a celle de Ti-Jean Pelchat qui joue dans les mariages et au petit bazar du printemps à la salle paroissiale. C’est une guitare en bois de couleur bois avec un trou au milieu. De loin, on dirait une grosse poire avec un manche de hache. Il y en a d’autres comme celle de Paulo Paré qui joue surtout dans les soirées western à la salle Turcotte avec Juliette Simard qui chante. Elle est plus grosse, la guitare, mais pour le reste, c’est pareil.
C’est sûr que des guitares on en a déjà vu, mais des comme celle de Georges Dimanche, jamais ! La première fois, c’est arrivé il y a un mois, le 18 juillet, vers huit heures moins quart après les vêpres du dimanche soir. Avec les Chiquette, les Harvey et les Thibault, on jouait au ballon-coups-de-pied dans la cour derrière chez nous quand on a entendu un bruit d’enfer. Ce n’était pas vraiment un bruit comme ceux qu’on entend d’habitude et qu’on n’écoute plus à force. C’était plutôt un son qui faisait beaucoup de bruit, si on peut dire.
On n’a pas eu besoin de chercher bien loin. Les Dimanche sont nos voisins de droite, tout juste en bas de la côte du barbier, et c’est là, sur la galerie d’en avant, qu’on a trouvé Georges avec quelque chose qui ressemblait à une guitare sans qu’on en soit tout à fait sûr. Une guitare sans trou, et qui était rouge et luisante comme le truck de Russell Painchaud, et qui garrochait des sons comme une détonation de fusil de chasse.
On est restés là, devant la galerie, piqués côte à côte comme un rang de tomates sur la pelouse des Dimanche pendant que Georges pinçait les cordes une à une, les yeux grands comme des oreilles. Gaston Chiquette, qui connaît rien à la musique, a dit qu’il devait chercher ses notes. C’est Jacquelin Harvey qui a demandé si c’était une vraie guitare. Georges a levé la tête, il a souri un peu pour dire oui, il a tourné des pitons chromés (on aurait dit une radio sur la guitare), il s’est baissé sur une boîte à ses pieds pour faire quelque chose qu’on n’a pas vu, puis il a donné un grand coup de pic sur les cordes.
On n’avait jamais entendu une guitare – ni même rien d’autre, excepté le tonnerre – faire autant de bruit, et on a reculé comme si on avait reçu une bourrasque d’ouragan. Gaston Chiquette, qui connaît rien à la musique, a dit que ça devait être une guitare électrique parce qu’il en avait entendu parler. On a bien ri quand Jacquelin Harvey a répondu : « Voyons donc ! Une guitare, c’est pas un toaster ! »
Après que Georges nous a expliqué comment c’était patenté, sa guitare et la boîte à ses pieds – qu’il appelle un booster, qui est une manière de haut-parleur – et tous les fils et la rallonge ploguée dans la prise derrière la porte d’entrée, il a bien fallu admettre que, si c’était pas un toaster, c’était quand même électrique, sa guitare. On a eu l’air idiot comme si on n’avait jamais rien vu, mais on s’est pas excusés à Chiquette, qui est un faiseux de petit Jos connaissant parce que son père est maire du village et qu’il se pense plus fin que tout le monde.
Quand Julia, la sœur de Georges, qui est belle comme une image de catalogue, est sortie sur la galerie, Georges a commencé à chanter et à jouer une toune avec des mots qu’on comprenait pas parce que c’était de l’anglais. De temps en temps, debout derrière lui, Julia faisait des « ouououou » et on est restés là sans bouger comme si c’était la plus belle chose qu’on avait jamais vue et entendue depuis toujours. Georges jouait tellement vite qu’on aurait dit qu’il avait quatre mains. Et quand il bougeait, sa couette de cheveux sur le front, ses jambes et tout le reste de son corps, c’était impossible à dire. Même les manèges de la foire agricole de Saint-Charles, c’était rien à côté de ça. Et les guitares de Ti-Jean Pelchat et de Paulo Paré, on aurait dit tout à coup que c’était démodé.
On n’était pas les seuls à écouter. Tout le monde était sorti sur les perrons et les galeries des alentours, les Potvin, les Gauthier, Pit Paquin, les Simard, les Marceau, les Chiquette, les Harvey, mes sœurs et ma mère, et une dizaine de personnes, en plus, arrêtées sur le trottoir en face de la maison des Dimanche.
Parce que, dans la semaine qui a suivi, Georges et Julia ont chanté tous les soirs sur la galerie, il s’est trouvé du monde au village pour se plaindre, supposément que c’était pas nécessaire de faire autant de bruit pour une chanson. Paraît même que le curé et le maire sont venus chez les Dimanche pour demander à Georges de baisser sa guitare. En tout cas, nous autres on était là tous les soirs, et si les messes et les vêpres avaient été aussi incroyables que la guitare de Georges Dimanche, on y serait allés tous les jours, et en avance à part de ça. Pour mieux écouter, on a même apporté des bûches pour s’asseoir dans le parterre des Dimanche – excepté Gaston Chiquette, bien sûr, qui faisait son smat avec sa chaise dépliante de camping – comme à une parade de la garde paroissiale.
La seule chose qui nous agaçait, c’est qu’on aurait bien aimé savoir l’anglais pour comprendre les histoires des chansons. Par chez nous, il y a seulement les protestants du Coin-des-Protestants, à environ trois milles du village, qui parlent l’anglais depuis qu’ils ont viré de religion. Avant, ils étaient catholiques comme tout le monde, mais il y a eu de la chicane, dans le temps, rapport à la construction de l’église, et ils se sont séparés avec un genre de curé – qu’ils appellent un pasteur – qu’ils ont fait venir d’ailleurs et d’une religion anglaise. Et il a bien fallu qu’ils apprennent à prier dans sa langue à lui. Mais nous autres, on n’a pas d’ami du Coin-des-Protestants, et on n’a jamais appris. Chez nous, à Saint-André-des-Plaines, l’anglais à l’église c’est comme plus qu’un péché et même plus qu’un blasphème, c’est une excommunication presque.
Pour Georges Dimanche, c’est différent. On pense que c’est dans la Capitale qu’il a appris l’anglais, et pas seulement dans les chansons. Dans les villes, les grandes villes comme la Capitale, l’anglais c’est connu, et c’est pas toujours religieux. Tout le monde sait ça. Depuis que Georges est revenu, c’est sûr qu’il nous parle en français, même s’il ne parle pas beaucoup, mais souvent il dit des mots qu’on comprend pas comme énéwé, néveurmèn, siiouléteur, chit, foc, coul, tiouneur, string, iouno, aulrèt, baildewé, et d’autres mots impossibles à prononcer et encore plus à écrire.
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