Prix littéraires Radio-Canada

Blou sued chouz

Deuxième prix, catégorie récit.

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Dancing with the Dead, 2004, huile sur carton pur chiffon, 76 x 102cm, collection privée, Vancouver, gracieuseté de la Douglas Udell Gallery

La chanson que Georges Dimanche chante le plus souvent s’appelle Blou sued chouz. Gérald Harvey, le frère de Jacquelin, dit que c’est une toune d’Elvis Presley qu’il a entendue à la radio et dans les disques de sa mère. À Noël, Gérald Harvey a reçu un transistor en cadeau, et il le traîne partout pour écouter les chansons de la radio. Et c’est vrai, pour Elvis Presley. Elvis Presley, on l’a jamais vu en personne, mais, même si on reste dans un trou, comme dit mon oncle Élias, on sait qui c’est. Avant-hier, après que Georges et Julia ont fini de chanter, on est montés toute la gang dans notre cabane avec le transistor à Gérald et on a écouté la radio le reste de la soirée pour voir si on n’entendrait pas la toune d’Elvis.

L’été passé, avec des vieilles planches de grange et des tôles rouillées que le père de Berthier Thibault nous a données, on s’est construit une cabane dans le gros chêne derrière notre poulailler. C’est là qu’on va quand on veut avoir la paix, fumer en cachette, faire des farces et, une fois même, boire une bouteille de baboche que mon frère Jean-Luc avait volée dans le stock que mon père cache dans la cave derrière une corde de bois. En tout cas, c’est là, mercredi soir vers dix heures, que le gars de la radio a annoncé le dernier succès (c’est le mot qu’il a dit) d’Elvis Presley. Et, justement, c’était Blou sued chouz. Et c’était pareil que Georges. Tellement pareil, qu’on aurait dit que c’était Georges qui chantait. C’est sûr qu’Elvis Presley a la même voix que Georges Dimanche. Même la guitare, c’était le même son, un peu moins fort, mais exactement pareil.

Gaston Chiquette, qui connaît rien à l’anglais, a dit que la chanson Blou sued chouz d’Elvis, c’était une chanson sur les choux de Suède. On a passé le reste de la soirée à rire de lui, surtout quand il nous a dit que les Anglais mettaient des « z » au pluriel à la place des « s » et des « x » en français. Aïe ! Même à l’école où le directeur Rivard nous donne des cours d’anglais de temps en temps, on n’a jamais entendu dire ça, l’histoire du pluriel. En plus, voir si Elvis Presley ferait des chansons sur des choux ! Et, d’abord, c’est quoi des choux de Suède ? Chiquette, qui en connaît pas plus que nous autres sur les choux (un chou c’est un chou), nous a dit que c’était des choux qui venaient de la Suède qui est un pays de l’Europe, que c’était comme des choux nains, qu’il en avait déjà mangé chez lui, et qu’on était toute une bande d’arriérés. Avec Chiquette, il faut se méfier, il est prêt à raconter n’importe quoi pour avoir raison. L’Europe, on sait ce que c’est, mais la Suède, on en aurait entendu parler si ça existait.

Pendant qu’on s’obstinait avec Gaston Chiquette, mon frère Jean-Luc s’est souvenu que notre sœur Yolande avait un petit dictionnaire d’anglais, du temps qu’elle correspondait avec une Australienne anglaise, et il est allé le chercher. On a eu beau tourner les pages, fouiller partout, on n’a jamais trouvé blou (seulement blouse qui veut dire : blouse, en français) non plus que chouz. Pour sued, on a trouvé suede (avec un « e » en plus) qui veut dire : daim, cuir suédé. C’est à ce moment-là que Gérald Harvey s’est réveillé, façon de parler, pour nous dire que sa mère avait un manteau de suède, qui est un manteau de cuir, et que la chanson parlait peut-être d’une sorte de blouse en suède. Peut-être, même si on trouvait que c’était une drôle d’idée. Mais on savait pas plus ce que voulait dire chouz.

Le lendemain midi, pendant qu’on faisait un concours de tir au fusil sur des patates qu’on avait plantées sur des piquets de clôture, l’idée est venue à Berthier Thibault d’aller voir monsieur le directeur Rivard pour lui demander la traduction de Blou sued chouz, et en avoir le cœur net.

Je pense qu’on a dérangé le directeur Rivard pendant son repas. Quand il est venu répondre à la porte, il mâchait quelque chose, et ça ne pouvait pas être de la gomme parce que, au collège, il répète toujours qu’on n’est pas des vaches, que c’est d’une impolitesse sans nom, et qu’on ne sait pas vivre. À la façon qu’il a eue de nous regarder, on était sept sur son perron, on aurait dit qu’il nous voyait pour la première fois, qu’on était une apparition. Sans s’excuser ni s’expliquer, sans même le saluer, Chiquette, qui s’était proposé pour lui parler (on aurait donc dû dire non !), lui a demandé si chouz, ça voulait dire « choux » en français.

À son silence, à ses yeux de directeur et à son front plissé, on a bien vu qu’il prenait tout ça pour une mauvaise farce d’étudiants. Il a fallu que je fasse vite avant qu’il nous claque la porte au nez. Devant mes excuses, il a gardé la porte entrebâillée, et, au fur et à mesure des explications que je lui donnais, il l’a rouverte lentement, s’est planté devant nous, a croisé les bras, et nous a fait un sermon. D’abord que c’était de la plus grande impolitesse de déranger les gens aux heures des repas ; ensuite que, si nous avions été plus attentifs en classe en plus d’apprendre nos leçons, nous serions aujourd’hui capables de traduire facilement Blue suede shoes. Pendant le long quart d’heure qu’a duré la traduction – le directeur Rivard tenait sa petite vengeance – nous avons écouté patiemment, espérant que Chiquette se la fermerait, ne viendrait pas, par un commentaire insignifiant, agacer notre « sauveur », le retourner à sa table avant qu’on ait obtenu la réponse au complet.

Le soir même, après s’être installés avec nos bûches sur la pelouse devant la galerie des Dimanche, comme on était en avance, on a attendu que Georges arrive. On savait qu’il viendrait parce que ses instruments étaient déjà là sur le perron. C’est Gaston Chiquette qui s’est avancé le premier, nous autres, on n’osait pas trop, mais on a fini par le suivre. On a découvert là quelque chose qu’on n’avait jamais remarqué avant. Comme une signature, sur la guitare, c’était écrit : Elvis Presley. On n’en revenait pas de voir qu’Elvis Presley avait écrit son nom sur la guitare de Georges Dimanche de Saint-André-des-Plaines. Chiquette, qui dit jamais rien comme tout le monde, a prétendu que c’était sûrement la guitare d’Elvis ou une de ses vieilles guitares. D’abord c’était impossible parce qu’il en a encore besoin de sa guitare, Elvis, et ensuite on voyait bien qu’elle était flambant neuve la guitare de Georges. Non ! Nous autres, on pense que Georges a dû jouer avec Elvis dans la Capitale, et il en a profité pour lui demander sa signature. Ça se peut. Berthier Thibault a dit qu’il était parent avec les Dimanche, et on a été jaloux.

On venait juste de retourner à nos bûches quand Georges est arrivé. Il nous a appelés « les p’tits gars », et quand il a commencé à chanter Les souliers de suède bleus, tout à coup, en plus d’être devenus les amis de Georges Dimanche, c’était presque comme si on avait aidé Elvis Presley à écrire sa chanson.

Moi, c’est sûr que, un jour quand j’aurai de l’argent, je vais m’acheter des blou sued chouz. 


Members du Jury

MEMBRES DU JURY - RÉCIT 

 

Louis Hamelin a publié un recueil de nouvelles et six romans, dont
La rage, gagnant d’un Prix littéraire du Gouverneur général en 1989.
Photo : Baptiste Grison
 

 


Odile Tremblay, responsable de la section cinéma et chroniqueuse culturelle au journal Le Devoir, est lauréate des prix Jules-Fournier et Judith-Jasmin.
 

 


Laurent Laplante est journaliste et essayiste. Gagnant, entre autres,
du prix Olivar-Asselin (1996), il a travaillé pour de nombreux médias québécois et écrit une vingtaine de livres.
 
 
 
 

 

 

Les opinions exprimées par l’auteur ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ou d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu du texte.


 

 

 

 

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Publié: 1 avril 2009.

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