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C’est notre tournée

Trois spectacles, trois pays, cinq nuits blanches: nous escortons Arcade Fire sur les routes européennes.

L'affiche officielle du groupe pour sa tournée européenneL'affiche officielle du groupe pour sa tournée européenne.

Quand enfin j’aboutis au Musée Guggenheim Bilbao conçu par Frank Gehry, il y a cinq jours que je n’ai pas fermé l’œil et que je carbure aux bocadillo et à l’adrénaline. Je ne suis pas habituée aux rythmes circadiens de la vie d’un musicien en tournée. Quand on voyage en suivant un programme aussi serré, on perçoit le temps et l’espace de façon plus intense, amplifiée, déformée. Voyager à la vitesse de la musique, c’est tripant (faute d’un terme plus châtié).

« C’est intéressant, comme état d'esprit, non ? lance Régine Chassagne, la chanteuse d’Arcade Fire. Il faut s’abandonner, sans se soucier de l’heure des repas, du coucher ou du lever ; tout ça devient secondaire. On se réveille, et l’heure qu’il est ou qu’on suppose qu'il est importe peu. Il est l’heure qu’il est. C’est tout. C’est ça, la vie de tournée. »

Win ButlerWin Butler prend une pause pendant l’enregistrement de The Suburbs. (Photo: Roger Lemoyne)

Montreux

À mon arrivée au Montreux Jazz Festival, je suis sous l’effet du décalage. Montreux, c’est le festival idéal, mélange parfait de panoramas alpins et de stands de flûtes de champagne. Les festivaliers longent le lac Léman sur la promenade tachetée du soleil de fin d’après-midi et marchandent avec les revendeurs qui ont des billets pour les spectacles du soir. Ceux du show d’Arcade Fire se détaillent à plusieurs centaines d’euros.

Dans ma loge à l’Auditorium Stravinski, un temple suisse de la musique, le son est si clair que je sens les notes dessiner de minuscules volutes sur mes tympans. Pourtant, de mon perchoir au-dessus de la foule, les musiciens semblent lointains, ténus. Comme chaque soir, le chanteur Win Butler invite le public à passer au kiosque de KANPE, l’initiative haïtienne du groupe. Cet organisme, qui aide à la reconstruction d’Haïti « village par village », jouit de la collaboration d’Arcade Fire, et notamment de Régine, une Canadienne d’origine haïtienne. Joignant le geste à la parole, le groupe double toutes les sommes recueillies.

Le concert terminé, je descends à un petit bar attenant aux loges d’artistes pour une petite fête d’après-spectacle, qui réunit une douzaine d’amis du groupe. La tête encore pleine de chansons, je jette un coup d’œil par une fenêtre qui donne sur le lac. La pleine lune scintille sur les eaux miroitantes, et je crois même deviner les formes floues de Chamonix et des Aiguilles-Rouges dans le ciel nocturne. Tout me semble irréel. Surtout lorsque je m’aventure dans un corridor en quête de la sortie et que j’y trouve Win, engagé dans une intense partie de ping-pong avec son directeur de tournée.

Le groupe au PortugalLe groupe au Portugal. (Photo : Jane Stockdale)

Argelès-sur-mer

Jusqu’ici, j’ai passé la plupart des nuits en avion ou au volant de ma Mini de location, en écoutant à plein volume The Suburbs, le troisième album du groupe. Mais ma fatigue croissante s’évapore à la vue du littoral catalan, en route vers notre prochaine étape, un festival de musique à Argelès-sur-Mer, une station balnéaire à deux heures au nord de Barcelone.

« En tournée, on traverse diverses phases : on fait le tour des boutiques de chaussures, des cathédrales d’Europe… » me confie Will Butler, claviériste du groupe et frère de Win. « Dans une ville anglophone, pour découvrir les quartiers, je déniche les librairies d’occasion à l'aide de Google Maps. »

À chaque escale, le batteur et la violoniste du groupe, Jeremy Gara et Sarah Neufeld, commencent par repérer le meilleur café du coin. (Découvrez les favoris de Jeremy en fin d'article.) Régine a une approche plus pointue : elle hante les petites boutiques et déchiffre les affiches ou les étiquettes alimentaires pour connaître un nouvel endroit. Win, un grand échalas qui a encore l’élan et l’énergie débordante d’un basketteur collégien, passe le gros de ses temps libres à courir les matchs de basket de rue. Il en revient avec plein de noms à ajouter à la liste d’invités au spectacle du soir.

Pendant le spectacle, vers minuit, il y a plus d’éclairs que j’en ai jamais vus, déchirant le ciel en une mosaïque dentelée. Le festival a lieu dans le parc du château local, perché au bout d’une route médiévale en lacets sur un sommet qui domine une vallée couverte de vignes. Et aussi illuminée que Disneyland, ce soir.

Le groupe semble ravi de se produire devant un public rock après celui de Montreux, plus porté sur le jazz, même si la foule se disperse quand s’abattent des pluies diluviennes. Sur scène, les musiciens pataugent dans l’eau, guitares électriques à la main, mais jouent jusqu’au bout pour les jeunes demeurés sur place, qui s’éclatent torse nu dans la boue. « On n’arrêtait pas de se dire qu’on allait devoir débrancher la sono, me confiera Win le lendemain. Mais personne n’est venu nous le demander, alors on a continué à jouer. »

GaraGara, qui tient habituellement la batterie, jouant de la guitare pendant l’enregistrement de The Suburbs. (Photo: Roger Lemoyne)

Une fois les projecteurs rallumés, les spectateurs s’écoulent par les grilles du parc pour redescendre en ville à la queue leu leu ; marchant au pas comme des pèlerins, ils entonnent « Wake Up », le succès de l’album Funeral, paru en 2004. Soudain, venues des hauteurs, des voix se mêlent aux leurs : celles du groupe.

Le lendemain, Will expliquera : « Les organisateurs nous ont dit que, pour prendre une douche, on avait 30 minutes à faire en fourgonnette avant d’arriver à l’hôtel. On leur a tout simplement dit : “Oubliez ça. Ce balcon donne sur la vallée, la pluie tombe. Apportez-nous du savon !” On a entendu la foule qui chantait, alors on s’est mis à chanter avec elle. Sur le coup, on se dit : “Quand aurai-je l’occasion de me trouver sur une terrasse face à une montagne hallucinante et d’écouter la foule chanter une de nos chansons tout en prenant une douche sous la pluie ?” On tourne depuis déjà pas mal de temps, mais, quand des trucs comme ça se présentent à nous, on essaie de les vivre à fond. C’est si facile de se lasser du voyage et de se réfugier dans sa chambre d’hôtel. Des moments comme ceux-là nous rappellent toute la chance qu’on a de faire ce métier. »

Bilbao

Jeremy Gara et Win Butler sur scène au Portugal Jeremy Gara et Win Butler sur scène au Portugal (Photo : Jane Stockdale)

Le taxi franchit une crête avant de descendre dans la vallée du Nervión, et j’aperçois enfin le sensuel toit de titane signé Gehry. Mais aujourd’hui je compte me reposer (pour la première fois en près d’une semaine) dans mon cocon douillet à l’hôtel Miró, un établissement design situé en face du musée. Celui-ci ouvre ses portes juste comme je pose la tête sur l’oreiller ; les touristes se relaient déjà pour poser devant le Puppy de Jeff Koons. C’est peine perdue : j’ai l’insomnie tellement dans la peau que je déborde d’adrénaline. Je cède à l’attrait magnétique du Guggenheim.

« Il ne faut pas sauter de repas, car il faut bien se nourrir », m’a dit Régine alors que je me préparais pour ce voyage. Will a renchéri : « Nous sommes très portés sur la bouffe. C’est quoi, déjà, l’album des Talking Heads ? More Songs About Buildings and Food [“Autres chansons à propos d’édifices et d’aliments”]. C’est nous, ça. »

Régine ChassagneRégine Chassagne joue de la vielle à roue (Photo : Jane Stockdale)

J’avale donc quelques canapés aux anchois et au pisto ainsi qu’un espresso très corsé au café du musée avant d’accompagner Will dans une visite incognito-géniale pendant ce qui reste de temps libre avant le spectacle. L’installation de sculptures La matière du temps, de Richard Serra, est un immense dédale d’ellipsoïdes en acier qui altère notre perception du temps et de l’espace, ce qui convient parfaitement à mon état. Nous faisons le tour du musée en moins d’une heure : Will est devenu expert des visites-éclairs qu’imposent les horaires serrés d’une tournée.

Une foule énorme s’attroupe sur la place à mesure que le ciel s’assombrit et que les nuages couvrent de leur empreinte le toit du musée. Alors que le soleil se couche, le groupe se rassemble dans les coulisses pour écouter les Walkmen, qui jouent en première partie. Win, qui revient du basket, est assis sur l’étui d’un instrument, attentif.

La violoniste Marika Anthony-Shaw est à côté de moi. Je lui avoue trouver curieux qu’on ait disposé la scène de manière à ce que le public tourne le dos au musée. Elle m’explique que c’est le bonheur pour les musiciens, qui jouent constamment devant des foules invisibles dans le noir.

« C’est nous qu’ils viennent voir, mais c’est moi la plus veinarde, ajoute-t-elle. Parce qu’en jouant je pourrai admirer tout ça. »


Vos commentaires : courrier@enroutemag.net

La couverture du troisième album d’Arcade FireLa couverture du troisième album d’Arcade Fire.  (Album art: Gabriel Jones; Design: Caroline Robert)


Chaque membre d’Arcade Fire a sa façon d’explorer une nouvelle ville.

Le batteur Jeremy Gara nous fait faire le tour de ses cafés préférés.

cafés préférésPhotos: Jolianne L'Allier Matteau (1); Valerie lam (3); Katie Spence (5); Melissa Buote (6)

1. Flocon Espresso
Montréal
« Ce café est mon point d’ancrage à chaque retour chez moi. Il n’y a qu’une douzaine de places, mais les mélanges sont uniques et le barista épatant. »
floconespresso.com
 

2. Tim Wendelboe
Oslo
« Ce café est minuscule, mais le proprio, Tim, a déjà gagné le World Barista Championship. Son personnel se dévoue à servir le meilleur café possible. À vous de le savourer. »
timwendelboe.no
 

3. Sam James Coffee Bar
Toronto
« Prenez votre tasse et sortez prendre l’air. Vous aurez l’impression que le quartier vous souhaite la bienvenue. À bientôt ! »
samjamescoffeebar.com
 

4. Monmouth Coffee Company
Londres
« Il y a 20 cafés dans un rayon de 15 minutes à pied, mais celui-ci m’a conquis grâce à la qualité constante de son café, qui vaut l’attente à l’entrée. »
monmouthcoffee.co.uk
 

5. Once Over Coffee Bar
Austin, Texas
« Un coin sympa à 15 minutes de marche de South Congress, qui sert un kawa du tonnerre, selon vos goûts, à déguster sur la terrasse à l’arrière. »
Onceovercoffeebar.com
 

6. Two If By Sea Café
Dartmouth, Nouvelle-Écosse
« Ce café est une réussite : on y sert de méchantes tasses dans une ambiance des Maritimes. C’est le point d’ancrage de ce nouveau quartier cool situé de l’autre côté du pont, en face de Halifax. »
twoifbyseabakeshop.com

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