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Cap sur le Nord : une visite chez les Premières Nations, sur les terres du Yukon

Notre reporter goûte à la vie de trappeur, avec riz frit au spermophile et homme qui a vu l’homme qui a vu le sasquatch.

Vue du massif Saint Elias

Vue du massif Saint Elias depuis le camp de Shakat Tun Adventures.

Monter dans le 4x4 Chevrolet Silverado de James Allen, c’est grimper dans l’inconscient collectif du Yukon : on est sûr de s’asseoir sur un chien, un CD de Johnny Cash ou un couteau artisanal au manche en bois d’orignal. James, ex-chef des Premières Nations de Champagne et d’Aishihik, est au volant, portant grosses bottes et gilet frangé en peau d’orignal. (Il l’appelle son « gilet de bureau » à cause de l’écusson du Yukon garni de perles au dos.) On roule dans le massif Saint Elias, où l’échelle humaine s’écrase devant la plus haute chaîne côtière de la planète tel un piano jouet rikiki sous de tonitruants coups de tambour. James et moi fendons les nuages en frôlant la lisière de 22 000 km2 de forêt boréale, de glaciers vêlants et de champs de glace avec, au loin, le mont Logan, caïd des sommets canadiens. La région tout entière, dite parc national et réserve de parc national Kluane, fait partie de la plus grande zone transfrontalière protégée sur Terre, site du patrimoine mondial de l’Unesco.

Lac Kluane, au Yukon

Tiara Johns, Madison Allen, Marley Kinney et Azreil Allen dansent et tambourinent près du lac Kluane, au Yukon.

À trois heures au nord-ouest de Whitehorse, nous nous arrêtons sur un à-pic herbeux dominant une baie tout juste hors des limites du parc. Nous sommes arrivés à Shakat Tun, ou « sentier d’été » en tutchone du Sud. James dirige dans la région des camps d’activités de plein air et de médecine traditionnelle pour jeunes et adultes autochtones depuis des décennies, mais Shakat Tun est une nouveauté. Établi sur le territoire où sa famille trappe, c’est un camp où jusqu’à 12 clients non autochtones à la fois peuvent apprendre le mode de vie traditionnel. Un faisceau de cabanes en rondins rayonne à partir d’un foyer et une yourte rouge avec génératrice sert d’espace commun pour les ateliers et les repas. La famille Allen étendue me donne l’hospitalité, et j’aurai droit à un cours intensif de trappe, de perlage et de pelleterie, éléments du savoir-faire culturel qui a permis à son peuple de survivre sur cette terre pendant des milliers d’étés brefs et d’hivers à -60°.

Un mésangeai ; beignes à la banique

De gauche à droite : Un mésangeai peut, selon Virginia Allen, prédire l’arrivée de visiteurs, le succès d’une chasse et le jour d’un décès ; beignes à la banique préparés à l’emporte-pièce.

Pour faire connaissance, nous formons un cercle sur nos chaises pliantes en nylon, trois générations en chemises de flanelle et en chandails à capuche autour d’un foyer éteint. La plus âgée des anciens, Virginia, coriace sœur aînée de James, me raconte avoir fugué d’un pensionnat quand elle était enfant. Avec l’eau turquoise qui étincelle au soleil, les montagnes enneigées de l’autre côté de la baie sont à la fois invitantes et intimidantes, telle une coupe de crème glacée garnie d’ours. On est à terminer les présentations quand un gros mésangeai noir et blanc (ce que Virginia appelle un chapardeur) se pose sur la main tendue de la petite-fille tatouée de James, Madison, âgée de 20 ans. « Vous voulez essayer ? » me demande-t-elle, et bientôt j’offre au ciel bleu ma paume emplie de miettes de craquelins. D’une épinette voisine, l’oiseau s’élance, ailes éclatantes déployées, pour se poser vivement, m’agrippant le doigt comme une sorcière.

Tiara Johns ; George Roberts ; le camp de Shakat Tun Adventures a du chien

Dans le sens horaire : Tiara Johns, après avoir dansé pour les participants du camp ; le coutellier George Roberts dans son atelier ; le camp de Shakat Tun Adventures a du chien.

Hier, dans un centre culturel à Haines Junction, siège du gouvernement de Champagne et d’Aishihik, à mi-chemin entre Shakat Tun et Whitehorse, on m’a invitée à monter sur une balance et à comparer mon poids à celui des animaux de la région : je pèse l’équivalent de 0,49 ourse grizzli ou de 0,11 orignal mâle. Ou encore de 1,37 loup, de 13,73 aigles royaux ou de 398 pikas, le plus petit membre de la famille des lapins. Et maintenant, je marche derrière James chevauchant son VTT (« mon destrier d’acier », dit-il) sur la ligne de piégeage, une piste moussue et fraîche à l’agréable odeur musquée d’épinette en décomposition, que ses parents ont tracée dans la brousse dans les années 1920. Les Yukonais avec permis peuvent trapper loups, renards, carcajous, lynx et coyotes pour leurs peaux, qu’ils peuvent garder ou vendre. Au fil des divers types de pièges, j’ai la chance de voir comment fonctionnent ces savants assemblages de fils, de tendons, de bouts de bois et d’acier. Quand on les nettoie, les peaux de loup sont collantes, m’explique James, tandis que celles de carcajou sont graisseuses, en plus de receler des glandes odorantes aussi puantes qu’un jet de mouffette. Après avoir pris ce dont il a besoin, James place la carcasse de l’animal dans les bois pour nourrir les petites bêtes et montrer son respect de la vie.

La baie Christmas ; la yourte principale ; le « gilet de bureau » que porte James Allen

Dans le sens horaire : Peinards au bord de la baie Christmas ; dans la yourte principale du camp de Shakat Tun Adventures, on picole ce qui percole ; le « gilet de bureau » que porte James Allen, avec son écusson du Yukon perlé par sa mère.

De même, quand on vide un poisson qu’on a pêché, on lui parle intérieurement, on remercie son esprit, me dit Virginia ce soir-là alors qu’elle prépare le souper de saumon cuit aux oignons, avec maïs bardé de bacon et banique à l’ail. Tandis qu’un couple de cygnes fait du tapage en battant des ailes sur le lac, Virginia allume un feu de camp. On jase de banalités (les trucs dégueu dans lesquelles s’est roulé son chien : saumon et baleine avariés) avant de passer aux rencontres extraterrestres, aux opérations clandestines du gouvernement et au sasquatch ; nul ici ne l’a vu, mais chacun connaît quelqu’un qui l’a vu. Madison et sa sœur cadette, Azreil, qui ont aidé leur grand-père au camp aujourd’hui, appellent les légendes comme des fans à un concert rock : « Raconte Gottagook ! Raconte les hommes-chèvres ! » James se laisse convaincre et près du feu crépitant il nous parle d’une femme qui épouse un ours, d’un monstre mangeur d’hommes qui se change en moustiques et de broussards qui kidnappent les enfants des camps. Des aurores boréales irisent le ciel, vagues ondoyant de vert où nagent les étoiles comme des poissons dans l’eau.

James Allen à l’entrée d’un njál ; truite ensuite au lac Kluane

De gauche à droite : Pas de chicane dans ma cabane : James Allen à l’entrée d’un njál, hutte typique des Tutchones du Sud ; truite ensuite au lac Kluane.

Au déjeuner de crêpes dans la yourte le lendemain matin, Madison entre à grands pas avec une gélinotte qu’elle vient de chasser. La femme de James, Barb, me montre la queue tachetée avec laquelle elle fera une coiffure pour la tenue de danse cérémonielle des filles. Les clients de Shakat Tun ayant la chance de s’essayer à divers artisanats, dont la fabrication de tambours ou le façonnage de manches de couteau, je m’assois avec Virginia, qui orne des mocassins pour des clients d’aussi loin que l’Ontario ou le Danemark. Elle me tend un carré de peau de chevreuil et un choix de perles (je choisis jaune et un violet foncé), puis m’aide à découper une fleur. J’apprends à enfiler les perles serré et à les faufiler avec une autre aiguille par des points judicieux, un vieux dé en peau d’orignal protégeant mes doigts pendant que je me bats avec l’épais matériau. Un camion s’arrête, rempli de cousins et de chiens, et Virginia déclare : « Je n’ai pas cru le chapardeur quand il a dit qu’on aurait des visiteurs. » L’oiseau, précise-t-elle en travaillant, peut aussi prédire le succès d’une chasse et le jour d’un décès. On range notre ouvrage pour faire place au repas, que quelqu’un déclare « superpaléo » d’un ton approbateur : un ragoût d’orignal, cuit trois heures à feu doux pour faire fondre le muscle, tendre comme du bœuf de choix à saveur de gibier.

Les cabanes du camp de Shakat Tun Adventures

Vous dormirez comme une bûche dans les cabanes du camp de Shakat Tun Adventures.

Puis on sort aider Barb à finir de gratter une peau d’orignal couleur crème, suspendue tordue pour qu’elle s’égoutte. On étire le lourd cuir et on gratte, les lames de métal de nos tthetchals aussi tranchantes que des patins sur un étang. Me penchant et me redressant tout en grattant, je m’expose et me dérobe au sombre regard des montagnes. Ma main effleure le trou net par où la balle est entrée.

Je ne me suis jamais sentie si près de la brèche entre vie et mort. La peau que je gratte et celles exposées dans la yourte (la douceur au toucher à la mort du renard, du carcajou, du loup ou du lynx) ne semblent qu’à un souffle des animaux en liberté des bois derrière moi. Aliments et vêtements nagent dans la rivière, filent entre les arbres, leurs formes souples et écailleuses abritant des êtres absorbés par leurs propres insondables visées. Notre totale dépendance nous unit aussi étroitement à eux que le tendon au bout de bois dans un des pièges de James.

Artisanats et perlages ; tannage maison avec Barb Allen

De gauche à droite : Artisanats et perlages ; tannage maison avec Barb Allen, en train de gratter une peau d’orignal.

La journée se termine par un souper de « tacos indiens » (banique dorée garnie de bison haché, de salsa et de crème sure), plus la gélinotte de Madison et un spermophile apporté par le fils de Virginia. (« Ma mère fait un excellent riz frit au spermophile », m’avoue-t-il.) À la nuit tombante, les filles chantent et dansent en robes de daim scintillant de fleurs perlées : chants du saumon, du renard, des hiboux, des trisaïeuls de leurs trisaïeuls. Je repense aux esprits des poissons suspendus au fumoir derrière nous et scrute les arbres à la recherche de signes de vie. « Je me demande depuis quand ces montagnes n’avaient pas entendu ces chants, murmure James. Je crois qu’on les a réveillées. »


Conseil de trappeur

1. Faire une tisane
Virginia utilise des bourgeons d’épinette, cueillis au printemps quand ils sont gorgés de nutriments, pour faire une tisane contre le rhume et la grippe. Mettre dans une étamine et infuser cinq minutes.

2. Fumer du poisson
Plus le fumage est long, plus il donne du goût. James utilise de l’aulne ou du peuplier, qui brûlent plus longtemps avec une fumée plus douce.

3. Soigner les blessures
En cas de vilaine coupure, James suggère un cataplasme de sève d’épinette sur peau d’orignal pour ôter le pus.

4. Comment faire danser les aurores boréales
Applaudissez ou sifflez, selon la sagesse inuite ; la légende tutchone du Sud dit cependant que s’adresser ainsi aux aurores peut faire descendre les ancêtres sur Terre, qui pourraient repartir avec quelqu’un. À faire à ses risques et périls.


James Allen

Camp de Shakat Tun Adventures

Tout l’été (du 15 mai au 15 septembre), James (photo) et sa famille donnent des camps de médecine naturelle et des ateliers de tannage et de fabrication d’outils et enseignent la pêche et le séchage traditionnels à leur camp yukonais sur la baie Christmas. Itinéraires personnalisés aussi offerts.

shakattunadventures.com

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