Voyage
Couleur locale
À Amman, la rue Rainbow est un arc-en-ciel de personnalités brillantes.
Des personnages hauts en couleur participent à la revitalisation d'un quartier d'Amman.
Il est 14 h et la reine Mango n’est pas encore habillée. Je suis devant sa porte, rue Rainbow, à lui expliquer par l’interphone que j’aimerais découvrir son voisinage, le vieux quartier du djebel Amman, l’une des nombreuses collines de la capitale jordanienne.
La reine me laisse entrer ; je la trouve assise sur un canapé, vêtue d’un peignoir violet, flanquée de deux immenses portraits d’elle-même dans des cadres ornementés. Sans se lever, elle me serre la main et m’invite à visiter la maison. Il y a tant d’antiquités dans chaque pièce qu’on se croirait dans un musée. D’anciennes mosaïques sont encastrées dans les murs, des tapis persans couvrent les planchers et les étagères sont chargées d’objets en verre soufflé et en argent. Une table croule sous les sculptures en ivoire. Il n’y a pas un centimètre de libre, ni un grain de poussière.
Zaha Mango n’est pas vraiment reine, mais dans le quartier elle est souveraine. Issue d’une famille qui a fait fortune dans l’industrie pharmaceutique, elle est devenue l’une des philanthropes les plus en vue au pays. Dans les années 1930 et 40, ses voisins étaient des industriels, des diplomates et des politiciens. Le premier ministre originel de Jordanie habitait en face. Après 1948, quand la population de la ville s’est accrue sous l’afflux de réfugiés palestiniens, la plupart des résidants nantis d’Amman se sont repliés sur leurs villas de banlieue, loin des foules. Zaha Mango n’a jamais songé à partir : « Cette rue, c’est la mienne. »
Si l’ancienne élite revenait, elle trouverait la rue Rainbow et le djebel Amman en plein essor, à l’instar de la ville. Les bâtiments n’ont pas changé, mais sous l’impulsion d’une nouvelle génération ils abritent désormais cafés, restaurants et galeries. Ce n’est plus seulement la rue de la reine Mango.
Non loin de la demeure de Mme Mango, Madian al-Jazerah se frotte le menton en se demandant où est passée la musique. Par-dessus mon épaule, il fait les gros yeux à l’employé désœuvré qui devrait s’occuper de la chaîne stéréo du café : « Regarde-le, planté là à ne rien faire. » Pour lui, ce moment de tension est bien mineur : après tout, il est proprio d’un resto ouvert aux gais doublé d’une librairie alternative dans un royaume gouverné par un descendant du Prophète.
Le Books@Café se trouve dans l’un des bâtiments des années 1920 typiques du quartier. Si la reine Mango est issue du passé cossu et aristocratique du djebel Amman, al-Jazerah incarne son présent libéral. Dans sa librairie, il propose une sélection d’ouvrages en anglais sur la religion, la sexualité, les études féministes et la monarchie qui paraît bien audacieuse pour le Moyen-Orient. Quand il a ouvert ses portes, il y a 10 ans, de chatouilleux censeurs du gouvernement ont confisqué une biographie d’Elvis Presley. « Ils étaient nerveux parce que le livre s’intitulait The King », précise al-Jazerah. (Oui, il vend aussi des best-sellers.)
De nos jours, les autorités, et la ville, sont moins crispées, et le Books@Café est devenu un havre pour les jeunes d’Amman qui se sentent « trop occidentaux pour l’Orient et trop orientaux pour l’Occident », dixit al-Jazerah. Ici, des Arabes d’allure soignée tapotent sur le clavier de leur portable sous des lustres ouvragés, et des adolescentes séchant leurs cours à l’école du coin papotent en savourant cappuccinos et gâteau aux carottes.
À une rue du Books@Café, je trouve Abu Khalil, cravate rouge au cou, en train d’appliquer du correcteur sur des menus rouges. Né Peter Kwai, celui-ci pilotait des chasseurs F-100 dans l’armée de l’air chinoise avant de travailler pour l’ambassadeur de Chine en Jordanie. Il est maintenant propriétaire d’un restaurant chinois du nom, tout simple, de Restaurant China. « Toute capitale devrait avoir un restaurant chinois, lui a déjà dit le prince héritier Hassan. Vous devriez en ouvrir un ici. » En 1978, aidé de son épouse, Margaret, et d’un chef recruté à Taiwan, Abu Khalil est devenu le premier restaurateur chinois d’Amman.
Margaret, qui porte des lunettes à montures noires et un haut en molleton bleu, interrompt son mari. Elle veut me montrer sa photo préférée, où on la voit en longue robe : « C’est une robe mandchoue. La même que portait la dernière impératrice. » Sans autre explication, elle attend que je hoche la tête et que je sourie, puis replace la photo sur le mur, dans le vestibule.
Le Restaurant China s’appelle désormais Abu Khalil’s, mais l’enseigne à l’extérieur n’a pas changé. L’intérieur non plus, d’ailleurs. La salle à manger principale, en rouge avec des dorures, semble tout droit sortie des années 1970. Dans la salle de bain à l’étage, une baignoire sur pieds rappelle l’époque où cet édifice était une maison privée.
Quand je lui demande comment vont les affaires, Abu Khalil répond « Louange à Allah ! » Son établissement n’est plus l’unique resto chinois en ville, mais au djebel Amman il demeure aussi incontournable que la reine Mango et le Books@Café.
Les touristes l’oublient parfois, mais l’Amman contemporaine est née ici, au djebel Amman. Son histoire continue de s’écrire parmi les orangers et les vieilles demeures roses de la rue Rainbow, et son passé demeure bien vivant.
Vos commentaires : courrier@enroutemag.net
Amman
Le Grand Hyatt Amman utilise les meilleurs ingrédients de la mer Morte dans les soins de son spa, le Club Olympus.
Hussein Bin Ali St., 962-6-465-1234, amman.grand.hyatt.com
En plus du raffinement de ses chambres, le Kempinski Hotel Amman propose une discothèque-salon de cigares clinquante.
Abdul Hameed Shouman St., 962-6-5200-200, kempinski-amman.com
Amman
Le Restaurant China est un resto de quartier qui séduira tout amateur de poulet à la sichuanaise et de bière bon marché. Tout près, les libéraux d’Amman se réunissent au Books@Café, où la terrasse offre une vue aérienne sur la ville.
Books@Café Rainbow St., près du 1st Circle, 962-6-465-0457
Restaurant China Abu Bakr Siddiq St., près du 1st Circle, 962-6-463-8968
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