Voyage

Deux villes, un seul désert

Tout le monde connaît Dubaï. À quelques kilomètres en amont, un groupe d’urbanistes de Vancouver tente de faire d’Abu Dhabi une véritable oasis.

Par Charles Montgomery
Illustrations par Andrew Holder

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Il est midi à la lisière du désert Rub' al-Khali. Le ciel est chauffé à blanc. L'horizon ondule. Joanne Proft a quitté son Vancouver natal il y a à peine trois mois, et ce ciel l'émeut toujours. Elle sort de son Grand Vitara pour fouler de ses gougounes un sable d'un blanc aussi éblouissant que le ciel. Elle en prend une bonne poignée, que le vent emporte en mince filet.

« Songez-y », laisse-t-elle tomber, montrant du bras le désert d’où elle fera jaillir une ville. « À cet endroit, ce sera la capitale nationale. Il y aura des boulevards circulaires irradiant d’ici. Et des tours, mais de 40 étages max : on n’est pas à Dubaï ! Par là, des habitations traditionnelles avec cour intérieure… Vous vous imaginez ? »

Imaginer ? Une ville nouvelle d’un quart de million d’habitants ? Pourquoi pas ? Nous sommes aux Émirats arabes unis, où la création de villes est devenue le sport des rois. À une heure de route, les cheiks de Dubaï, émirat voisin d’Abu Dhabi, font surgir depuis 10 ans toutes sortes de formes nouvelles du désert et des hauts-fonds.

Une banlieue insulaire en forme de palmier ? Un bosquet de gratte-ciels autour d’un lagon artificiel ? Une station de ski climatisée ? Ces choses-là existent. Je les ai vues (et vous aussi, du moins en photo). En construction : le plus haut édifice au monde, le plus grand centre commercial et un néo-Manhattan signé Rem Koolhaas. Dans les terres, des niveleuses façonnent le futur plus grand aéroport du monde, qui desservira une conurbation de 5 ou 6… pardon, de 10 millions d’habitants. Ces grands travaux sont alimentés par les pétrodollars, par des investisseurs des antipodes et surtout par l’imagination et la volonté du cheik Mohammad ben Rashed Al-Maktoum, émir de Dubaï.

Ce désert est le théâtre d’une course entre deux visions de l’urbanisme, où Dubaï a pris un départ canon.

Bref, l’étendue de sable où nous nous trouvons, aux limites d’Abu Dhabi, a ceci de remarquable qu’elle est encore intacte. C’est ce qui distingue Abu Dhabi, l’une des villes les plus riches du monde, de Dubaï, sa sœur plus flamboyante. Et c’est ce qui a amené Joanne Proft et une demi-douzaine d’urbanistes de Vancouver dans le désert. Abu Dhabi leur donne l’occasion de bâtir l’antithèse écolo et cultivée de Dubaï. Ce désert est le théâtre d’une course entre deux visions de l’urbanisme, où Dubaï a pris un départ canon.

En ouvrant son marché immobilier aux investisseurs étrangers, en 2002, Dubaï a déclenché un raz-de-marée de capital. La ville est alors devenue le foyer d’attraction de tout le Moyen-Orient et d’une bonne partie de l’Asie du Sud. « À moins de trois heures d’avion vivent plus de deux milliards de personnes, dont un très grand nombre veut habiter, travailler ou investir ici », m’a expliqué un courtier zélé de Dubaï. Abu Dhabi a ouvert son propre marché immobilier trois ans plus tard ; quand la vague a frappé, les cheiks d’Abu Dhabi ont marqué un temps d’arrêt. Ils ont vu ce qui poussait dans l’émirat voisin et décidé qu’ils voulaient autre chose. La capitale émiratie se devait d’être digne, ordonnée, raffinée.

D’abord, Abu Dhabi a fait comme toute cité qui vit une crise d’identité : elle a consulté des architectes. Mais Abu Dhabi n’est pas n’importe quelle ville : elle a accès à 90 % des réserves pétrolières du pays, lesquelles équivalent à 10 % du total mondial. Pourquoi se contenter d’un célèbre architecte quand on peut réunir une équipe de rêve intercontinentale ? Zaha Hadid, Frank Gehry, Jean Nouvel, Tadao Ando et sir Norman Foster ont donc été mobilisés pour dessiner des bijoux de salles de spectacle et de musées.

Les maquettes sont exposées dans le hall de l’Emirates Palace (la digne réponse d’Abu Dhabi au Burj Al Arab de Dubaï, en forme de voile). La salle de spectacle conçue par Hadid est sans doute la plus cool : on dirait une feuille (ou une aile d’insecte, ou un lézard translucide) qui avance vers la mer. Le Louvre et le Guggenheim se feront une joie de remplir de trésors les musées conçus par Nouvel et Gehry, respectivement. Et Foster a reçu une seconde commande : une cité écotechnologique, carboneutre et ceinte de murs, pouvant accueillir 50 000 habitants.

À Abu Dhabi, l’imminence d’un boom de construction a causé bien des inquiétudes ; la taille de la ville allait bientôt tripler sans plan d’urbanisme.

Une des leçons tirées de l’expérience de Dubaï, c’est que l’architecture, même fantastique, ne fait pas une ville et ne la protège pas contre le développement sauvage. À Abu Dhabi, l’imminence d’un boom de construction a causé bien des inquiétudes : la taille de la ville allait bientôt tripler et l’on n’avait pas de plan d’urbanisme. Jusqu’à récemment, la planification urbaine se résumait ainsi : les promoteurs soumettaient leurs idées au prince héritier, le cheik Mohammad ben Zayed Al Nahyan, et espéraient un signe d’assentiment.

« Il y avait chez les promoteurs une énergie prodigieuse qu’on ne voulait pas perdre », m’a résumé d’une voix douce Falah Al Ahbabi, directeur général du nouveau conseil d’urbanisme d’Abu Dhabi, en marquant une pause pour replacer sa ghutra d’un blanc immaculé. « Mais la perte de notre ville, de notre identité, était intolérable. Il nous fallait un plan. »

Pour plusieurs, Vancouver est synonyme de ville durable, ayant cueilli ses lauriers verts en bannissant les autoroutes et en érigeant au centre-ville des quartiers verticaux qui en font un cœur urbain où il fait bon vivre et marcher. Son codirecteur de l’urbanisme, Larry Beasley, venait de prendre sa retraite quand il a reçu un courriel du soi-disant prince héritier d’Abu Dhabi. Croyant à une arnaque, il a ignoré le message : « Prince héritier, mon œil ! » Mais les courriels se sont multipliés, suivis de coups de fil d’Al Ahbabi lui-même. Finalement, Beasley s’est rendu à l’évidence et a traversé l’océan. Et Abu Dhabi l’a conquis.

Retenez bien ceci : un urbaniste s’excite pour des détails qui échappent au commun des mortels. Des trucs comme la densité de population ou un maillage routier solide et unifié. Or Abu Dhabi bénéficie des deux. Les tours de hauteur moyenne de son centre-ville sont peut-être un peu fades pour les adorateurs du formalisme de Dubaï, mais elles ombragent de larges trottoirs et une vibrante collection de boutiques, de restos et de cafés fleurant le narguilé. Les avenues sont larges, bordées de palmiers et assez spacieuses pour qu’y circulent des trams. Il y a des parcs, des pare-soleil et, le long de la jolie Corniche, une promenade récemment prolongée où déambulent en soirée Émiratis et travailleurs étrangers. Beasley a vu tout le potentiel : « Cette ville a une belle ossature. »

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Publié: 1 octobre 2008. Étiquettes: Abu Dhabi International Airport, auh.
Où loger

Fairmont Dubai

Où loger

L’hôtel cinq étoiles Taj Palace offre un accueil sans égal au cœur de Dubaï, à 10 minutes de l’aéroport. C’est un excellent point de départ pour explorer le ruisseau de Dubaï, où des abra couverts vous transporteront entre les souks de Deira et de Bur Dubai. 
Al Rigga Rd., Deira, 971-4-223-2222, tajhotels.com

Voyez le boom immobilier s’étendre à l’infini depuis la piscine sur le toit du spa Willow Stream, qui couronne les 34 étages de l’hôtel Fairmont Dubai
Sheikh Zayed Rd., 971-4-332-5555, fairmont.com/dubai

 

 

 

 

Où boire

Burj Al Arab

Où boire

Bien que l’alcoolsoit interdit presque partout aux Émirats arabes unis, les hôtels, les bars et certains restaurants ont un permis pour en vendre aux non-musulmans. Le bar Skyview, situé dans une aile vitrée au sommet de l’hôtel en forme de voile Burj Al Arab, est l’endroit le plus spectaculaire qui soit pour siroter un verre. Réservations de rigueur pour visiter l’île de l’hôtel. 
Jumeirah Beach, 971-4-301-7600, burj-al-arab.com 

Quoi faire

Dans ce pays où l’architecture en met pourtant plein la vue, rien n’égale la splendeur éthérée de la mosquée Sheikh Zayed à Abu Dhabi : ses dômes en marbre blanc semblent luire dans la lumière du désert. Les non-musulmans peuvent en faire une visite guidée à 9 h et à 10 h du dimanche au jeudi.

 

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