Je me demande bien ce que Galina Oulanova répondait quand on lui demandait d’où elle venait. La plus grande ballerine russe du XXe siècle est née en 1910, à Saint-Pétersbourg. Enfant, elle a changé d’adresse sans même déménager quand la cité a été rebaptisée Petrograd. Dans les années 1930, à l’affiche du Lac des cygnes et de La belle au bois dormant, elle brûlait les planches de sa ville natale, désormais appelée Leningrad. Ce n’est que quelques années avant sa mort, survenue en 1998, que le nom Saint-Pétersbourg a repris du service. Il y a de quoi donner le tournis, même à une danseuse.

Saint-Pétersbourg est loin d’être le seul lieu dont le nom a changé au cours de la dernière vingtaine d’années. Ne serait-ce qu’en Inde, Bombay est devenue Mumbai, Calcutta s’est renommée Kolkata et Madras est aujourd’hui Chennai. Au Canada, le glas a sonné pour les villes de Frobisher Bay et d’Eskimo Point, au Nunavut, ressuscitées en Iqaluit et en Arviat. Les Inuits, comme bon nombre d’Indiens, souhaitent corriger l’anglicisation de leur toponymie. Il y a quelques décennies que l’influence politique de l’Empire britannique est devenue négligeable ; son influence linguistique semble vouloir emprunter la même voie.

Et ce n’est pas fini. Les îles de la Reine-Charlotte, près de la pluvieuse côte britanno-colombienne, pourraient bientôt perdre leur toponyme au profit de Haida Gwaii, préféré par la population. (En passant, qui était cette Charlotte ?) En 2005, le conseil sud-africain de toponymie a choisi de rebaptiser la capitale et de remplacer Pretoria, du nom d’un dirigeant boer qui a écrasé les Zoulous, par Tshwane, qui signifie de façon plus acceptable « nous sommes semblables ».

Une carte incarne toujours une certaine vision de la géographie. Dans mon Atlas National Geographic, Hawaii occupe plus de place que toute l’Afrique occidentale. De même, les noms qui donnent vie aux cartes symbolisent une certaine histoire. Ils peuvent être dotés d’une force unique, d’un pouvoir spirituel. Mais ils sont toujours soumis aux caprices du pouvoir.

Pour la plupart d’entre nous, les noms de lieux existent en soi, et leur sens originel est oublié. Nous avons rarement conscience de la signification des toponymes formés dans une langue étrangère. Qui ne parle pas malayalam ignore que Thiruvananthapuram, le nom complet de la capitale du Kerala, dans le sud de l’Inde, veut dire « la cité du serpent sur lequel repose Vishnu ».