Rebaptiser un lieu ne date pas d’hier ; c’est bien pour cela que les amateurs de hockey ne s’époumonent pas pour les Senators de Bytown ou les Canadiens de Ville-Marie ou ne pleurent pas la disparition des Jets de Fort Garry. Les anciens noms sont à la toponymie ce que les substrats sont à la géologie. La plupart des gens savent que New York a été fondée sous le nom de Nieuwe Amsterdam, mais combien réalisent que Tokyo (« capitale de l’Est ») s’appelait, jusqu’à la fin du XIXe siècle, Edo («estuaire») ?

Songez à la cité qui sert de trait d’union entre l’Orient et l’Occident. Pour les Islandais, il s’agit de Mikligarður, pour les Arméniens, de Bolis, pour les Grecs, de Konstantinoupoli. Le reste du monde la connaît sous le nom d’Istanbul, et ce depuis le XIIIe siècle (même si la poste turque a attendu 1930 pour l’entériner). Auparavant, c’était Constantinople, et avant cela Byzance, l’identité de ses habitants variant au gré de changements politiques. Car les noms de lieux ne sont pas que des marqueurs géographiques, ils reflètent aussi notre identité.

En 1916, les citoyens de Berlin, en Ontario, ne jugeaient plus désirable de vivre dans une ville portant le nom de la capitale ennemie, et c’est ainsi qu’est née Kitchener. Berlin (Ontario) a été victime de l’histoire, preuve qu’une collectivité entière a refaçonné son identité. Adieu, Berlin. Adieu, Boers. Adieu, Lénine.


Le nom à rallonge

Bien avant qu’un franciscain espagnol ait l’idée de fonder El Pueblo de Nuestra Señora la Reyna de los Angeles del Río de Porciúncula (Los Angeles, pour les intimes), il existait déjà une ville des anges à l’autre bout du monde. On la connaît sous le nom de Bangkok, mais les Thaïlandais nomment leur capitale Krung Thep, ou Cité des anges. Du moins, c’est ainsi qu’ils l’appellent pour faire court. Le nom complet de Bangkok serait le plus long toponyme au monde. Il contient pas moins de 21 mots, mais en voici la traduction approximative : « La ville des anges, grande ville, résidence du Bouddha d’émeraude, l’imprenable cité (d’Ayuthya) du dieu Indra, la grande capitale du monde sertie de neuf pierres précieuses, la ville heureuse dotée d’énormes palais royaux pareils à la demeure céleste où règnent les dieux réincarnés, ville donnée par Indra et construite par Vishnukarn. » Bangkok, c’est pas mal, tout compte fait.


Mark Abley est l'auteur d'un livre récemment paru explorant l'évolution de la langue, The Prodigal Tongue.

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