Des élèves pataugent près de Baekdamsa.

Je me tiens devant un autel du temple Jogyesa, au centre-ville de Séoul. Brillants comme des pièces d’or, trois boud­dhas géants me contemplent. La douce mélopée des moines et le ronron de la circulation emplissent la salle du dharma. Dans une envoûtante concentration, une poignée de fidèles se prosternent calmement en signe de renoncement aux désirs matériels. Curieusement, sur l’autel, à côté des traditionnelles offrandes de riz, je remarque des bouteilles d’eau et un paquet de six yogourts liquides. Passé et présent s’entremêlent ici jusque dans les gestes les plus simples.

À Séoul, les petits temples tels que Jogyesa, siège de la plus importante secte bouddhique en Corée-du-Sud, côtoient salons de thé, gratte-ciels, franchises de Mister Donut et l’éternel fleuve Han. Détruite par les guerres et les conquêtes, puis rasée pour être modernisée, Séoul est une ville où se dressent côte à côte jjimjilbang (lieux de culte du corps, mi-spas, mi-bains publics) et temples de la technologie, anciens temples bouddhiques et sanctuaires commerciaux.

Si la Séoul moderne est calquée sur Tokyo, ville tout aussi chaotique, la légende veut que, pour choisir son emplacement, les fondateurs de la capitale coréenne ont fait appel à un moine taoïste, qui repéra un lieu où quatre ruisselets de montagne confluaient en un seul ruisseau, signe d’un bon feng shui. Pourtant, ressortez par l’iljumun (première porte, dite « à un pilier ») du temple Bongeunsa, au centre-ville, laissant derrière vous de pittoresques murales illustrant la vie de Bouddha, et vous tombez face à face avec le complexe COEX, immanquable point de repère où sévissent des vendeuses de cellulaires en minijupes vertes juchées sur d’épais talons hauts en verni blanc.


Au temple Jogyesa, des forêts de lanternes soulignent l’anniversaire de Bouddha.

Pour les bouddhistes son (zen) coréens, la fulgurance de l’éveil spirituel est suivie par une pratique assidue. Voilà qui décrit bien Séoul, l’une des agglomérations les plus densément peuplées du globe, où une impression de trop-plein nous assaille dès l’arrivée, entre autres au marché de Dongdaemun, aux kilomètres de boutiques où l’on vend pratiquement de tout : pelouses artificielles, casquettes de baseball, pelotes de fil grosses comme des melons. Le développement rapide de la capitale s’explique en partie par ce qu’on me décrit comme la mentalité collective séoulienne du pali-pali (vite-vite). Mais la complexité et l’histoire de Séoul se découvrent avec le temps. Dongdeamun est porteur d’une spiritualité latente ; son autre nom, Heunginjimun, signifie « porte de la bienveillance croissante ». Si l’on peut trouver l’équilibre ici, nul doute qu’on peut le trouver partout.

Chercher est l’activité emblématique de la Corée-du-Sud. Il y a quelques années, le pays du Matin calme a choisi comme devise « Corée dynamique », et tous les journaux que je consulte à l’hôtel reflètent cet idéal. Au début des années 1960, la Corée-du-Sud était plus pauvre que le Congo ou le Soudan, mais une rapide industrialisation et l’émergence de géants industriels tels Samsung et LG en ont fait un des pays les plus riches du monde. Mais Séoul est hybride : ses rues, aussi eenchevêtrées que les circuits d’un écran plasma, s’allient à une topographie montagneuse synonyme de désorientation, même pour le GPS de mon chauffeur.

À mon arrivée au temple Bongeunsa, où j’aspire à calmer mon esprit agité par une vie trépidante, je suis accueillie par un jeune homme à l’air sérieux vêtu d’un pantalon de détente et d’une chemise impeccable. Il me tend sa carte de visite qui annonce son titre en bâtons bruns sur fond crème. Ce responsable officiel de la propagation du dharma m’escorte dans une cour intérieure où trône un bouddha en pierre de 23 m, au-delà d’un minuscule pavillon où j’entrevois, empilées le long des murs, de vieilles planches en bois où l’on a gravé des soutras (textes sacrés).

Des camps d’entraînement bouddhiques permettent de vivre comme un moine pendant quelques heures ou quelques jours. On s’y initie à des rites coréens, tels la cérémonie du thé et la méditation, pour régénérer le corps et l’esprit.

Blotti au pied du mont Sudo, dans le quartier des affaires, Bongeunsa a été fondé 500 ans avant Séoul et a survécu à tous les efforts de proscription du bouddhisme au cours des siècles. Après les années de reconstruction qui ont suivi la guerre de Corée, un regain d’intérêt pour l’histoire nationale a ramené les temples sous les projecteurs. Bongeunsa, à l’instar de Jogyesa et de dizaines de temples sud-coréens, propose un programme de séjour au temple, sorte de camp d’entraînement bouddhique où l’on peut faire le moine pendant quelques heures ou quelques jours. On s’y initie à des rites coréens, tels la cérémonie du thé, la psalmodie, la méditation et les 108 révérences, qui visent à régénérer le corps et l’esprit.

Le responsable officiel de la propagation du dharma et moi passons dans une pièce nue, où deux femmes en hanbok (robes de cérémonie longues et colorées) sont absorbées par le dado, le rituel du thé. Telles des nageuses synchronisées, elles versent simultanément la même quantité d’eau chaude dans des tasses fines, qu’elles tournent de façon hypnotique afin d’en réchauffer les flancs. Pouvant durer jusqu’à deux heures, la cérémonie est une forme de méditation active où la préparation a autant d’importance que la dégustation.