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Fiction d’été : Le trajet

Sur le long chemin de la Gaspésie, c’est le périple qui fait la destination.

Le trajet

Chaque été, comme bien des familles, nous entassions nos valises dans la voiture et nous partions en Gaspésie, pour les vacances. Cependant, nous n’en avons jamais fait le tour. Alors que la majorité des estivants se lançait à l’assaut de la péninsule, nous arrêtions notre route toujours au même endroit, dans ce petit village étuvé par le vent où un vieux phare rouge et blanc se dressait sur la pointe, en toisant le nord.

Là-bas, c’était la rivière et le banc de sable, les vagues et les plages de galets, c’était les crans remplis d’eau de mer, les ruisseaux et les petites truites qui filaient entre nos pieds, c’était quelques champs de foin battus de lumière, c’était cette vieille maison avec ses planchers qui craquaient et son grand escalier rouge. Avec ma mère, c’était la pêche et le poisson frit, avec mon père, c’était de longues heures sur la galerie à observer ces vieilles montagnes au dos arrondi se jeter à la mer, imperceptiblement. L’été, c’était tout ça, mais aussi, mais surtout, c’était les retrouvailles avec mes amis du village, les baignades dans des lacs en forêt et les feux sur la grève le soir. C’était toute la liberté de l’été.

Mais cela prenait dix heures de voiture pour s’y rendre. Une éternité, assis sur la banquette arrière avec le chien et les bagages empilés. Chaque été, j’avais beau apporter des jeux et des bandes dessinées pour la route, cela ne suffisait pas. J’avais si hâte d’arriver que je ne parvenais pas à me concentrer. Pour me distraire, j’observais le paysage filer et j’imaginais un superhéros inconnu qui courait dans les champs, dans les forêts, en suivant notre voiture. Il sautait par-dessus les rivières, s’accrochait aux branches des arbres et aux fils électriques, il franchissait magiquement tous les obstacles sur son chemin, il rebondissait où il le voulait et poursuivait sa course à mes côtés, dans le paysage, avec la ferme volonté d’arriver, d’arriver au plus vite.

Le trajet

Par contre, tôt ou tard, malgré mon excitation, le roulement sourd du voyage finissait par m’engourdir et je perdais mon personnage imaginaire de vue dans ce décor qui apparaissait et qui disparaissait sans cesse de l’autre côté de la vitre. Je me disais alors qu’il avait pris un raccourci ou bien qu’il était tombé quelque part après avoir mis le pied sous une racine. Puis je demandais à mes parents combien de temps nous avions encore à faire. Le temps que ça prendra, me répondaient-ils en chœur, le temps que ça prendra.

Autour, dans les champs que nous traversions, le maïs commençait à poindre et des rangs interminables sillonnaient la terre nue d’un vert tendre. L’idée que ces plants seraient plus hauts que moi à notre retour me paraissait toujours aussi inconcevable. Pourtant, je savais bien que leurs longues feuilles chauffées par le soleil se refermeraient sur la fin de l’été en formant des tunnels parfaits d’un vert presque noir. Mais cela m’importait peu et, pendant que le chien bavait à grosses gouttes à mes côtés et que la radio grésillait les nouvelles du jour, je pensais à l’odeur de la mer lors des jours de grand vent.

Quand j’apercevais les premiers reflets argent du fleuve, je trépignais de joie sur mon siège, car je savais que, plus loin, cet étroit cours d’eau s’ouvrait sans mesure et se jetait aveuglément dans la mer. Aussi, je vérifiais une fois de plus où nous en étions auprès de mes parents. On approche, me disaient-ils, on ne peut pas faire autrement. Alors j’appuyais mon front sur la vitre. Si parfois j’enviais les voitures qui nous dépassaient sur l’autoroute, je me consolais cependant en voyant ces bateaux immenses qui paraissaient immobiles dans les eaux luisantes du fleuve. Le chien dormait, roulé en boule dans son coin. Mes parents discutaient à l’avant. Et moi, je sentais mes paupières devenir de plus en plus lourdes.

Le trajet

À mon réveil, étrangement, je n’étais jamais certain d’avoir dormi. Mais dès qu’il m’entendait m’agiter à nouveau, mon père baissait sa vitre et inspirait profondément. Aussitôt, le chien s’animait et collait son museau humide dans l’ouverture. Mon père réorientait alors le rétroviseur et jetait un coup d’œil dans ma direction. Tu sens? Tu sens l’air salin? Tu reconnais cette odeur? On te l’a dit, riait-il, on approche. Puis quand nous prenions une pause pour manger un sandwich sur une table à piquenique, je remarquais que l’autre rive avait définitivement basculée de l’autre côté de l’horizon.

Quelques heures plus tard, lorsque nous contournions le flanc éraflé des falaises, nous pouvions bien voir les strates de roches sédimentaires qui s’étiraient, qui formaient des vrilles, qui se dressaient à la verticale. Elles nous rappelaient chaque fois à quel point la vie minérale se déroule dans une autre dimension. Un autre temps, spécifiait mon père. Je me disais alors que ce ruban de route au pied des caps ne représentait au fond qu’un bref répit dans cette guerre lente que s’offraient les baisers foudroyants de l’eau et la force obstinée de la pierre.

Aussi, dans le creux des anses, il y avait tous ces villages, avec leurs maisons carrées et leurs petits commerces blottis les uns contre les autres derrière l’épaule des montagnes. La petite épicerie, la quincaillerie, le garage. Au centre de chacune de ces vallées, un ruisseau filait droit dans la mer en mêlant son eau douce au sel des marées. Dans le calme de ces baies, des embarcations se faisaient bercer par la houle et quelques courageux se trempaient dans l’eau froide avant de s’étendre sur les pierres chaudes de la plage. C’était le dernier droit, la dernière heure de route, mon cœur s’emballait, le chien ne tenait plus en place et mes parents tentaient de se remémorer le nom de chaque village avant que nous le traversions.

Le trajet

Puis, quand nous gravissions la dernière côte et prenions le dernier virage, nous apercevions enfin ce petit village avec son phare rouge et blanc. Alors je criais de joie et insistais pour que mon père accélère. Mais, comme toujours, il se moquait de mon empressement et laissait filer la voiture jusqu’à la maison sans donner d’essence, ou presque. Je bouillais d’impatience, le chien jappait à tue-tête et ma mère soupirait en intimant à mon père d’arrêter de nous faire languir. Et lui, pourtant, n’entendait rien de tout cela. On aurait dit qu’il était comme ces vieilles montagnes qu’il contemplait en s’inclinant vers le pare-brise. Et que, contrairement à nous tous, il avait devant lui tout le temps du monde.


À propos de l’auteure

Christian Guay-Poliquin est un auteur de Saint-Armand, au Québec. Son deuxième roman, Le poids de la neige, a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général 2017 dans la catégorie romans-nouvelles.

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