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Fiction d’été : Les leçons de la route

Une jeune Métisse rencontre un monstre au bord de la baie Georgienne.

Les leçons de la route

Marie avait grandi au rythme des histoires abriant son enfance, telle une courtepointe bordant ses journées. Petite, elle n’avait rien contre, mais elle commença à s’en lasser à sept ans, comme d’un aria de vieilles avec plus de temps que de dents. C’était les bouts plates de ses étés dans la baie Georgienne, à Penetanguishene, les heures qu’elle devait passer avec sa grand-mère et ses grand-tantes à jouer à l’euchre avant de pouvoir aller se jeter du bout du quai avec ses cousins. Enfin, l’année de ses treize ans, elle décida qu’elle était trop vieille pour les histoires. Cette année-là, la courtepointe tomba du ciel d’été pour se resserrer sur elle comme un lot de corbeaux agrippant solidement un tas de plumes et d’os.

Deux mois après son anniversaire, Marie fit le périple annuel vers le nord sur la route 11. Ses parents les conduisaient, elle et sa grand-mère, dans la Ford Fairmont ; sa tête posée sur la douce épaule de sa mamie, l’arrière de ses cuisses collé au vinyle bleu du siège. Après deux heures, ils les déposaient chez sa grand-tante avec leurs valises, sa grand-mère ayant bourré la sienne de romans Harlequin qu’elle passait à ses sœurs. Le 3 ½ n’était que lambris et cadres croches. Ses deux grand-tantes étaient à la table de la cuisine, tasses de thé et paquet de cartes devant elles.

« Ciel, Marie, tu as bien grandi, observa Philomene en ramassant les cartes.

– T’as des seins et tout, ma fille, ajouta Esther sans une once de malice. Comme ta tante préférée. »

Les leçons de la route

Les vieilles échangèrent un regard. Ce genre de changement entraînait de nouveaux soucis. Et comme Marie était à leur charge cet été, elles en prirent bonne note. « Viens t’asseoir. » Esther tapota la chaise près d’elle. « Tu peux distribuer pour la première partie. »

Marie ne bougea pas. « Je m’en vais chez Tammy. » Tammy était la cousine qui comprendrait que 13 ans voulait dire du nouveau pour cette année. « Je vais passer la nuit chez elle. On va faire des trucs. »

Ses tantes et sa grand-mère se regardèrent. Marie précisa : « Des trucs cool.

– Me semble que tu ne devrais pas sortir seule sur la route. Les estivants sont arrivés et on ne les connaît pas, annonça Philomene. En plus, Dorothy dit qu’un rougarou a été aperçu du côté de chez Pitou. »

Évidemment, un rougarou. Elle était là depuis 10 minutes et déjà elles racontaient des histoires. Comme si imaginer un homme transformé en chien méchant ne suffisait pas, elle était aussi censée croire qu’il hantait nonchalamment la route menant au village. Elle soupira, enviant ses camarades de classe qui s’ébattaient au parc aquatique ou flânaient au centre d’achat. « C’est bon. Chu pas un bébé. » Elle fila en laissant la porte moustiquaire claquer.

La route tournait en montant, suivait le bord de l’eau, passant devant la petite église où ses parents s’étaient mariés. Les arbres refusaient le silence que l’air réclamait. Telles des bouquetières indolentes, les oiseaux ayant trop chaud pour voler se secouaient les ailes et pépiaient mollement derrière elle. Pour la première fois en un an, elle était seule. Pas de piétons, pas même un trottoir. Pas d’amis, pas de grand-mère. Elle ressentit son indépendance dans ses membres et s’étira dans la chaleur poussiéreuse. Elle chanta des airs de liberté à voix basse, s’arrêtant pour étêter des pissenlits duveteux avec un mince bâton.

Les leçons de la route

Soudain, un nuage cacha le soleil et la brise se refroidit comme l’eau d’un puits. Quelque chose clochait. Elle n’était plus seule. Marie accéléra. Pourquoi n’avait-elle pas demandé à Tammy de la rejoindre à mi-chemin ? Elle arriva à la fourche dans le bois où un chemin de terre menait au hangar à bateau du vieux Pitou. Au bord de la route, sur un poteau éraflé, une boîte aux lettres penchait dangereusement. À côté, fixant Marie, se tenait un chien noir à poil ras.

« Seigneur ! » Elle sursauta dans ses espadrilles. La bête resta immobile. Son regard aussi. Était-ce une statue ? Un de ces animaux bizarres en ciment dont les gens décorent leur parterre ? Elle s’avança d’un pas, tendit une main tremblante pour la toucher. Et alors la créature courba le dos, enfouissant son museau effilé dans son poitrail, et tendit les pattes pour se dresser en révélant la musculature d’un homme. Mais pas d’un homme. Ni d’un chien. Ça devait être le rougarou.

Elle courut comme si elle avait le diable aux trousses, battant l’air des bras, les poumons pleins de poussière, la nuque glacée. Elle ne s’arrêta qu’une fois rendue au garage de Dusome. L’endroit était fermé à clé depuis les obsèques du bonhomme, les fenêtres obstruées de papier journal jauni. Marie attendit là, devant la porte cadenassée, reprenant son souffle, guettant la route à l’affût de l’improbable chien noir.

Les leçons de la route

Chaque bruit de hors-bord venu du lac lui faisait serrer les orteils et les dents. Elle se retournait à chaque bruissement de branche dans le vent. Elle fit les cent pas devant l’entrée. Comment allait-elle rentrer chez elle ? La maison de Tammy était trop loin pour y aller seule. Et sur cette route le chien montait la garde. Un rougarou pouvait vous réduire en morceaux. Elle avait entendu d’innombrables histoires sur lui, gardant la route, affamé de voyageurs solitaires, sombre menace née de toutes sortes de transgressions : rompre le carême, manquer de respect envers les femmes, fuir ses responsabilités. Tant d’histoires. Et c’est là qu’elle retournait maintenant, dans ses souvenirs, pour savoir comment affronter une telle chose.

Elle entendit la réponse dans la voix de Philomene. « Rappelle-lui que dans le fond il est un homme. Fais parler son sang. Amène-le à se souvenir. »

Marie trouva sur le côté du garage une des vieilles clés à molette de Dusome, qu’elle soupesa. Elle prit le chemin du retour. Elle était sûre de voir son ombre sur la chaussée ; pelage figé, même dans la brise fraîche. « D’accord, dit-elle tout haut. Voyons voir si je peux te rafraîchir la mémoire. »

Les leçons de la route

Une voiture se fit entendre derrière elle. Elle la regarda passer, se demandant si elle devait mettre ses occupants en garde, ou mieux encore demander un lift pour se mettre à l’abri. Le véhicule ralentit juste devant elle, comme pour faire un stop. Elle allongea le pas vers la portière d’un noir luisant. Au même moment, un homme sortit la tête par la fenêtre du côté passager. Peut-être est-ce à cause des feux de freinage, mais à la façon dont il la regarda et dont ses lèvres se retroussèrent en un sourire cruel, elle fut certaine de voir du rouge consteller ses yeux bleus, telle une sombre menace. Elle s’arrêta, leva la clé à la hauteur de sa taille et redressa les épaules. Après quelques secondes, l’homme rentra la tête et l’auto repartit.

Quand l’auto tourna sur Marina Road, Marie se mit à courir, jetant à peine un œil sans s’arrêter à la boîte aux lettres bancale de Pitou.

Elle déboula dans la cuisine, hors d’haleine, du gravier sur les genoux tel un tablier de dames chinoises. Les vieilles étaient encore à table. Elles ne la questionnèrent pas sur son retour précipité. Elles ne l’interrogèrent pas sur la clé à molette qu’elle déposa à côté du porte-chaussures. Elles ne firent que lui distribuer des cartes et se lancèrent dans une nouvelle histoire. Marie observa par la fenêtre les corbeaux se rassembler sur le fil du téléphone et écouta du mieux qu’elle put.


À propos de l’auteure

Cherie Dimaline est une auteure métisse de la baie Georgienne. Son roman pour adolescents The Marrow Thieves a remporté en 2017 un Prix littéraire du Gouverneur général dans la catégorie Littérature jeunesse - texte.

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