Voyage
De l'Écosse à la Syrie, en canot et à vélo
Julie et Colin Angus partent à la quête de leurs origines de l'Europe au Moyen-Orient.
Depuis leur rencontre fortuite à un arrêt d'autobus, il y a sept ans, les Angus ont traversé l'océan Atlantique à la rame et franchi à bicyclette des milliers de kilomètres en Russie et en Amérique centrale, évitant toujours les sentiers battus. Il allait de soi qu'ils partent un jour à la recherche de leurs racines écossaises et germano-syriennes... en canot et à vélo.
Photo: Martina Cross
Le point de vue de Colin
Mon arbre généalogique n’est pas aussi touffu que celui de mes amis italiens. Il a été brutalement élagué, certaines de ses branches maîtresses cassées net par les forces darwiniennes agissant à l’extrême nord de l’Écosse. Ici, les principaux gagne-pain étaient la pêche et la fabrication du whisky ; ceux qui ne périssaient pas en mer risquaient de se noyer dans l’alcool. C’est dans cette région désolée que Julie et moi entreprenons notre périple, à bord de skiffs aux couleurs gaies.
Nous arrivons à Castletown, dans le comté de Caithness, avec deux skiffs fixés sur le toit de notre fourgonnette de location. Entouré d’une lande rocailleuse parsemée de pâturages et d’arbres chétifs, Castletown est un village d’environ 3000 âmes fouetté par un vent qui soulève la poussière des rues et fait vibrer les vitres, près d’un rivage déchiqueté où s’écrasent lourdement des vagues gris acier.
Nous descendons à l’unique hôtel, un bâtiment en pierre de style victorien. « Sinclair ? » fait le proprio, notant le second prénom sur mon passeport. « J’ai un bon ami du nom de Peter Sinclair, à Keiss. » Il fallait s’y attendre, dans une région tissée aussi serré. Sinclair est le nom de jeune fille de ma grand-mère ; Peter Sinclair est mon petit-cousin.
Quoique ma mère soit d’Édimbourg et mon père de Glasgow, leurs racines sont ici. Mon grand-père paternel, descendant d’une lignée de pêcheurs et de constructeurs de bateaux, a grandi à Castletown ; mon grand-père maternel, lui, vient de Wick, un village portuaire à 20 km de là. Entre ces deux localités, dans le hameau côtier de Keiss, vivent les derniers membres de ma famille à habiter la région. Le soir même, la cousine de ma mère, Helen, et son fils, Peter, accompagné de sa femme et de ses enfants, descendent de Keiss pour nous rencontrer, Julie et moi, dans le chaleureux pub de l’hôtel.
Helen est affable et grassette ; Peter, mi-quarantaine, a la carrure du pêcheur de homard qui a passé sa vie dans une chaloupe. Le whisky aidant, les histoires affluent.
« Vous avez sans doute constaté qu’il reste bien peu de Sinclair par rapport à ceux qui sont sous terre », raconte Peter en désignant le cimetière, au nord. « C’est qu’il y a eu pas mal de guerres de clans dans le coin, et qu’on ne s’en est pas toujours bien sortis. La dernière qui a impliqué notre famille, il y a plus de 100 ans, nous a opposés aux Campbell. » Curieux d’entendre la suite, le serveur reste à notre table.
Photo: Julie Angus
« Ils avaient un plan diabolique pour nous vaincre : un tonneau de whisky a été largué dans le ruisseau, en amont du village. Évidemment, les Sinclair l’ont repêché, croyant à un cadeau du ciel. On s’est mis à fêter, on a bu le whisky, et c’est là que les Campbell ont débarqué. Seuls ceux qui étaient déjà saouls morts ont été épargnés. C’est le whisky qui les a sauvés. » Peter lève son verre en riant. Il n’y a qu’un Écossais qui puisse tirer une morale d’une histoire de beuverie se terminant par le massacre d’une famille.
« Pour vaincre les Sinclair, les Campbell ont largué un tonneau de whisky dans le ruisseau », dit mon
petit-cousin, lui-même un Sinclair. « On l'a repêché et on s'est mis à fêter. »
Notre séjour dans le comté de Caithness touche à sa fin trop rapidement. Nous remorquons nos skiffs à vélo jusqu’au canal Calédonien, près d’Inverness, et nous nous mettons à souquer. Alors que Julie et moi affrontons les coups de vent écossais, loin de l’Allemagne et de la Syrie, je m’étonne encore en songeant aux voies détournées qui ont mené à notre heureuse rencontre à Vancouver. Après avoir longé des lochs, des rivières, des canaux, des littoraux et de paisibles routes de campagne, nous gagnons Douvres, d’où nous traversons la Manche à la rame, pour continuer en France.
Le point de vue de Julie
Photo: Colin Angus
Je ne sais plus combien de fois j’ai entendu Colin expliquer : « C’est parce que je suis écossais. » Il met tout sur le compte de ses origines dans les Highlands, de son penchant pour les nuits fraîches sous la tente à son don de rafistoler des trucs dont je me serais depuis longtemps départie. Après avoir ramé à la pluie battante sur le loch Ness et dormi sur une lande inhospitalière (sauf pour les éleveurs de moutons et les moucherons), je le comprends mieux.
Quant à moi, je suis moins pur-sang, plus hybride. Mi-allemande, mi-syrienne et 100 % canadienne, je suis moins encline à blâmer ma généalogie pour les bizarreries de mon caractère. Mais, tandis qu’on entre en Allemagne en ramant sur le Rhin, je suis décidée à changer tout cela. Je ne sais pas si les origines de ma mère me paraîtront plus claires une fois que j’aurai pédalé dans les forêts bavaroises et dégusté de la Bratwurst dans des villes médiévales fortifiées, mais je veux bien essayer.
Je ne sais pas si les origines de ma mère me paraîtront plus claires une fois que j’aurai pédalé dans les forêts bavaroises et dégusté de la Bratwurst, mais je veux bien essayer.
Le Rhin coule avec une force qui permet de comprendre le respect dont il jouit en Allemagne. Remous et tourbillons se brisent sur ses rives, dans son lit crépitent les galets. Avec un tel courant, nos skiffs, Tantalum et Niobium, du nom latin de deux inséparables éléments chimiques, filent vers la ville natale de ma mère.
Meppen est à une heure de route de la mer du Nord. C’est une petite ville ignorée des touristes, sauf des passionnés de maisons en briques des années 1950 aux impeccables parterres de rhododendrons. À notre arrivée chez mon oncle Herbert, dans la coquette maison à deux étages où j’ai passé les étés de mon enfance, nous sommes accueillis à coups de baisers et d’accolades. Ma mère, venue du Canada en visite, nous fait passer à table. Peu importe qu’on vienne de manger et que la chemise de Colin porte encore les traces de son sandwich tomates-fromage ; ce n’est que lorsque nos assiettes débordent de flétan fumé de la Baltique et de salade de pommes de terre que tous se détendent et commencent à démêler mon histoire familiale.
« Je suis née en Prusse-Orientale, explique ma mère, désignant ainsi la Pologne. Herbert, ta mamie et ton papi aussi. » Oncle Herbert voudrait bien changer de sujet : « C’est vieux, tout ça. » Mais maman poursuit : « On a tenté de partir une fois, mais les Russes nous ont pris. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’on a pu fuir en Allemagne. »
Les épreuves ont marqué leur enfance : ma famille a pratiquement tout perdu dans le conflit, et ma mère en est sortie orpheline. Ici comme au pub avec la famille de Colin, le repas s’anime du récit de mésaventures, et je suis frappée par les similitudes de ces vies que la distance devrait pourtant séparer. Je me demande si cette trame commune explique en partie notre compatibilité.
Nous faisons nos adieux et retournons à nos embarcations. Comme toujours, Colin s’émerveille de ma capacité à répartir parfaitement notre barda et nos vivres dans deux minuscules skiffs. Je souris et comprends enfin pourquoi : c’est parce que je suis allemande.
À notre arrivée à Alep, la ville natale de mon père, via le Danube et la mer Noire, l’antique métropole syrienne grouille de vie. Comptoirs de baklavas et étals de kebabs empiètent sur les étroites rues pavées, qui résonnent du mélodieux appel à la prière des muezzins. Mes oncles, tantes et cousins nous reçoivent dans les traditions de l’hospitalité moyen-orientale. Nous allons de festin en festin : aubergines et feuilles de vignes farcies, agneau au tamarin et autres délices sans fin. Les distances s’évanouissent. Je renoue avec mon passé, et Colin fait désormais partie de la famille.
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