Article de Fond

Hockey sur mer

Aux Bahamas, Mark Messier a échangé patins et patinoires contre des Crocs, un hôtel et une retraite dorée.

Par Neal McLennan

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À son hôtel des Bahamas, Mark Messier vise un nouveau but : une échappée sur une vie décontractée. Il n’y a pas si loin de la coupe aux lèvres.

En vacances dans les Bahamas, un jeune couple de Washington DC profite d’une soirée en amoureux (les enfants sont avec la belle-famille) et entre dans le bar de l’imposant Runaway Hill Inn, dans ce paradis sur terre qu’est Harbour Island. Alors que les époux se hissent sur des tabourets, un homme à une table voi­sine interrompt une partie de dames avec ses jeunes enfants pour aller à leur ren­contre. Son large sourire vient adoucir un crâne rasé et un physique imposant. « Qu’est-ce que je peux vous offrir ? » demande-t-il. Le couple se laisse tenter par un cocktail de fruits tropicaux. Notre homme se met à l’œuvre promptement ; une rare soirée à deux se doit d’être agréable. « Santé ! » dit-il en posant les drinks de­­vant eux. De toute évidence, ces gens-là ne sont pas des fans de hockey, sinon ils auraient remarqué que les mains de leur hôte sont celles-là mêmes qui ont servi à en­voyer 694 rondelles dans le filet des meilleurs gardiens au monde ou per­mis à un coéquipier de le faire 1193 fois. Ces mains ont aussi glorieusement hissé la coupe Stanley à six reprises. Ces mains, ce sont celles de Mark Messier.

Ne grimpez pas dans les rideaux, pas la peine d’appeler vos amis pour orga­niser un téléthon pour lui venir en aide, il n’est pas le barman d’un luxueux éta­blissement hôtelier des Bahamas, il en est le proprio. Quand il débarque, c’est en jet privé. Je vous l’accorde, le voir vêtu d’un short à fleurs et de sandales bleues, aux petits soins avec des clients qui ne se doutent de rien, a quelque chose d’in­congru, mais cela en dit long sur la quatrième période de l’impressionnante carrière de Messier et sur ce qui l’attend.

En compagnie de l’idole de ma jeunesse passée à Edmonton (où l’on vient de nommer une rue en son honneur), je suis aux anges et plutôt bien placé pour découvrir ce qu’est la vie après le hockey pour un joueur de son calibre, c’est-à-dire un des meilleurs de tous les temps. On a rarement l’occasion d’entrer dans la vie d’un hoc­keyeur aussi populaire que discret. Quand il était encore sur la glace, Messier a tout fait pour préser­ver sa vie privée. La retraite d’un sportif professionnel a toujours été un long et lent épilogue, où le public, après avoir assisté à la représentation principale, attend fermement que le rideau se lève sur la prochaine attraction.

Voilà pourquoi je me retrouve dans l’allée qui mène au Runaway Hill Inn, un presbytère de 11 piè­ces entouré de 4 ha de verdure face à la grande bleue. Un décor de rêve qui ferait saliver à Radio-Canada : c’est, d’une pierre deux coups, L’Auberge du chien noir et La soirée du hockey. Pour Messier, c’est du sérieux. Voilà deux ans qu’il a acheté cette affaire florissante et qu’il met la main à la pâte, fignolant par-ci, brico­lant par-là. Le lendemain de mon arrivée, Steve Flannery, son associé gérant, l’informe que des chaises en osier sont retenues à Nassau. La haute saison est imminente ; capitaine Messier s’empare du téléphone, histoire de se jeter dans l’action, comme il sait le faire.

« Oui, je comprends que… Je suis conscient des formalités douanières… » Et finalement : « Faites de votre mieux. »

La conversation vire en cocasse imbroglio. Battre les Devils du New Jersey est une partie de plaisir com­paré aux aléas de la livraison de mobilier aux Bahamas. L’espace d’un instant, j’envisage d’appeler Jim Peplinski ou Rich Sutter pour qu’ils informent eux-mêmes les fournisseurs de ce dont Messier est ca­pable quand il sort de ses gonds. Je choisis un au­tre plan de match : demander à Messier pourquoi persévérer à Runaway Hill quand il pourrait se prélasser dans une des belles cabanes de l’île. C’est évident, il ne manque pas d’argent. Ce philanthrope réputé mais discret n’accepte qu’à l’occasion de prêter son nom (par exemple pour la promotion aux États-Unis de l’antirhume naturel Cold FX, après 10 ans à en faire un usage personnel). C’est clair, rem­plir le Runaway Hill 365 jours par an n’est pas le but visé par cette légende du hockey. « À vrai dire, ma famille élargie compte plus de 25 personnes maintenant. Si tout le monde arrive en même temps, je veux tous pouvoir les recevoir. » J’ai envie de lui dire que remplir son hôtel avec la parenté, ce n’est pas la décision d’affaires la plus futée, mais il m’apparaît de plus en plus que la famille, pour lui, c’est sacré.

Pour les habitants de l’île, Messier est un oiseau rare. Non pas pour ses trophées Hart ou Conn Smythe, mais parce qu’il a débarqué au milieu des années 1990, bien avant l’arrivée du jet-set. Ironiquement (mais il ne s’en soucie guère), il n’est même pas l’insulaire qui détient le record du plus grand nombre de couvertures de Sports Illustrated  ; le mannequin vedette Elle MacPherson habite aussi ici. Lui a choisi de s’établir au centre de l’île, plus vivant, près de la capitale Dunmore Town, plutôt que reclus au nord avec les autres célébrités de Harbour Island (dont le patron milliardaire de Revlon, Ron Perelman, ou la designer de mode Diane von Furstenberg). C’est un vrai curé du village quand il sort, décochant un sourire aux passants, appelant le gardien du cimetière local par son petit nom. Et c’est le même scénario à chaque coin de rue (non pas qu’il y en ait tant que ça, mais vous voyez ce que je veux dire).

Vu l’ambiance décontractée de l’île, évoquer les ri­gueurs du hockey n’est pas très à propos, et cela fait bien l’affaire de Messier. Deux de ses amis pro­ches, Mike et John, sont venus de Hilton Head Island, en Caroline du Sud (un haut lieu du hockey, comme chacun sait), pour lui rendre visite. Devant une as­siette de thon frais pêché à la ligne, les conver­sations vont bon train au souper. On passe de l’Irak à des blagues sur le golf ; les affaires de bâtons et de ron­delles, elles, retournent vite au vestiaire. La soirée se poursuit avec une partie de Texas Hold’em qui me per­met de constater que Messier n’a rien perdu de son feu sacré. Malheureusement pour lui, toute la com­pétitivité du monde ne change rien au fait que ma main est meilleure que la sienne. J’envisage un ins­tant de ne pas encaisser mon gain et de conser­ver mes jetons pour le restant de mes jours, mais le sou­venir d’un hamburger à 23 $ dans l’un des restos de l’île me fait changer d’idée.

Impossible d’être avec Mark Messier sans se demander s’il va renfiler ses patins. Les séries éliminatoires de la LNH sont déjà bien entamées et il est difficile de croire qu’il n’y est pas associé, ni de près ni de loin. L’absence de surdoués dans la ligue de­puis la fin de la grève est criante malgré les tentatives de promotion de jeunes étoiles comme Sidney Crosby et Alexander Ovechkin. La cérémonie de 75 minutes pour le départ à la retraite du fameux numéro 11 dans un Madison Square Garden survolté, le 12 janvier 2006, a été un des moments mémorables de la der­nière saison. Ébranlé, Messier a laissé peu de temps après ses résidences de New York et de Caroline du Sud pour mettre le cap sur son petit bout d’île.

Messier et le hockey, est-ce vraiment fini ? A-t-il définitivement troqué ses Bauer contre des Crocs ? Son fameux casque WinWell contre une vieille casquette de pêche ? Si vous lui demandez de but en blanc, il vous répondra que non. « J’envisage de re­prendre du service, d’une manière ou d’une autre, d’ici un an ou deux », avoue-t-il, son garçon sur les genoux, tout en étant parfaitement conscient que le hockey et la vie de famille ne font pas bon ménage. Il est un vrai papa poule, préparant déjeuners et biberons, jouant à se chamailler avec ses enfants sur la plage. Les pauses de deux minutes ont remplacé les pénalités majeures, sans une seule nounou pour donner un coup de main.

Comparé à l’air de plus en plus soucieux de son meilleur ami Wayne Gretzky, qui tente déses­pérément de faire des Coyotes de Phoenix une équipe gagnante, c’est tout un contraste. Pourtant, certaines personnes font partie intégrante du jeu. Récemment, Messier a laissé sous-entendre qu’un de ses rêves serait de succéder un jour à son mentor Glen Sather, le directeur général des Rangers de New York, même s’il sait parfaitement qu’il lui reste des croûtes à manger. Sather, un homme dont l’influence sur Messier est presque aussi importante que celle de son père, Doug, se fait philosophe quand il évoque le potentiel de son possible successeur : « Mark a un talent inné, il reviendra au jeu sans pro­blème, que ce soit avec les Rangers ou une autre équipe. Il est fait pour le hockey. »

Aujourd’hui, ces considérations ne sont pas au pro­gramme. Les enfants font trempette dans la mer azur ; sous peu, toute la famille ira dîner à Sip Sip. Les vents sont modérés ; Messier partira donc à la pêche. Le thon est à la carte ce soir et le personnel de cuisine compte sur lui pour rapporter une prise fraîche. Et Mark Messier n’a pas l’habitude de laisser tomber son équipe.


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Publié: 1 mai 2007. Étiquettes: nas, Nassau International Airport.

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