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Il était une fois au sud, à Chicago

À coup de free jazz et de bretzels au fromage, une zone industrielle de Chicago fait peau neuve.

ChicagoSous le soleil de la 18e Rue, dans Pilsen, le coeur de ce qui, était, dans les années 1800, la deuxième plus grande communauté d'immigrants tchèques au monde.

Se faire offrir un verre bien tassé par un col bleu syndiqué dans une taverne du quartier ouvrier du South Side, à Chicago, n'a rien d'extraordinaire. Mais dans le bourbon gingembre que me tend Mike Marszewski, un ingrédient inattendu me fascine : la cerise au marasquin vert fluo au fond du verre. « Ça s'appelle un Bubbly Creek », précise Marszewski, qui sirote un verre d'hydromel Wild Blossom rose dont la fermentation a eu lieu à exactement 70 rues au sud d'ici. « Le vrai Bubbly Creek s'écoulait des vieux abattoirs non loin. Il n'était pas radioactif ou quoi que ce soit, mais disons que c'était louche là-dedans. »

Rien de tel au Maria's Packaged Goods and Community Bar, le débit de boisson animé que Marszewski exploite avec son frère Ed dans Bridgeport, le quartier autrefois baptisé Hardscrabble de vieilles maisons de brique en rangée qu'habitaient les Irlandais qui ont creusé le canal Érié. Pour m'y rendre, je dois prendre la ligne orange du CTA, passer sous une autoroute à six voies et tourner à gauche au salon funéraire. Même si ça a tout du périple, je trouve l'endroit grouillant de clients plongés dans les 13 pages de la carte des boissons, signe, sans doute, du renouveau que connaît cette partie de la ville. « On avait cette blague : "Bridgeport, communauté de l'avenir... si l'avenir est l'Apocalypse" », raconte Ed, caché par des lunettes Wayfarer noires.

ChicagoDe gauche à droite: Le Dusek's Board & Beer, dans Pilsen, nommé meilleur nouveau resto en ville, au début de 2014, par le magazine Chicago ; Bruce Finkelman, le proprio du Dusek's.

Quand le poète Carl Sandburg entamait Chicago, son poème de 1914, par le vers « Charcutier de l'Univers », il ne parlait pas des chics boulevards du quartier Gold Coast, au nord. La deuxième ville des États, qui s'étend le long du lac Michigan, est une cité scindée en deux. Et chaque moitié ne se contente pas d'avoir son équipe de baseball ; l'élégant North Side, où les partisans BCBG des Cubs envahissent les bars de quartier autour du Wrigley Field, surclasse depuis longtemps le South Side ouvrier qui fête ses White Sox dans de tentaculaires parkings sans âme à la sortie de l'autoroute inter-États, y compris sur le bout d'asphalte qui a remplacé le Comiskey Park et l'ancien marbre des Sox. Mais aujourd'hui, les quartiers au sud de Roosevelt Road, aux populations fortement enracinées d'immigrants, d'Afro-Américains et de Latinos, connaissent une renaissance culturelle qui donne aux visiteurs comme moi d'amples raisons de mettre le cap au sud. Et, à l'instar des Marszewski, plutôt que de faire table rase du passé et de repartir à zéro, les gens du South Side refont une beauté à l'ossature négligée mais solide de leurs communautés.

Ce vendredi soir, les frères Marszewski me racontent avoir repris en 2010 le Kaplan's, un slashie traditionnel de Chicago (mi-magasin d'alcools, mi-débit de boisson), de leur mère, Maria. Ils ont transformé en cloison le refroidisseur à bière Art déco en bois sculpté, installé des lustres faits de bouteilles de bière par Rachel, la femme d'Ed, et rebaptisé l'endroit. « De toute façon, ça faisait des années que c'était chez Maria pour les gens du coin », précise Ed, qui possède à deux rues d'ici la galerie d'art Co-Prosperity Sphere. Je descends ma boisson (bourbon Old Grand-Dad à 50 % d'alcool, amer à la sanguine pour rincer le verre et bière de gingembre Filbert's locale) et mords dans ma cerise radioactive. Puis arrive notre repas du Pleasant House Bakery, à côté. Livrés par un tatoué, nos pâtés en croûte sont garnis non de viande et de pommes de terre, mais de champignons et de chou frisé.

ChicagoDe gauche à droite: Le musicien et artiste en résidence de l'Arts Incubator de l'Université de Chicago, David Boykin; la verdure est aux petits oignons dans les mains de Rebecca MacDonald, étudiante en développement durable, à la ferme verticale urbaine The Plant.

Au sud du Maria's, à quelques rues du stade des White Sox, je m'enfonce dans la cave d'une ancienne usine de transformation de la viande de quatre étages que Peer Foods a exploitée de 1925 à 2006. Je fais une visite guidée de la ferme verticale urbaine et pépinière de PME The Plant, fondée par John Edel ; forcément, tout le monde prend des photos de laitues et de bettes à carde. The Plant abrite un système d'aquaponie en circuit fermé : des tilapias résistants sont élevés dans des bassins dont les eaux chargées de déjections, pompées dans des tuyaux, assurent un substrat riche en nutriments aux plantes de l'autre côté de la pièce, qui, en retour, renvoient une eau propre aux poissons.

« Pensez-y : cet endroit a déjà été le cœur de la puissance industrielle américaine », conclut Edel à la fin de la visite, tandis que des couples avec jeunes enfants font la file pour acheter basilic frais, champignons et légumes-feuilles étalés sur une petite table en bois. Cette usine, qui a déjà expédié par train des côtelettes de porc aux quatre coins des États, a réussi à muer en une sorte de marché fermier du samedi : au deuxième, le Pleasant House fait pousser les ingrédients de ses pâtés au chou frisé et aux champignons, et The Plant vend ses tilapias au Fish Bar, le resto de poisson branché du nord de Chicago. Une brasserie artisanale va bientôt s'installer ; l'idée d'Edel est d'utiliser la drêche pour nourrir les poissons. « Nous essayons de créer des emplois, c'est sûr », confirme Edel juste avant que je reparte avec une demi-douzaine de muffins anglais de blé entier de la boulangerie-pâtisserie Peerless Bread & Jam. Il est couvert de poussière de ciment après avoir percé des trous dans un plafond de béton de 20 cm d'épaisseur. « Mais le but est aussi de rendre les gens du coin fiers d'être d'ici. »

Maria's, ChicagoAu Maria's Packaged Goods and Community Bar, mi-troquet, mi-magasin d'alcools, la carte des drinks est de 13 pages ; on y sert aussi quelque 475 bières.

Je ne tarde pas à apprendre que même le légendaire milieu du jazz de la ville (les grands du jazz tels Benny Goodman et Louis Armstrong ont défini le célèbre « son de Chicago » au Sunset Cafe de Bronzeville, au public racialement mixte) est en pleine mutation. Dans Washington Park, le musicien défricheur David Boykin développe un nouveau son de Chicago aux jam-sessions hebdomadaires du Sonic Healing Ministries. À mon arrivée à l'Arts Incubator, un bâtiment des années 1920 encore récemment abandonné sur Garfield Boulevard que l'Université de Chicago a sauvé avec l'aide de l'artiste et militant communautaire Theaster Gates, il flotte une odeur d'encens. Boykin, qui glisse en chaussettes sur le plancher de bois, et son Microcosmic Sound Orchestra se lancent dans une impro de free endiablée. Je suis l'un des premiers arrivés (à part moi, il n'y a qu'une fille en robe de satin bleu, qui lit We Can't Breathe, du romancier afro-américain local Ronald Fair), mais un flot continu de curieux ne tarde pas à entrer, chacun remplissant son assiette de croustilles et de guacamole gratuits.

ChicagoDe gauche à droite: Outre le Dusek's, le Thalia Hall abrite une salle de concert et un bar, le Punch House, au sous-sol ; Shawn McNeal et Anton Campbell, deux résidants de Wahington Park, prennent la pose.

L'Arts Incubator, à la façade de brique restaurée, propose un espace muséal aux grandes fenêtres dans un coin et un studio pour des artistes en résidence, dont Boykin fait partie. J'y croise toutes sortes de gens, l'acteur Danny Glover et de plus infortunés, peut-être attirés par le buffet gratuit. Mais le son de Boykin, de tortueux à mélodieux, finit par toucher tout le monde. « Médiums-guérisseurs, voyageurs mystiques, marchez vers le levant et invoquez une nouvelle réalité », déclame le saxophoniste Eliel Sherman Storey. Un gars bizarre en tunique pourpre et aux lunettes à la John Lennon (ayant passé la dernière heure à soigneusement poncer un tas d'os de poulet, et je décide de ne pas demander pourquoi) se lève lors d'une envolée musicale particulièrement effrénée et se met à trembler, comme en état de transe religieuse. « C'était comme l'Armageddon et l'Apocalypse à la fois », me chuchote-t-il quand l'impro se calme. Je lui adresse un signe de tête, mon propre petit amen de réciprocité.

ChicagoDe gauche à droite: Maria Marszewski, à la caisse du débit de boisson de ses fistons; Mike Marszewski, copropriétaire avec son frère, Ed, de Maria's Packaged Goods and Community Bar.

« Vous savez, nous ne faisons rien d'original », affirme l'imprésario Bruce Finkelman lors de notre rencontre du lendemain devant le Thalia Hall, dans Pilsen. Cette salle communautaire a été bâtie en 1892 par John Dusek sur le modèle de l'ancien opéra de Prague ; à l'époque, Chicago était la deuxième ville tchèque au monde. « Nous avons laissé le bâtiment dicter ce qu'il allait devenir », dit Finkelman, qui a acheté l'édifice avec son associé Craig Golden en 2013. Nous traversons le Dusek's Board & Beer (une bouchée de bretzel fourré au fromage suffit à comprendre pourquoi le magazine Chicago l'a récemment nommé meilleur nouveau resto en ville) et entrons dans la salle de concert inaugurée depuis peu. Il y a des échafaudages partout ; entre deux spectacles, des artisans restaurent l'arc de scène étamé et décapent les murs pour exposer les murales originales. « On aurait pu se contenter de donner une couche de peinture, mais on a décidé d'ouvrir malgré les travaux, et de prendre le temps de bien faire les choses, explique Finkelman. Il était important à nos yeux que l'édifice retrouve sa fonction des années 1890 : une balise pour la communauté. »

Je me rends au bar de Finkelman dans la cave du Thalia Hall, le Punch House, décoré comme une salle de jeu de sous-sol, pour retrouver un groupe d'amis du North Side qui se sont aventurés au sud pour une soirée de cocktails à partager. L'élixir de ce soir est un Milk Punch dont la recette remonte à plus de trois siècles (brandy, jus de citron, muscade, petit-lait), servi dans un saladier vintage en verre ; à tour de rôle, nous remplissons à la louche nos tasses à thé dépareillées. C'est l'esprit communautaire du South Side au sens le plus littéral et traditionnel, et il me grise dans le temps de le dire.

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