Sortant de l’hôtel Art déco Sofitel Dalat Palace, le directeur Antoine Sirot m’accueille d’un jovial bonjour. Il m’ouvre la portière arrière de sa Citroën 1952, une traction 11 légère, version familiale ; je dois me contorsionner pour réussir à m’asseoir dans le luxueux habitacle paré de velours rouge. Les strapontins d’origine ont été enlevés, ce qui dégage un espace plus que suffisant pour les autres passagers (un couple espagnol) et, surtout, pour un petit meuble à champagne. À l’arrière du véhicule noir et bronze, il me semble être revenue (dans un luxe absolu) au début du xxe siècle, telle Catherine Deneuve sur le plateau d’Indochine.

La Citroën grimpe du lac Xuan Huong jusqu’aux villas colo­niales (à divers stades de délabrement ou de réfection) qui constellent les pinèdes des collines. Pendant l’entre-deux-guerres, Dalat était un florissant lieu de villégiature. Fuyant la chaleur et l’humi­dité oppressantes des basses terres, les Français y dis­sémi­nèrent quelque 3500 villas à flanc de montagne, reproduisant une architecture typique de l’Hexagone. Élevant la voix pour couvrir le bruit du moteur, Sirot souligne la maçonnerie tradition­nelle corse ou les boiseries ornementales normandes des villas jaune pastel.

Notre guide émérite s’arrête près d’autres édifices historiques : la coquette gare des années 1930, réplique miniature de celle de Deauville, en Normandie ; la villa d’été de Bao Dai, dernier empereur du Vietnam ; et un monastère bénédictin couleur saumon des années 1940, d’architecture disparate à dominante Art déco, qualifié par Sirot de « très Disney ».

Le boulevard Tran Hung Dao, presque inchangé, nous mène à notre destination ultime, la Villa 27. Pendant que nous y sirotons un bordeaux près du foyer ouvert, Sirot nous régale d’anecdotes passionnantes sur les empereurs chasseurs de tigres. Ancienne résidence d’un planteur de caoutchouc de Michelin, la villa appartient désormais au Dalat Palace, qui y cultive les fines herbes utilisées dans ses cuisines.

Pendant le retour à l’hôtel, la banquette arrière de la Citroën s’avère d’un confort séduisant, peut-être trop. Elle a été le siège de plusieurs demandes en mariage, les passagers se laissant emporter par l’ambiance romantique (ou le champagne). Je coule un regard soupçonneux au couple d’amoureux à mes côtés au moment de trinquer.

« Dalat est comme un film noir et blanc sans trame sonore », affirme Sirot avant que nous descendions de voiture. « La trame sonore, c’est nous qui la composons ».