Arts et culture
L’école des fans
À la défense de notre amour illogique, inexplicable et… fanatique du sport.

Je l’avoue : je suis un de ces amateurs de sport irrationnels, fidèles à une équipe pour la vie. Or, j’habite Vancouver, et ma formation préférée, le Chelsea Football Club, est basée dans les quartiers ouest de Londres, ville avec laquelle je n’ai aucun lien si ce n’est celui de l’avoir visitée à quelques reprises. Mon allégeance est donc difficile à justifier, ce que la défaite de Chelsea devant l’AS Rome en phase de poules de la Ligue des Champions, l’an dernier, a pathétiquement illustré. En théorie, nous aurions dû les écraser. (Notez l’utilisation du « nous », qui traduit l’expérience communautaire du fan.) Mais ce jour-là, le ballon roulait pour Rome, qui a marqué trois buts en 24 malheureuses petites minutes. Voyant mon air déconfit après le match, ma femme m’a lancé : « Comment peux-tu laisser une chose aussi futile te perturber à ce point ? »
Je n’ai pas protesté, m’étant souvent fait la réflexion que mon adoration tenait de la folie. Lors des matchs regardés avec d’autres fans vancouvérois de Chelsea (chacun de nous vêtu d’un maillot ou d’une écharpe aux couleurs de notre équipe, hurlant encouragements et invectives devant la télé), je me suis souvent émerveillé devant cette passion ancrée dans un délire béat. Mais mon point de vue a changé. Je commence à penser que cette admiration sans limites, loin d’être délirante, est en fait une stratégie rationnelle (quoique inconsciente) qui répond à une profonde aspiration humaine, celle-là même qui motive notre réaction face à une grande œuvre d’art.
Vous avez bien lu. D’un point de vue critique à tout le moins, je compare l’expérience ressentie devant un Greco, un Michel-Ange, un Picasso ou encore un Jeff Wall à celle que provoque une roulette de Zidane, le jeu fluide de Federer ou, même, le fameux but compté par Ovechkin couché sur le dos. La similitude de ces expériences relève de notre réponse aux manifestations de créativité humaine extraordinaire.
Soyez patient et suivez mon raisonnement. Nous vivons dans un monde de plus en plus désacralisé. Nous savons que les phénomènes observables peuvent s’expliquer à la lumière des sciences naturelles et de la dynamique de marché. Pourtant, au quotidien, nous résistons souvent à ce rationalisme. Les gestes de bonté que nous posons ou dont nous sommes témoins ne demandent pas d’analyses coûts-avantages, pas plus que nous ne quantifions notre réponse à la beauté, à l’amour ou au désir en termes de niveaux d’endorphines ou d’aminoacides. Dans ces cas-là, la science ne permet pas d’expliquer la trame de l’existence. Les lois de la génétique et du rendement nous semblent mécaniques et rigides, incapables de décrire ce que nous vivons ou éprouvons.
L’art incarne souvent cette déconnexion entre notre raison et notre expérience. Je me rappelle la fois où ma femme et moi sommes allés voir La crucifixion de saint Pierre à l’église Santa Maria del Popolo de Rome (eh oui, encore cette ville !). La toile du Caravage était accrochée dans une sombre chapelle, et, pour l’éclairer, il fallait insérer une pièce de monnaie (que nous n’avions pas). Déçus, nous étions là à plisser les yeux quand un homme d’affaires élégant est entré avec l’euro tant souhaité. La lumière a jailli, et nous avons retenu notre souffle devant ce qui nous était révélé. L’intensité et la clarté indescriptibles de la vision du peintre, certainement. Mais, plus encore, l’énergie créatrice immédiate et viscérale d’un artiste. Dans cette chapelle, le Caravage a surgi sous nos yeux, de la même façon que son œuvre avait, à sa création, jailli de quelque coin secret et mystérieux de son âme, hors de portée de la science.
Le sport professionnel obéit moins clairement à cette théorie, à cause de son caractère commercial. Nous le recevons dans un emballage de commandites et de publicités. Les proprios d’équipes professionnelles de football, de hockey et de baseball sont milliardaires, et les joueurs sont tous mégamillionnaires. La froide logique de l’argent prévaut.
Pourtant, ainsi que vous le confirmera quiconque a un jour embrassé le statut de spectateur, ce n’est pas comme ça qu’un fan vit son sport. Captivés par la trame du jeu et ses multiples rebondissements, les amateurs se sentent personnellement concernés par ce qui touche l’équipe. Oui, la décision d’un joueur d’exiger un transfert ou une augmentation de salaire est cynique. Tout inconditionnel de Chelsea a vu l’absurdité des demandes du capitaine John Terry, qui a réclamé (puis obtenu) d’être le joueur le mieux payé de l’équipe pour presque 10 ans (on parle d’environ 250 000 $… par semaine).
Néanmoins, un tacle rugueux et un tour d’adresse à 10 cm de la touche n’ont rien de cynique au moment où ces gestes sont accomplis et admirés. Ils tiennent plutôt de l’immanence. Dans les instants cruciaux d’un match (je pense par exemple à la fois où John Terry a marqué sur une tête à la 76e minute pour éliminer le FC Barcelone, grand rival de Chelsea, en phase finale de la Ligue des Champions), les joueurs confirment ce que révèle l’illumination soudaine d’un grand maître : seules la créativité et la volonté humaines peuvent produire quelque chose d’absolument original. Ils attestent qu’il existe quelque chose qui transcende le simple investissement de 10 000 heures d’entraînement (pour paraphraser Malcolm Gladwell), quelque chose de magique. Appelons ça le génie.
Les mordus de sport vivent pour de tels instants. Comme pour les amateurs d’art, ces moments les animent, les rendent plus conscients de leur propre existence et de leurs forces. La prochaine fois que vous assisterez à un match, observez le visage des spectateurs ; vous comprendrez. Dans les moments de jubilation, les visages s’illuminent, comme si quelque chose d’enfoui remontait à la surface. Les éclairs de génie artistique ont le pouvoir de nous révéler le sens de la vie. Les éclairs de génie sportif, eux, nous font ressentir la vie.
C’est du moins ce que j’ai éprouvé quand Chelsea, cinq jours après sa défaite contre Rome, a marqué deux fois contre Blackburn, sous une pluie battante typique du Lancashire, reprenant ainsi le chemin de la victoire et la tête du championnat d’Angleterre. Aucun des buts n’était sublime, mais chacun, précédé d’un brusque accès de créativité, a fait irruption de nulle part. Malouda s’avance, Lampard prend le relais et passe en plongeant à Anelka, qui, comme au ralenti, prend une foulée, une deuxième, puis lobe le gardien et scelle l’issue du match.
Je dansais, les bras au ciel. Futile et illusoire ? Au contraire, mon cher. C’était un déclic nouménal. Essentiel et immédiat. Surnaturel.
Vos commentaires : courrier@enroutemag.net
Articles populaires

Les meilleurs nouveaux restos canadiens 2009
Notre palmarès des 10 meilleures tables du pays.

La grande tournée des bars
Un verre après l’autre, notre vaillant journaliste vacille d’ouest en est, en quête des meilleurs bars d’hôtel au Canada.

Les meilleurs nouveaux restos canadiens 2008
Le pays a vu éclore plusieurs bonnes tables cette année. Voici les 10 meilleures de cette nouvelle cuvée.

Les meilleurs accessoires de voyage 2009
Testés aux quatre coins du monde, voici les accessoires de voyage qui ont retenu notre attention.

Magasinage sans frontières
enRoute ratisse large et et vous présente ses boutiques préférées de par le monde.
- Publicité -
Commentaires
Cet article n'a pas de commentaires.
Commentez cet article
Partagez vos commentaires à propos de cet article avec la communauté de lecteurs du magazine enRoute