Arts & culture
L’exhibitionniste
Le milieu des arts pourrait tirer quelques leçons de Scott Burnham, qui réinvente la galerie traditionnelle en exhibant l’art dans la rue.
Par un bel après-midi, un groupe d’artistes gare un camion dans une rue passante de San Francisco et transborde son matériel (près de 20 m2 de gazon, un banc de parc, un arbre de 3 m loué à une pépinière locale, une clôture en cordage et une pochette pleine de pièces de monnaie) sur une place de stationnement vacante. Comme par magie, la place se métamorphose en parc grâce à cette installation interactive, appelée PARK(ing), qui dure tant que ses créateurs alimentent le parcomètre. Des passants s’y arrêtent le temps d’une conversation ou pour lire un journal, puis passent leur chemin. Pendant quelques heures, le collectif Rebar d’artistes de la rue aura chambardé la ville avec cette installation créée pour susciter le débat sur les espaces publics.
« C’est le summum de la créativité démocratique. Il suffit de déambuler dans la rue pour en être partie prenante », affirme Scott Burnham, 39 ans, créateur et conservateur d’Urban Play, un projet international d’art de la rue auquel participent Rebar et d’autres artistes hors normes du monde entier, inauguré à Amsterdam le mois dernier. « Aucune galerie ne leur a passé de commande. Les artistes qui poursuivent sur cette voie novatrice travaillent en dehors des circuits. »
Burnham, qui dirigera la Biennale de Montréal 2009 en mai prochain, aurait pu tout aussi bien parler de lui-même. Lui qui n’est rattaché à aucun musée ou galerie d’art voltige depuis
12 ans d’une capitale de l’art à l’autre, donnant ici une conférence à des étudiants des beaux-arts, prodiguant là des conseils en design, à la manière d’une éminence grise en périphérie de l’establishment artistique. Antithèse du conservateur (il préfère d’ailleurs le titre de directeur à la création), il est arrivé sur scène au moment où les fondements de la galerie d’art traditionnelle vacillaient. L’art a autant sa place dans la rue et sur Internet que sur les cimaises du Tate Modern. « Les grandes galeries n’arrivent plus à suivre le rythme de la production artistique, alors des indépendants comme Burnham prennent le relais », explique Richard Rhodes, rédacteur en chef de Canadian Art. « Ils servent de soupape à la créativité des artistes. Burnham crée des occasions de dire des choses qui sont tues dans les grandes galeries. »
Antithèse du conservateur, Burnham est arrivé sur scène au moment où les fondements de la galerie d’art traditionnelle vacillaient.
Avec son jean, sa chemise à col ouvert et un veston qui pourrait bien venir de Gap, Burnham ressemble plus à un enthousiaste prof de cégep qu’à un homme dont dépendent deux des événements artistiques les plus innovateurs du monde. Le jour de notre rencontre, il mettait la dernière main à Urban Play, réalisé sur un continent, tout en travaillant, sur un autre continent, au programme de la Biennale de Montréal. Son emploi du temps chargé ne lui laisse guère le loisir de méditer sur sa trajectoire professionnelle.
Après des études en journalisme, il a tâté du graphisme puis s’est rendu à Londres y ouvrir la succursale d’une maison d’édition de Boston. Au Central Saint Martins College of Art and Design, il a étudié la muséologie et le design avant d’y enseigner. « Le mouvement YBA [Young British Artists] était alors à son apogée, avec Damien Hirst et les autres, mais plus j’étudiais plus je piaffais d’impatience, explique-t-il. J’ai compris que les institutions culturelles étaient terriblement lentes à réagir. Le tandem artiste-conservateur d’art engendre un univers clos, et ça m’ennuie. »
Pour Urban Play, Burnham s’est allié avec Droog Design, des Pays-Bas, afin de mobiliser 19 artistes, dont Mark Jenkins, artiste de rue, et de grands noms du design tels Stefan Sagmeister et Thomas Heatherwick, pour créer tous azimuts, art vidéo, sculpture ou graffitis, en vue d’une manifestation en plein air. (On peut voir le résultat en déambulant d’ici novembre dans le secteur riverain d’Amsterdam.) « Ce qui me fascine, explique-t-il, c’est la volonté de s’investir de façon créative dans la ville. L’urbanisme en général décourage la participation alors qu’Urban Play la recherche activement. » Mark Jenkins remarque pour sa part que « Scott est curieux de voir comment une idéologie nouvelle non seulement rejaillit sur l’espace public, mais amène les urbanistes eux-mêmes à repenser la ville, en stimulant leur force créatrice ».
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