Voyage

L’or du Yukon

Lors d’une croisière de Whitehorse à Dawson, un voyagiste autochtone visionnaire nous fait découvrir les richesses du Grand Nord.

Par Ilana Weitzman
Illustrations par Rachell Sumpter

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« Je peux vous conter une histoire sur la patience, mais vous devrez attendre. » C’est de l’humour autochtone à la yukonaise. Sur la rive du Yukon, près de Pelly Crossing, Don Trudeau, membre de la Première nation Selkirk, fait cuire de la ba­nique sur un feu de camp. Il est accroupi devant un gril de fortune (assemblé en un tournemain avec des branchages) d’une efficacité à faire rougir votre barbecue Weber. L’histoire en question est un peu longue pour être racontée ici, mais avant l’épilogue nous avions tous reçu notre part de pain fumé avec confiture de lingonnes préparée par Audrey, l’épouse de Trudeau.

Mon propre récit s’étend sur huit jours, le temps d’aller de Whitehorse à Dawson en bateau. (Je triche un peu. Une partie du tronçon Thirty Mile a été sur­vo­lée en hydravion.) Nous sommes ici à l’invitation de Great River Journey, une entreprise qui fait naviguer ses clients dans le sillage des chercheurs d’or du Klondike, en les logeant dans des chalets bâtis sur mesure pour permettre aux plus douillets, dont je suis, d’apprécier le Grand Nord. Ces chalets d’apparence rus­tique jusqu’à la caricature rappellent la dure époque évoquée par le poète Robert Service, mais ils sont dotés de foyers à allumage automatique et de lits moel­leux. Le fleuve Yukon a déjà été la grand-route du Nord, et nous y menons grand train.

Jadis, cette partie du Yukon n’aurait été accessible qu’aux canoéistes les plus aguer­ris. C’est une contrée sauvage de lacs et de montagnes, de bouleaux et de ge­né­vriers aux bourgeons qui embaument, lorsqu’on les broie avec les doigts, le gin parfumé à la sauge. Nul signe du monde moderne, si ce n’est l’épave d’un ba­teau à aubes, échoué sur l’île de Hootalinqua… il y a presque 100 ans.

George Asquith, le Yukonais natif de Toronto qui a fondé Great River Journey, nous accueille sur le quai de l’Upper Labarge Lodge à notre première soirée. (C’est sur ce rivage que Service a imaginé l’incinération de Sam McGee.) Le poêle sur le­quel on cuisinera notre souper, Asquith l’a fait livrer par hélico ; le bois de construc­tion du chalet, par camion sur le lac gelé. Dieu sait comment il s’y est pris pour le bain à remous.

Et il ne s’agit là que des matériaux de base. Six fois, Asquith s’est adressé à l’as­sem­blée générale de la bande de Selkirk avant qu’elle ne consente à son idée ré­vo­lutionnaire : mener des gens en bateau (littéralement) sur le fleuve. Il a dû faire les mêmes démarches auprès de trois autres com­munautés riveraines, la Première Nation de Kwanlin Dün, le Conseil des Ta’an Kwäch’än et la Première nation de Tr’ondëk Hwëch’in. Ce n’est certes pas la première entreprise récréotouristique de luxe fondée par des Autochtones du Canada (mentionnons le vignoble Nk’Mip Cellars, en Colombie-Britannique, et l’Hôtel-Musée Premières Nations de Wendake, au Québec), mais ç’a été l’une des plus com­pliquées à mettre sur pied. Great River Journey (Yukon est un mot kutchin signifiant « grand fleuve », ou « great river » en anglais) est le premier projet touristique dans lequel ces Premières Nations ont investi depuis que leurs revendications territoriales ont fi­na­lement été inscrites dans des accords leur reconnaissant l’autonomie gouvernementale et le contrôle de la quasi-totalité de ces terres.

À six reprises, George Asquith, un Yukonais natif de Toronto, s'est adressé a l'assemblée générale de la bande de Selkirk avant qu'elle ne consente à son idée révolutionnaire: mener des gens en bateau (littéralement) sur le fleuve.


C’est l’amour de ce paradis nordique qui unit le personnel de Great River Journey, composé de représentants des Premières Nations, de Yukonais et de canadophiles comme Christian, notre guide allemand. Un matin, celui-ci s’agenouille pour me convaincre de grimper un sommet dominant Fort Selkirk, premier comptoir yukonais de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Avec mes chaussettes L.L. Bean brodées de l’inscription « Hike » (randonnée), je peux difficilement refuser. L’ascension demande d’escalader une paroi presque verticale, puis d’éviter les énormes crottes couleur confiture laissées au passage par des ours frugivores. Mais la vue du sommet (un poste d’observation que bien des tribus se sont disputé) vaut amplement la rude descente parmi les éboulis pour regagner notre embarcation.

Plus tard, j’apprends qu’Ernest Angus, le capitaine du bateau, est né chef de bande à Prince George. Quand je lui demande s’il ne devrait pas au premier chef di­ri­ger sa communauté, il me répond d’un air détaché : « Bof, mes sœurs s’occupent de tout. »

Quand on remonte le Yukon depuis Whitehorse, la tradition veut qu’on informe un ami de la date prévue de notre arrivée à Dawson ; si on n’est pas au rendez-vous, quel­qu’un viendra nous chercher. Voilà pourquoi Gerd, le pilote de notre hydravion de sept places, un Beaver de Havilland remis à neuf, a du retard : il est allé sortir des clients de la brousse. « Ils devaient se pointer il y a quatre jours, raconte-t-il, et étaient pas mal contents de nous voir. » Avec à peine 30 000 habitants, le Yukon a toujours engendré un mélange d’indispensable camaraderie et de re­marquable débrouillardise.

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Publié: 1 juin 2009.

Yukon

Les clients de Great River Journey logent dans les chalets particuliers de trois pavillons bâtis sur mesure, chacun inspiré d’une époque différente de l’histoire du Yukon.
108 Elliott St., Whitehorse, 867-456-2421, greatriverjourney.com

Yukon

De concert avec Great River Journey, Horizon and Co. offre un programme de retraites d’entreprise et de formation au leadership Radical Sabbatical, avec leçon de dynamique de grou­pe et de consolidation d’équipe donnée par un meneur de chiens du coin.
800-387-2977, horizon-co.com

Le centre culturel Dänojà Zho présente des expos sur la culture autochtone locale dans un superbe édifice moderne inspiré de séchoirs à saumon.
Front St., Dawson, 867-993-6768, trondek.com

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