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L'ultime traversée du Maroc en vélo

Campements dans le désert, pique-niques sous les palmiers : notre journaliste se joint à une caravane de vélos pour traverser le Maroc sur deux roues

l’oasis de Foum Zguid

La vue d’ici : l’oasis de Foum Zguid.

Je suis perdue. J’aurais juré que pour aller du hammam à ma chambre au Dar Ahlam, je devais emprunter l’escalier en spirale près de la voûte aux chandelles et du tapis en laine rouge. C’est un cul-de-sac, mais c’est loin d’être une impasse : une fenêtre panoramique et de somptueux coussins couleur grenade et safran m’invitent à m’attarder. Pâmée devant les 12 jardins de la casbah, où l’on peut cueillir iris et roses pour sa table de chevet, je me demande si je dois faire demi-tour ou poursuivre mon incursion. Dans ce labyrinthe fantastique, en pleine oasis de Skoura, dans le centre sud du Maroc, on ne sait jamais ce qui nous attend en haut d’une tourelle ou au bout d’un couloir.

Le paysage de Ouarzazate

Le paysage de Ouarzazate, point de départ du périple à vélo, est dominé par les constructions en pisé.

En fait, le tour du royaume nord-africain dans lequel je viens de m’engager, organisé par Butterfield & Robinson, réserve un brin de magie à chaque détour. Nous sommes 10 voyageurs dans cette aventure d’une semaine à vélo, en VUS et en van (je baptise notre équipe de soutien la Cara-Van) qui nous amène à Marrakech par des villages berbères et des cols du Haut Atlas et de l’Anti-Atlas, en passant par le Sahara à dos de chameaux. Après la première nuit, nous déjeunons de yogourt ferme, d’œufs brouillés et de frangipane tandis que nos guides, Oscar Biedma et Lewis Evans, établissent le plan de match : direction sud-est jusqu’à la frontière algérienne. Nous quittons bientôt la palmeraie de Skoura. Alors que le soleil monte, nous nous enfonçons davantage dans l’Anti-Atlas. La Cara-Van s’arrête pour du café à Tazenakht (où les affiches de tapis berbères sont aussi nombreuses que les panneaux routiers) avant de nous déposer avec nos vélos dans un aride paysage rocheux parsemé de verdure grâce aux averses nocturnes.

dîners sous les palmiers, de paysages grandioses et de rencontres avec des nomades.

Quand on pédale de 30 à 50 km par jour, le répit prend la forme de dîners sous les palmiers, de paysages grandioses et de rencontres avec des nomades, tant anciens que modernes.

« Tu veux de la compagnie ? » lance Evans, arrivant à mes côtés, avec un clin d’œil. Après une heure d’effort, je me suis arrêtée près d’une palmeraie pour laisser traverser un berger et son troupeau (bonne excuse pour reprendre mon souffle). « Il y a 14 variétés commerciales de dattes au Maroc, précise Evans. Lors de la récolte, les nomades travaillent pour les producteurs de dattes contre des terres à cultiver.» Il pointe des grappes couleur caramel, pleines de fruits mûrs quasi translucides (et piliers de l’économie nationale), quand un autre genre de nomade nous rattrape : un cycliste britannique en randonnée de deux mois. Nous roulons ensemble 45 minutes, puis faisons la file à un poste de nettoyage improvisé où un employé de la Cara-Van nous tend un pain de savon et verse, avec une cruche en argent, de l’eau sur nos mains. Bientôt, nous faisons honneur à un éventail de salades, de pain, de vin et de bière, avant de dire au revoir à notre nouvel ami.

Camper dans le Sahara

Camper prend un tout nouveau sens dans le Sahara, quand on loge dans une tente éclairée aux lanternes assez spacieuse pour y faire entrer une caravane.

À l’approche de la frontière, la Cara-Van sort des sentiers battus. Nous cahotons jusqu’à ce que le relief accidenté s’aplanisse. Il y a une pile de rochers près du chemin de terre : une balise pour le rallye Paris-Dakar, réputé pour sa difficulté, qui passait autrefois par ici. Ça semble inspirer nos chauffeurs, qui filent sur le lit asséché du lac Iriqui jusqu’au Sahara. Lorsque nous sortons de la voiture et que je foule ma toute première dune, je saute partout, me calmant seulement quand il faut s’enrouler dans des gandouras et chèches bleu cobalt, façon touareg. « Quelqu’un a-t-il déjà monté un chameau ? » demande Biedma. Je secoue la tête. Nulle raison de s’inquiéter : utilisés depuis l’époque des Rois mages, ces animaux (des dromadaires, mais tout le monde parle de chameaux) vous bercent doucement en marchant, et ma selle est munie d’une barre d’appui. Nos montures nous emmènent dans le désert, leurs sabots moelleux dessinant un tracé linéaire dans l’étendue de sable fouetté par le vent ; on dirait du crémage à gâteau.

table sous les étoiles et à dos de dromadaire

Qu’on dresse la table sous les étoiles et qu’on sillonne les dunes à dos de dromadaire, moyen de transport parmi les plus anciens de la région.

Une demi-heure plus tard, juste avant le crépuscule, nous pressons le pas vers le camp au son endiablé d’un quatuor berbère. Les fez des musiciens s’agitent au gré de leurs tambours et trompettes. Les chameaux plient gracieusement leurs pattes pour nous faire descendre sans difficulté. On nous montre nos tentes de toile : chacune d’elles est pourvue d’une chambre, d’une aire de détente, d’une salle de bain et d’un porche. La musique nous attire cette fois vers une salle à manger en plein air délimitée par des lanternes et des tapis empilés. Nous dansons en ligne sur le sable, nous régalons de couscous à l’agneau cuit doucement dans des plats en argile et chantons et buvons si tard que nous profitons à peine de nos abris de luxe. Dans la nuit maghrébine, la magie opère.

Quand tout le monde est couché, j’enfile la djellaba noire placée pour moi dans ma tente et traverse le rabat de toile pour me fondre dans l’obscurité. Comme le désert reçoit moins de 25 cm de pluie par année, un ciel dégagé est presque assuré. Cette nuit ne fait pas exception. Je glisse sur une dune et m’étends sur le dos. Tout est si paisible que j’entends presque le scintillement des astres. Deux étoiles filantes font la course vers la Voie lactée. Je crois rêver.

les caravanes traversent le temps.

D’une époque à l’autre, les caravanes traversent le temps.

« Yalla yalla! » crie Biedma pour nous encourager à pédaler, alors que nous prenons une gorgée d’eau au sommet d’une colline parsemée de pins. « Vous sentez-vous d’attaque ? » Pas moi : la pente devant nous est affreusement abrupte et semble disparaître au loin. Alors que j’ajuste la sangle de mon casque, un peloton de braves s’élance ; je n’ai d’autre choix que de les suivre. Je maintiens les freins enfoncés jusqu’à ce que mes mains se détendent. Et là, le plaisir commence. Après le virage en arrive un autre (plutôt 20) : 8 km de tracé en épingle qui incitent même les traînards comme nous à crier, sourire aux lèvres : « Alhamdulillah! »

Dans le Haut Atlas, au cœur du voyage, palmiers, broussailles et sable font place à des pins d’un vert fluorescent, à un sol rouge et à des cimes enneigées ; le Toubkal, à 4167 m d’altitude, est le point culminant du royaume. Nous gravissons des pentes à pic et descendons des vallées tranquilles, la Cara-Van toujours prête à nous secourir dans une montée trop ardue et à distribuer biscuits, eau et oranges dignes du jardin d’Éden. Cette impression céleste (si on oublie les côtes trop raides) s’étend au Kasbah Tamadot. Ce château féerique offre un hammam et une superbe piscine, mais c’est le jardin qui me mystifie. Il est plein de cactus et de grenadiers argentés, ainsi que de roses qui embaument l’air. Pas étonnant que le bulbul des jardins, oiseau à tuque brune et short jaune, adore cet endroit. J’imagine que son « tchit-tchit », crié depuis les amandiers, signifie : « Regarde mon splendide jardin ! »

Balade à l’oasis de Skoura et le Kasbah Tamadot

Gauche à droite : Balade à l’oasis de Skoura, escale sur la vieille route des caravanes du Maroc ; le Kasbah Tamadot atteint des sommets dans le Haut Atlas.

Nos vélos n’étant pas faits pour le terrain accidenté entourant ce petit paradis, nous allons vers les collines à pied. Au hameau d’Ait Souka, perché au-dessus de la vallée d’Imlil, nous accueillent Houssine Aït Lahcen Ouhmad, un villageois berbère qui a vécu ici presque toute sa vie, et des enfants qui veulent mettre à l’essai leur français appris dans l’unique classe de leur école. Ouhmad nous apprend à nouer un turban, « pour vous protéger du soleil », et nous conduit par des sentiers d’ânes et des collines herbeuses, par-delà des gorges couleur rouille et un bassin salin. Ça donne soif. De retour au village en pisé, il prépare du thé marocain à la menthe.

« On le boit avec du sucre, mais les touristes le préfèrent nature. Je ferai les deux », dit-il en mettant une grande bouilloire sur un brûleur à gaz, et des sucres tels des dents d’âne, du thé vert et des feuilles de menthe dans des théières. Il jette la première infusion (trop amère), mais à la deuxième, le spectacle commence. Il lève la théière très haut et verse dans un petit verre, en un grand geste de haut en bas, qu’il répète pour chaque verre sans perdre une goutte. « Ce n’est pas que pour le spectacle : ça brasse les saveurs. » Je savoure un parfait mélange d’arômes herbacés. Quittant la vallée d’Imlil, notre parcours nous mène au nord vers la plaine de Marrakech. Mais sortir du Haut Atlas n’est pas de tout repos. Nous commençons par monter par une route sinueuse à Moulay Brahim, village sacré nommé en l’honneur d’un saint soufi. La pente pour s’y rendre demande effectivement un sacré effort. Nous arrivons enfin au sommet, sur le plateau du Kik, un tapis à motifs ponctué de touffes de laine : des moutons broutent les rares herbes qui poussent entre les bandes de roche grise, beige et rouge. Dans un village, des enfants accourent pour nous taper dans les mains, et dans un autre, la chaussée est si étroite entre les maisons qu’on se croirait dans une étape du Tour de France. De l’autre côté, où la route plonge, je lève la tête pour contempler des parapentes qui flottent comme des confettis dans le ciel. Un à un, ils reviennent doucement sur Terre. Et un à un, nous accomplissons notre dernière descente.

Tajine et Ben Youssef de Marrakech.

Gauche à droite : Ce tajine vous remettra d’aplomb ; on prend la pose à la médersa Ben Youssef de Marrakech.

Nos vélos rangés, la Cara-Van nous conduit à Marrakech. Psalmodie des vendeurs de rues, klaxons et appels à la prière plongent la ville dans un bang supersonique. Plus on approche de la médina, plus c’est bruyant ; notre hôtel, le Riad Farnatchi, a des airs d’oasis paisible en pleine tempête de sable. On dirait que Biedma et Evans veulent nous protéger du tohu-bohu : après notre installation, ils nous mènent au splendide Jardin Majorelle, sauvé et remis à neuf par Yves Saint Laurent. Nous errons parmi des plantations de cactus qui évoquent des jardins de sculptures, sur des sentiers qui longent des murs bleu royal et turquoise, entre des jardinières jaunes et orange aux tons chauds de marché aux épices. C’est à la fois calme et flamboyant, comme la médersa Ben Youssef, jadis l’une des plus grandes universités de théologie du Maghreb. Les murs carrelés forment des tourbillons géométriques qui reprennent les motifs du Jardin Majorelle. Marrakech est une leçon visuelle de maths, la théorie du chaos mise en pratique.

le Maroc offre un éventail de couleurs, de textures et de contrastes.

Peu importe où votre guide vous amène (par monts et par vaux dans l’Atlas, aux dunes du Sahara, sur le plateau du Kik et à Marrakech), le Maroc offre un éventail de couleurs, de textures et de contrastes (charmeurs de serpents compris).

Faut que ça bouge. Prêts à clencher, nous suivons nos guides sur la trépidante place Jemaâ el Fna, célèbre pour ses souks, charmeurs de serpents et diseurs de bonne aventure. Dans les allées, effleurant babouches et marchandant bols de métal martelé, nous nous frayons un chemin dans la foule venue voir danser des singes. Il y a de tout, et à l’infini : on peut acheter des dents de rechange (alignées avec soin en ordre de grandeur), payer un scribe pour se faire rédiger une lettre ou marchander une paire de Converse, des tapis marocains à poil long et des tajines en céramique.

Le groupe finit par se disperser, mais je m’attarde, rentrant à l’hôtel lorsque la nuit se met à recouvrir Marrakech de son voile bleu foncé. Je cherche la ruelle près de la boutique de caméléons. (« Excellents animaux de compagnie : ils sont silencieux et mangent les insectes de la maison », m’a assuré le vendeur plus tôt.) Je me retrouve plutôt devant un étal de brochettes d’agneau. Suivant un groupe de garçons qui pourchassent un ballon de foot, je tourne dans une allée pavée où des femmes en djellabas, le visage éclairé par la lumière vacillante des lampadaires, se meuvent telles les facettes mauves, turquoise et corail d’un kaléidoscope. C’est un cul-de-sac. Je me laisse prendre par la magie du souk.

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