À Cochem, le Reichsburg se dresse à 100 m au-dessus de la Moselle.

Nous voici sur la rive du Rhin, parapluies déployés, face à un navire sans nom. Peint sur la proue, le nom est en fait déjà choisi, mais on ne doit pas le prononcer tant que la bouteille n’est pas brisée.

C’est une bouteille de Domaine Chandon 2007 : marque française, vignoble australien. Si tout va bien, le choc se produira là où la coque s’incurve vers la quille, pour un impact maximal.

« Crois-tu qu’elle va se casser ? demande Kate, ma compagne.

— J’espère que non. Je ne voudrais pas avoir à nager. »

Kate lève les yeux au ciel.

Nous sommes ici pour le voyage inaugural du Panorama : six jours sur le Rhin et la Moselle avec Avalon Waterways. C’est un genre de voyage inaugural pour nous aussi (première escapade sans notre fils, première visite en Allemagne, première croisière fluviale) et nous ne savons pas à quoi nous attendre.

Les vignes de Rüdesheim vues depuis le pont du Panorama.

Le Panorama est une sorte d’hôtel flottant : on défait ses valises, on s’installe et on se laisse mener à bon port. Un bref coup d’œil sur l’itinéraire annonce des tas de châteaux et d’alcool, et des villes si pittoresques qu’on voudrait y avoir vu le jour. On en visite certaines lors d’escales, puis on regagne le navire avant qu’il lève l’ancre. Il y a des 5 à 7 au bar, des soupers arrosés au resto et des digestifs avec musique d’orchestre au salon. Ce soir, un trio à cordes belge joue du classique.

Kate dort, bercée par le courant. Notre fils lui manque, mais hier elle a eu sa première nuit de sommeil en deux ans. Elle y prend goût, on dirait. Comme le Rhin est par grands bouts plus fonctionnel que panoramique, nous naviguons de nuit. Aussi, il est plus indiqué d’avoir la gueule de bois sur la terre ferme. Mais ce n’est pas toujours évident.

Au Reichsburg Cochem, cette armure de 2,40 m en impose.

Le matin après le baptême du navire, nous accostons dans la ville de Rüdesheim et montons aussitôt à bord d’un petit train touristique. Pour ceux qui ne connaissent pas la Rhénanie, disons qu’il s’agit d’une sorte de tchou-tchou sur pneus. Celui-ci nous amène au Siegfried’s Mechanisches Musikkabinett.

Le Siegfried en question doit être parent avec Kurt Weill, Tim Burton et Willy Wonka. Son « cabinet » est un musée plein d’automates musicaux aussi complexes que tordus, qui présentent, j’imagine, un intérêt historique. J’arriverais sans doute à assimiler certains détails s’il n’y avait tous ces singes mécaniques vêtus de robes, ces violons virevoltants et notre guide au charme épeurant, façon Helena Bonham Carter. Sans parler de ma gueule de bois.

Un petit train amène les touristes au Siegfried’s Mechanisches Musikkabinett .

Au sortir du cabinet, on nous mène directement à une taverne installée dans une cour, où le soleil déboule des avant-toits couverts de lierre et où des dames plantureuses en robes à froufrous servent du brandy local et du café frais dans des verres couronnés de crème fraîche.

« Wow ! s’exclame Kate. C’est presque aussi bon que de dormir. » Tout le monde chante, les gueules de bois s’envolent, puis c’est le retour à bord.

Les violons de ce cabinet jouent tout seuls.

Entre le dîner à Rüdesheim et le souper à Coblence défilent des dizaines de châteaux sur les collines, chargés de tours, de tourelles et de ces cages ovales dans lesquelles on suspendait les prisonniers telles des perruches. Sur le pont supérieur il fait un temps surréaliste : soleil et vent, nuages et pluie, grésil et arcs-en-ciel à la dérive. Le soleil rougeoie, sépulcral, les falaises austères se rapprochent. J’avance tel un poisson rouge entre tous ces châteaux. Debout sur le pont, je fends les flots de la féerie.

Au confluent du Rhin et de la Moselle, Coblence a été fondée il y a plus de 2000 ans .

Je pourrais rester très longtemps sur ce navire. Toute cette civilité me plaît : une nouvelle ville chaque jour, la bonne entente entre compagnons de bord. Le petit nombre de passagers et la taille de l’embarcation sont essentiels à la qualité de l’expérience. Les écluses ne laissent que quelques centimètres de chaque côté du navire, qui est conçu pour favoriser l’intimité tout en maximisant l’élégance et l’espace. Notre cabine a de larges baies vitrées qui s’ouvrent si grand qu’elle se transforme en terrasse.

Pendant que Kate dort, je tente de profiter des commodités. J’ai le centre de conditionnement presque à moi seul. Le bar est un peu plus occupé. Il y a aussi un échiquier géant aux rois et dames encombrants. Il semble que tous les navires fluviaux en soient dotés, dieu sait pourquoi. Pas une fois n’ai-je vu quelqu’un déplacer une pièce. Je me mets à demander aux gens s’ils veulent jouer, mais n’obtiens que grimaces et airs contrits. Peut-être que je devrais débarquer.

La statue de Johannes Gutenberg qui se dresse au musée Gutenberg de Mayence.

Nous accostons à Cochem, une ville si habituée aux inondations que chaque année on y fait une marque au niveau des hautes eaux sur les murs des hôtels, comme si la Moselle était un bambin qui pousse. En 1993, la crue a atteint la taille de King Kong. Encore l’an dernier elle était plus haute que Big Bird. Au niveau des crues se trouvent boutiques et restos, ainsi que la statue d’une chèvre honnête qu’on écrase dans un pressoir à raisins pour voir si elle mentait, ou un truc du genre.

Sur les collines sont perchés des écoles et châteaux où la vue est aussi incroyable que ce qu’on y découvre. Dans le somptueux Reichsburg Cochem se dresse une armure usagée de 2,40 m. Dans la même salle de ce château se trouvent d’anciennes cruches en étain ayant contenu la ration quotidienne de vin pour les moines et les religieuses : cinq litres pour lui, trois pour elle.

Le centre historique de Cochem, tout en maisons peintes et en immeubles de style Tudor ; vue du Rhin par un après-midi brumeux.

C’est là un thème récurrent, à chaque visite de chaque ville : à quel point ces cinglés de Rhénans buvaient au temps jadis. Lors de notre première nuit, nous avons navigué de Francfort à Mayence, une chouette petite ville qui, plus encore que les autres, doit son caractère au vin : c’est là que Gutenberg, ayant transformé un pressoir à raisins en presse à imprimer, a produit sa première bible. Nous en avons vu un exemplaire sous verre dans une salle faiblement éclairée. C’est un magnifique sujet de réflexion pour le retour à bord, à l’heure de l’apéro.

Une visite des bars de la Drosselgasse, au cœur du Rüdesheim historique, a de quoi mettre en joie, surtout si l’on goûte au vin bourru.

Nous voguons vers Cologne, une ville médiévale allemande rendue célèbre et francisée par un pionnier italien de la parfumerie. Quand on suit le courant, un verre à la main et ébloui de tous côtés par le couchant, on en vient à voir ses attentes sous un jour nouveau. Surgissent des visions de nobles Teutons et de religieuses ivres, de chevaliers géants et de villes englouties, de chèvres martyres et de glockenspiels qui jouent tout seuls.

Et là on se dit : « Faudrait bien que j’aille dormir, moi aussi. »

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