l’ours brun

Le gardien appelle les deux ourses en leur parlant en espagnol, franchit la grille de l’enclos et vide sur le sol des sacs remplis de fruits et de légumes. Les bêtes s’approchent. Comme tous les ours que j’ai vus en photos et dans des dépliants ces derniers jours, Paca et Tola affichent une mine ahurie de gros nounours qui n’a rien en commun avec les clichés nord-américains de grizzlis rugissant d’un air terrifiant.

Au Canada, je fuis les grizzlis comme la peste, mais ici, dans la province espagnole des Asturies, j’espère voir un de leurs cousins de près. Il ne reste dans tout le pays que 170 ours bruns, dont la quasi-totalité vit dans les montagnes du nord-ouest, entre autres aux Asturies. Ici, les gens les nourrissent et souhaitent voir augmenter le nombre de ces étonnants ambassadeurs touristiques. (Victimes d’un braconnier, les oursonnes orphelines Paca et Tola sont devenues en grandissant des emblèmes des efforts de conservation de l’espèce.) Du reste, en sauvant les ours, les Asturiens pourraient du même coup endiguer l’exode rural qui menace leurs villages (et leur culture de tradition celtique, cidre, cornemuses et plaids compris). « Aujourd’hui, là où il y a des ours, il y a des touristes. Et les touristes apportent l’argent », résume Antonio Fernández, animateur à l’organisme local de protection des ours.

L’État va jusqu’à planter des arbres fruitiers et des châtaigniers pour les ours. Il est même possible d’adopter une ruche pour agrémenter leur menu. Voilà qui serait impensable au Canada, où en région éloignée les élus rappellent aux résidants de cueillir leurs fruits pour éviter d’attirer les ours. Le cœur battant, j’en ai déjà vu un longer la clôture chez ma mère, dans l’île de Vancouver, pour lui piquer ses pommes. Un Espagnol paierait cher pour voir ça.

Même si mes chances de croiser un ours en liberté sont faibles (c’est pourtant arrivé à un Madrilène veinard il y a quelques années), l’endroit le plus propice est sans doute la Senda del Oso (« sentier de l’ours »). Sur cette piste cyclable, je peux détaler en quelques coups de pédale si j’ai besoin de m’enfuir.

Sur l’ancien tracé d’une voie ferrée, le sentier serpente le long des rivières Teverga et Trubia et passe par des gorges de calcaire, de hauts pâturages et des champs cultivés en damier. Mon conjoint, James, et moi louons des vélos à La Plaza, que domine une falaise crayeuse appelant de ses vœux les monuments en devenir. On se met en route devant l’une des plus vieilles églises d’Espagne, la collégiale San Pedro de Teverga, qui date du xie siècle. Quand les Maures ont envahi la péninsule, seules les Asturies ont résisté ; pendant des siècles, les chrétiens se sont terrés dans ces vallées isolées, jusqu’à la reconquête. Sur la façade de l’église sont sculptées des têtes d’ours ; peut-être ces totems ont-ils contribué à contenir l’envahisseur mauresque.

l’ours brun

Non loin du lieu de notre rencontre avec Paca et Tola, nous faisons un arrêt à la Fundación Oso de Asturias, à Proaza. « L’ours est un symbole des Asturies, mais son histoire en est une d’amour et de haine, de crainte et de respect », explique Fernández en nous montrant les pièces éducatives qui y sont exposées. Autrefois vénérés aux Asturies, les ours sont devenus des trophées de chasse au Moyen Âge. L’octroi de primes d’abattage à compter du xvie siècle les a presque éradiqués ; il n’en restait que 80 en 1900. Pour éviter leur disparition, les amis des ours devaient agir, et vite. C’est pour lutter contre le braconnage et préserver l’habitat des ours que la Fundación a été créée en 1992, de concert avec un organisme similaire d’une région voisine. Depuis, la population locale d’ours a augmenté de 60 individus.

De retour sur la Senda, nous roulons dans d’étroits canyons et tunnels, dont un de 200 m. Il y fait si noir que je ne vois pas le sol ; j’ai l’impression de flotter. À la sortie, James balbutie : « Est-ce un ours ? » Ce n’est qu’un gros rocher brun dans l’ombre. Mettons ça sur le coup des légendes locales (les Asturiens sont pénétrés de pensée magique, et partout se dressent des statuettes de gnomes et de fées). Mais nous retrouvons notre raison dans la vallée suivante, dégagée et verdoyante, parsemée de fermettes, de vergers et de pâturages. Ici, les omniprésentes vaches asturiennes (une race patrimoniale de grande taille, à la robe froment et aux cornes impressionnantes) ruminent, impassibles, au son des clochettes résonnant de loin en loin. Nous distinguons plusieurs granges typiques en bois et montées sur des piliers de pierre, ou hórreos, qui servaient traditionnellement à stocker pour l’hiver le grain, les marrons et autres denrées à l’abri des souris et de la pluie. Ou d’un hypothétique ours en maraude.

Après avoir rendu nos vélos, nous nous installons à la terrasse du Restaurante La Chabola. Question d’enrichir notre expérience asturienne, nous commandons du cidre. Étancher notre soif en contemplant l’église San Pedro et ses gravures d’ours nous met d’humeur philosophe. Les Canadiens sont-ils capables de changer d’attitude à l’endroit des ours avant que ces plantigrades ne se mettent à décliner ? Nous nous resservons du cidre, qui me monte singulièrement à la tête, comme du champagne. (Un villageois nous a donné le précieux conseil de ne verser que ce qui s’avale en une gorgée, pour garder le mousseux du cidre.) À la brunante, un vieil arbre noueux évoque furieusement un ours. Mais, au lieu d’une crainte bien canadienne, il provoque en moi un émerveillement proprement asturien.


Vos commentaires : courrier@enroutemag.net


Où Loger

Attendez-vous à croiser des membres de la famille royale d’Espagne au hasard des salons du Meliá Hotel de la Reconquista, qui occupe un fastueux édifice du XVIIe siècle classé monument national, à Oviedo.

Calle de Gil de Jaz, 16, Oviedo, 34-985-241-100, solmelia.com

Où se restaurer

Ne vous laissez pas effrayer par les têtes de sangliers empaillées et goûtez à l'excellent cidre du rustique Restaurante La Chabola. Avec un ragoût de sanglier ou une fabada (un plat typique de la région, composé de haricots blancs, de jambon, de boudin et de chorizo), l’expérience est mémorable.

No. 15, La Plaza, Teverga, 34-985-764-136, restaurantelachabola.es

Quoi faire

La Fundación Oso de Asturias, qui se consacre à la conservation de l’ours brun des Asturies et des environs, est basée à Proaza, où passe la Senda del Oso (« sentier de l’ours »). Dans un enclos voisin, ne manquez pas d’assister au repas de Paca et Tola, deux ourses sauvées d’un braconnier.

Casa del Oso, Carretera General s/n, Proaza, 34-985-963-060, osodeasturias.es

Louez un vélo à San Martín, et pédalez sur le tracé en Y de 22 km d’un ancien chemin de fer passant par tunnels et canyons. Avec de la chance, vous pourriez repérer un ou deux ours bruns de Cantabrie (une espèce plus petite que les grizzlis, dieu merci).