Voyage
À la recherche des plaisirs simples à Tokyo
Timothy Taylor nous parle d’une des villes les plus complexes du monde.

Assistant Photo: Matthia Wehovsky, Assistant Styliste: Katrin Rodegast
1re partie : La cité rêvée
Je suis en train de vivre un truc bizarre à Tokyo. Je fais de exercices dans un parc, à 6 h 30 un mardi matin, avec une cinquantaine de vieilles dames que je n’ai jamais vues. Torsions, flexions, étirements. Sur l’air guilleret d’un piano des années 1920 sortant d’une radio à l’avant. Je détonne complètement. Et, pour être franc, je suis totalement perdu. Mais, tandis que ces dames sourient en cachette et que le soleil se pointe derrière les ginkgos, une brise fraîche agite le feuillage et, sans raison, je me sens chez moi.
Bien sûr, tout ça est insensé. Si je suis ici, c’est simplement parce que j’ai perdu le chemin de mon hôtel. Peut-être que mon impression de rêver cette scène découle de ce que j’ai atterri à Tokyo sans autre préparation qu’une visite en images satellites d’un quartier de Meguro sur Google Maps. J’ai même laissé à la maison mon tout nouveau téléphone GPS, préférant m’orienter dans Tokyo avec une boussole-bracelet à un dollar.
Je vous assure que je n’ai pas l’habitude de voyager ainsi. Règle générale, je prépare mes itinéraires comme si je débarquais en Normandie : guides et plan du métro appris par cœur, inventaire des restos par le menu et grille des fuseaux et décalages horaires pour que ma femme sache les heures optimales pour me joindre. Mais malgré mon amour des données détaillées, je dois admettre qu’ignorer ce que je fais et où je me trouve est vachement plus simple.
La simplicité. Vous avez sans doute lu là-dessus récemment. On est bombardé d’articles et de bouquins écrits par des gens qui font une croix sur les achats ou se départissent de tous leurs biens sauf 10 objets. Ce n’est rien de nouveau. La simplicité est un besoin cyclique depuis des décennies. Beatniks, grunge, écogastronomie : autant de réponses culturelles simplificatrices aux complexités de l’époque. Même moi, je dois avouer qu’en 2008 on s’est surcompliqué la vie. Que dire de l’effondrement des marchés, sinon que c’est l’écroulement d’un édifice complexe : produits dérivés, chaînes de Ponzi, crédits hypothécaires à risques, swaps sur défaillance ? Le magazine Mother Jones a beau qualifier cet afflux de livres sur la simplicité de « pire cauchemar de Thoreau », le phénomène n’en est pas moins bien réel. À preuve : John Quelch, professeur à la Harvard Business School, a déjà publié un texte intitulé The Next Marketing Challenge: Selling to ‘Simplifiers’.
Beatniks, grunge, écogastronomie : autant de réponses culturelles simplificatrices aux complexités de l’époque. Même moi, je dois avouer qu’en 2008 on s’est surcompliqué la vie. Que dire de l’effondrement des marchés sinon que c’est l’écroulement d’un édifice complexe ?
Le point essentiel du Pr Quelch, c’est que les férus de simplicité délaissent la consommation de produits pour la quête d’expériences. Pensez aux beatniks ou aux écogastronomes : les expériences de vie gagnent en valeur alors que les objets perdent leur cachet. Évidemment, les experts en marketing ont immédiatement intégré cette notion. Starbucks a lancé cette année sa marque de café instantané en vantant non pas les propriétés (tel le goût) de la boisson, mais bien la « qualité de vie » toute simple dont elle est censée faire la promotion.
Pourtant, même quand le Pr Quelch nous aura révélé comment faire consommer les amateurs de simplicité (ce qui marquera le retour de la complexité, je vous en passe un papier), nos expériences les plus chères continueront d’être celles que les pros du marketing ne sauront pas prévoir. Les rencontres fortuites. Les heureuses trouvailles. Irréductibles au souci de rentabilité, ces expériences s’offrent à nous avec une dose de mystère, une odeur de destin ou de fortune. Nous les vivons donc de manière beaucoup plus intime et les jugeons plus authentiques, plus personnelles que tout ce qui se facture. Si l’on va au bout du raisonnement de Quelch, la véritable simplicité découle de ce genre d’expériences, de celles qui surviennent naturellement et seulement quand la vie suit son cours.
D’où ma présence insensée ici, à Tokyo, sans préparation. En plein parc Rinshinomori, apprendrai-je plus tard. Perpétuant la tradition matinale du radio taiso (radio-gymnastique), vieille de 81 ans. Là, alors que l’ombre d’un corbeau plane sur le square et que la voix d’un enfant retentit au loin, je communie avec une expérience de simplicité pure, parce que non planifiée, inattendue.
Si cette halte avait été prévue, son interprétation coulerait de source. Vécue ainsi, elle enchante.
Ça, c’est la théorie. En pratique, Tokyo est réfractaire à la simplicité, et moi aussi. J’improvise donc quelques règles. Je me permets de demander conseil aux passants. Question : quel est le plus bel endroit à Tokyo ? J’ai quelques pistes, mais les réponses sont souvent évasives, comme si la complexité de cette ville décourageait tout souvenir précis. Quelqu’un m’affirme carrément : « Tokyo est le dernier endroit sur Terre à visiter sans plan. Vous devriez en faire un. »
Je suis ici en quête d’expériences culminantes : rencontres et trouvailles promises par le destin. Je pars donc avec mon anti-plan. Bribes d’informations et vagues indications.
Il n’a pas tort. D’ordinaire, j’en ai un. Mais je suis ici en quête d’expériences culminantes : rencontres et trouvailles promises par le destin. Je pars donc avec mon anti-plan. Bribes d’informations et vagues indications. Au gré des rues marchandes de Meguro, par-delà boulangeries et cafés, magasins de sous-vêtements et de gougounes, comptoirs à udon et à sempiternels bols de curry. Des haut-parleurs diffusent une musique d’ascenseur qui semble tirée d’un vieux film. Des dizaines de boutiques proposent du mobilier de teck des années 1960, et sous les auvents des femmes vantent leurs fraises et leurs durians. À la vitrine d’un salon de coiffure, je lis, dans un anglais approximatif : « A Million Happiness Is All Around You. » (Un million de bonheur vous entoure partout.) Ouvert à tout, goûtant l’instant, j’ai de nouveau cette familière intuition onirique d’être à ma place au moment de passer, sur Meguro-dori, devant un endroit nommé Dream Japan.
à Tokyo
Trois des 18 chambres de l’hôtel Claska ont été réalisées à la main par de jeunes décorateurs japonais (dont une qui est agrémentée de quelque 1000 toutous).
1-3-18 Chuo-cho, Meguro-ku, 81-3-3719-8121, claska.com
à Tokyo
En plus de servir le meilleur tonkatsu de Tokyo, le Maisen Tonkatsu, à Omotesando Hills, prépare des escalopes de porc frites simples et savoureuses.
4-8-5 Jingu-mae, Shibuya-ku, 81-3-3470-0071
à Tokyo
Dans le doute, errez dans un des nombreux parcs de Tokyo pour vous convaincre que l’ordre règne (malgré tout). Le parc Rinshinomori est parfait pour les exercices matinaux, alors que l’Institute for Nature Study est une jungle qui occupe 200 000 mètres carrés d’un ancien domaine seigneurial.
Institute for Nature Study 5-21-5 Shirokanedai, Minato-ku, ins.kahaku.go.jp
Rinshinomori Park / Parc Rinshinomori 2-6-11 Oyamadai, Shinagawa-ku, 81-3-3792-3800
L’art s’affiche partout en ville, bien sûr au Tokyo Metropolitan Museum of Photography, mais aussi, de façon moins évidente, au septième étage du Midtown Tower, où la création virtuelle interactive d-labo de la banque Suruga invite le passant à se voir sur image satellite. Bien que ce ne soit pas conçu comme une œuvre d’art, c’est bien l’impression que l’endroit projette.
Midtown Tower 9-7-1 Akasaka, Minato-ku, d-labo-midtown.com
Tokyo Metropolitan Museum of Photography, 1-13-3 Mita Meguro-ku, 81-3-3280-0099, syabi.com
Perdu dans le quartier des love hotels de Shibuya, la Classical Music Lounge Lion est une salle équipée d’immenses haut-parleurs et d’une seule et unique platine. Sirotez un thé au son magnifique de la musique classique.
2-19-13 Dogenzaka, Shibuya-ku, 81-3-3461-6858, lion.main
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Premier prix, catégorie récit.
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