Voyages en famille

Haletant, je peine à rester dans le sillage de mon beau-frère Jay, un ancien cycliste professionnel, et de mon frère Doug, un guide à vélo établi en Europe depuis maintenant dix ans. Nous pédalons avec vigueur sur la Côte d’Or, un escarpement calcaire baigné de soleil, d’où proviennent certains des fleurons de Bourgogne. À mi-chemin, nous passons devant un couple âgé en train d’inspecter les grappes de leurs vignes taillées au cordeau. D’abord indifférent, le couple se redresse tout à coup pour mieux observer notre petit groupe. La vue de ma mère septuagénaire montée sur une robuste bécane et menant un peloton d’hommes en lycra a, certes, de quoi étonner.

Quelques mois plus tôt, Doug, ma sœur Heather et moi avions discuté de la meilleure façon de célébrer les 70 ans de notre mère. La famille ayant un penchant pour les vacances actives, nous avons opté pour une tournée en vélo des régions vinicoles de France. Doug a proposé un itinéraire éreintant : visite d’une ferme qui produit du crémant depuis cinq générations, excursions le long des falaises ocre de Provence et réservation dans un resto étoilé au Michelin. Et beaucoup de vélo : l’ascension du Ventoux, de l’Alpe d’Huez et de ces autres classiques qui épicent le Tour de France.

Tout ça semblait beau, mais j’avais un doute : comment une septuagénaire, un bambin d’à peine deux ans, un ex-cycliste professionnel, une fratrie ayant l’esprit de compétition et leurs conjoints pourraient-ils tenir le même rythme (et s’entendre) pendant deux semaines, entassés dans une seule fourgonnette, à sillonner la France et escalader en vélo les pentes les plus légendaires du pays ? Heureusement, il y aurait du vin. Et mon frère avait une petite idée derrière la tête.

Lorsque Doug s’amène dans un crissement de pneus au point de ralliement à Dijon (tous les autres avaient pris l’avion de divers coins du monde) sa fourgonnette est chargée de vélos, presque tous en fibre de carbone, avec composants ultralégers. J’y vois une remorque pour Bodi, mon fils de deux ans, qui après la longue envolée depuis la Colombie-Britannique fait la course sur les pavés avant de s’assoupir sur un sac de voyage. Pour maman, il y a un vélo de randonnée tout confort. Mais qu’est-ce que c’est que ce panneau de commande sur le guidon ? « C’est le renfort électrique », lance Doug, qui montre le moteur à piles qui augmentera la puissance du coup de pédale donné par maman. (La bicyclette ne roule pas toute seule.)

Mais la bécane semble lourde, ce qui préoccupe notre mère. Lors d’une séance d’entraînement le lendemain matin, ralentissant pour faire son arrêt, elle s’étale dans l’herbe comme un séquoia coupé qui s’incline lentement. Imperturbable, elle se relève d’un bond. « En 10 ans, je n’ai pas fait plus de 20 km à vélo, explique-t-elle. Donnez-moi un peu de temps. »

Voilà qui n’est pas nécessaire. À notre première montée abrupte, Doug, Jay et moi-même bataillons pour prendre la tête. Chacun rétrograde et s’apprête à livrer une course féroce jusqu’au sommet. À mi-chemin, les mollets douloureux et les cœurs pantelants, nous sommes dépassés par une maman allègre, qui a le culot de se moquer : « Est-ce que je vous envoie la voiture secours ? » avant de filer comme l’éclair et de disparaître au tournant.

Heureusement qu’il y a le vin pour conforter nos egos froissés. Attablés dans la semi-pénombre des Caves de l’Abbaye, près du cœur de Beaune, nous écoutons Pascal Wagner, notre sommelier personnel pour la journée. Qualifié d’« encyclopédie œnologique vivante » par le magazine Bon Appétit, il dirige une dégustation de six bouteilles : deux pinots, trois chardonnays, et un passe-tout-grain, l’un des rares rouges de Bourgogne assemblé de cépages autres que le pinot. « Ne sirotez pas le vin ! Il faut y mordre comme dans une pomme verte, dit Wagner. Maintenant, mastiquez et inspirez. »

La sélection est constituée de divers crus, d’appellations et de classifications diverses, allant de « villages » à « premier cru ». En suivant scrupuleusement les instructions de Wagner (au moins trois inhalations tout en mastiquant pour bien apprécier le vin), je goûte aux saveurs qui s’éveillent. Me servant de la même technique pour les onze fromages bios étalés en nombre impair par souci de symétrie et d’esthétique, je me dis que Wagner vient de changer en mieux ma façon de goûter aux aliments.

Alors que le sommelier s’apprête à remplir nos verres, ma sœur, qui n’a pas bu une gorgée, nous confie : « Je ne savais quand l’annoncer : je suis enceinte ! » Éclat de joie général. Wagner s’empare d’une bouteille de son vin préféré, un Maranges 2007 de culture bio, provenant d’un vignoble labouré à l’ancienne. S’ensuit un repas de pâtes maison et de légumes accompagné de trois verres de jus de raisin qui suffisent pour assommer Bodi, lequel roupille derrière un tonneau.

Quelques heures plus tard, nous titubons dans la lumière du jour. À cheval sur nos vélos, Doug nous guide le long d’étroites rues pavées. Laissant derrière les cathédrales, nous traversons champs et forêts pour atteindre de lointains villages et les sommets surplombant ces communes connues pour leurs blancs tels meursault, puligny-montrachet et chassagne-montrachet. En soirée, nous rentrons à la villa de location, après 58 km à vélo. J’éprouve une agréable fatigue et le bonheur de retrouver au sein de notre famille, que la vie s’était chargée de disperser aux quatre coins du monde, cet esprit de corps qui animait les sorties en camping de notre enfance. À part un arrière-train endolori, maman pète le feu. Et de s’enquérir : « On va où demain ? » 


Vos commentaires : courrier@enroutemag.net

Où se restaurer

Pour une immersion bourguignonne, rien ne vaut un repas dans la cuisine des Caves de l’Abbaye. Si la chance vous sourit, le célèbre sommelier Pascal Wagner vous servira un maranges 2007 bio et son savoir encyclopé­dique des vins pour arroser un délicieux repas convivial composé des meilleurs produits des agriculteurs et artisans locaux.

28, rue Sylvestre-Chauvelot, Beaune, 33-3-80-21-98-13, caves-abbaye-beaune.com 

Quoi faire

Tenté par une luxueuse randonnée guidée à vélo dans le vignoble bourguignon ? Le voyagiste DuVine Adventures offre un circuit de 143 km qui s’étend sur six jours. En chemin, profitez de dégustations à Pommard, à Vosne-Romanée et à Aloxe-Corton et de nuitées dans des châteaux.

888-396-5383, duvine.com