Voyage
La ville inimaginable
Avec quelque 19 millions d’habitants, São Paulo est chaotique. Comment, alors, cette mégalopole est-elle devenue une ville à ce point gagnante ?
Connue pour son chaos ambiant, São Paulo est la preuve que l'imprévu a sa place dans la planification urbaine.
M’engouffrant dans le premier taxi de la file à l’aéroport international de Guarulhos, je demande au chauffeur de me mener au Fasano. C’est un des hôtels les plus célèbres de São Paulo, mais l’homme n’en a jamais entendu parler et n’arrive pas à le situer. Il sort se renseigner auprès de son répartiteur avant de démarrer. Je m’accroche tandis que nous filons vers un horizon de gratte-ciels, laissant derrière nous un amas de minuscules squats. Une fois au pied des tours, nous nous faisons couper par un train de motoboys. Serpentant en file indienne dans le trafic, ces coursiers à moto tracent sur la chaussée des lignes invisibles que les automobilistes n’osent pas franchir : on dit ici que la vengeance s’abat inexorablement sur quiconque renverse un motoboy, et ce, avant même que les policiers rappliquent.
Rapidement, je comprends que l’ignorance de mon chauffeur, loin d’être exceptionnelle, est la règle dans le quotidien de São Paulo. Cette mégapole de 19 millions d’habitants (le nombre varie selon les interlocuteurs) n’a ni centre-ville ni zones résidentielles ; elle n’est qu’urbanité, dans tous les sens. Sans bord de mer ni de lac, sans chaîne de montagnes à l’horizon ou quoi que ce soit qui ressemble à une quelconque planification, la ville commence et finit on ne sait où. Elle est si vaste qu’aucune carte ne parvient à indiquer tous les noms de rues. Comment voulez-vous qu’un taxi s’y retrouve ?
Ici, se déplacer du point A au point B, c’est partir en orbite. La seule façon de s'en sortir, c'est d'improviser. São Paulo stimule la pensée de ceux qui en arpentent les rues.
J’apprends vite, pendant ma semaine ici, à déchiffrer les quartiers pour m’orienter : Jardins et ses boutiques haut de gamme ; Higienópolis et ses restos créatifs ; Centro, où s’anime la vieille ville ; Liberdade et son parfum d’Asie ; Vila Madalena, repaire bohème des artistes et des noctambules. C’est ainsi que les Paulistes appréhendent leur ville. Inversement, le plan de São Paulo (ou de toute autre ville) reflète aussi la façon dont ses habitants pensent et vivent, à la façon d’un réseau neuronal. À Montréal, à Toronto et à Vancouver, les foules se déplacent selon une grille prévisible d’intersections à angles droits. Rien de tel à São Paulo, immense dédale de courbes brisées et d’angles irréguliers fondé il y a 450 ans. Ici, se déplacer du point A au point B, c’est partir en orbite ; on retrace rarement ses pas, tant les possibilités de parcours sont nombreuses. Improviser devient la seule façon de s’y retrouver. Ainsi vont les Paulistes dans la ville, ainsi vont-ils dans la vie. Ni efficace ni prévisible, São Paulo stimule la créativité de tous ceux qui en arpentent les rues.
« Avant, le profil de São Paulo était laid et brouillon ; à présent, il n’est que laid », note l’architecte Isay Weinfeld, qui a signé certains des édifices majeurs de la ville, dont le Fasano. Il fait allusion à l’interdiction de l’affichage public décrétée par les autorités locales : on ne voit aucun panneau-réclame, imprimé ou électronique, nulle part. Voilà qui soulève un paradoxe déterminant : Weinfeld et ses concitoyens raillent l’apparence de leur ville, mais s’accordent pour dire que sa banale surface masque un monde coloré et créatif. Oui, la ligne des toits est triste, mais, comme le suggère Weinfeld, « ce n’est pas ce qu’il faut regarder. La beauté de São Paulo demande qu’on la cherche. Elle traîne les rues, au hasard des intersections ».
« La beauté de São Paulo demande qu’on la cherche. Elle traîne les rues, au hasard des intersections », croit l'architecte Isay Weinfeld. La ligne des toits est triste, « mais ce n'est pas ce qu'il faut regarder », soutient-il.
Ce qui décrit parfaitement ce que j’ai vu en me rendant à son bureau, situé sur une rue dérobée où se côtoient tours néoclassiques et minuscules maisons. Dans toute autre ville nord-américaine, une telle bigarrure apparaîtrait comme un désastre urbanistique ; ici, elle est accueillante, à l’échelle humaine. Le quartier est une forêt d’édifices dont la hauteur variable permet à la lumière du soleil de s’infiltrer jusqu’au sol ; les maisonnettes semblent protégées et non écrasées par les gratte-ciels. Je m’attendais à trouver le bureau de Weinfeld dans l’une de ces tours, mais je l’ai déniché dans un bijou d’architecture moderne à deux étages. La salle de conférence donne sur la verdure d’une cour dominée par les balcons voisins.
Un peu plus au nord, dans Vila Madalena, le design, la mode et l’art sont florissants, entre autres à la Galeria Fortes Vilaça, cube de verre givré dont la lumière diffuse attire les passants. Le jeune directeur de cette galerie qui abrite l’une des meilleures collections d’art local et mondial en ville, Alexandre Gabriel, a tout du conservateur type (barbe de deux jours, lunettes, taille mince), mais s’exprime, heureusement, en toute simplicité. « Le chaos de São Paulo est une source d’inspiration. Ici, on est soumis à un flux constant d’information », remarque-t-il, ajoutant que l’absence de repères fiables garde les résidants en alerte. Selon lui, l’essence de São Paulo s’exprime le mieux par le biais des graffitis. « Interdisez les panneaux-réclame tant que vous voudrez, vous n’empêcherez pas les gens d’utiliser la ville comme une toile. Et São Paulo est une formidable toile. »
L’essence de São Paulo s’exprime le mieux par le biais des graffitis. « Vous n’empêcherez pas les gens d’utiliser la ville comme une toile. Et São Paulo est une formidable toile », explique le conservateur Alexandre Gabriel.
De fait, presque toute surface est couverte de graffitis, purs gestes de vandalisme pour la plupart, mais dont certains retiendront votre attention longtemps. Attablé dans un petit café de Vila Madalena, je me surprends à contempler au loin, par-delà un pont, un autre quartier dense, gris béton. Il me faut 20 min pour comprendre qu’il s’agit en réalité d’un immense graffiti noir et blanc. Dans une ville plus ordonnée, le trompe-l’œil n’aurait leurré personne. Ici, ça marche.
De toutes les splendeurs que le hasard me fait découvrir, nulle n’égale l’enchevêtrement de coussins tubulaires que je découvre dans le hall de l’hôtel Unique, édifice tout en angles droits et en cercles parfaits. De loin, cette audacieuse chaise longue des vedettes du design mobilier Fernando et Humberto Campana ressemble à l’un de ces plans indéchiffrables de São Paulo. De près, on dirait plutôt un réseau artériel, le pouls de la ville qui bat dans un meuble.
Il est 4 h du matin et toutes les tables de la boulangerie Bella Paulista sont prises. Je m’assois donc au comptoir, derrière lequel les employés s’activent à préparer pizzas et sandwichs. Dans l’univers de la restauration à São Paulo, les boulangeries comme celle-ci occupent une place importante ; en plus de fabriquer du pain et des pâtisseries, elles servent à manger toute la nuit, et on y casse la croûte après une soirée en ville (dans mon cas, après avoir assisté à un concert de jazz au Bar Camará et être allé danser au Bar Samba). La salle de Bella Paulista résonne du tintement de la vaisselle et des conversations animées des clients. Le jeune homme à côté de moi commande un classique de l’alimentation pauliste : un sandwich à la mortadelle, chaud et aussi débordant de viande qu’un smoked meat montréalais. Poussé par la faim, il tient son sandwich en équilibre dans une main, tandis que de l’autre il tartine de moutarde chaque énorme bouchée.
Les Paulistes aiment manger au resto. Ça se constate dans les boulangeries et les lanchonetes (casse-croûte) qui se trouvent à chaque intersection majeure, où l’on sert des délices telles que pastéis (dumplings frits, farcis de viande, de poisson ou de fromage), bolinhos (beignes) et sandwichs « Beyrouth » (rosbif, fromage et zahtar sur pita), gracieuseté de la communauté libanaise de la ville. « Il n’existe pas d’endroit où l’on mange mieux qu’à São Paulo », proclame Luiza Sá, guitariste de la formation pop CSS (pour Cansei de Ser Sexy : fatiguée d’être sexy). Depuis qu’il a inscrit la chanson Music Is My Hot, Hot Sex aux palmarès nord-américains il y a deux ans, le groupe a fait le tour du monde. Et ce que Luiza Sá aime par-dessus tout lorsqu’elle rentre chez elle, c’est la nourriture. « Même pour 5 $, tu peux t’offrir un repas nourrissant et délicieux. Et copieux. »
Mais l’on n’y mange pas que sur le pouce. Cosmopolite, São Paulo abrite d’importantes communautés italienne, allemande et japonaise qui ont donné naissance à une cuisine internationale où se mêlent les techniques et saveurs d’Europe et d’Asie. Mais c’est le regain d’intérêt qu’on y sent pour la cuisine brésilienne régionale qui séduit les gastronomes. « Toutes ces années de mondialisation ont poussé les cultures régionales à réagir », remarque Josimar Melo, le critique culinaire le plus respecté de São Paulo (il écrit pour le quotidien Folha), auteur du Guia Josimar Melo, un guide des 800 meilleurs restos de la ville. « Nous assistons à la renaissance des valeurs culinaires brésiliennes et redécouvrons recettes et ingrédients oubliés. »
Je cause avec Melo devant un café au Capim Santo, haut lieu de la nouvelle cuisine brésilienne. Le midi, une foule bigarrée fréquente ce restaurant situé entre les tours à bureaux de l’avenue Paulista et les boutiques haut de gamme de la rue Oscar Freire. Certains y viennent pour le buffet et repartent aussitôt travailler ; d’autres prolongent le dessert dans la luxuriante cour arrière. La chef prodige du Capim Santo, Morena Leite, n’a que 28 ans. Sitôt ses études culinaires à Paris terminées, elle est rentrée au Brésil, où elle a mis au point une version de bacalhau (morue salée), vestige un peu terne du colonialisme portugais, qu’elle apprête avec du manioc jaune vif et des olives vertes : à l’œil et en bouche, le résultat envoûte. Son ragoût de bœuf séché à la citrouille, aux oignons et au persil est servi dans une gourde évidée. « En France, la cuisine est une activité sérieuse, sévère même, dit-elle. J’ai bossé dans des endroits où il était interdit de rire en cuisine. J’ai adopté l’approche contraire. On doit prendre plaisir à cuisiner, parce que les émotions ressenties quand on prépare un plat se retrouvent dans l’assiette. »
São Paulo a su tirer profit du fait que l’activité humaine contrecarre immanquablement les projets les mieux préparés et que, le plus souvent, les conséquences imprévues valent mieux que ce que les planificateurs cherchaient à accomplir. Voyez le Mercado Municipal, installé entre les édifices centenaires du Centro, au cœur de la vieille ville ; sur des étals soignés, les marchands y proposent fruits, légumes, viandes et fromages. Mais l’action, la vraie, se déroule souvent dans les rues voisines, que les commerçants ont transformées en un bazar grouillant de monde. Des chariots bâchés et remplis de jouets, de sacs et de bijoux cachent les vitrines chatoyantes des boutiques. Un homme décortique et tranche des ananas sur une table de fortune, murmurant « Ananás, ananás » sans jamais lever les yeux de son couteau ou de ses fruits juteux. Les trottoirs débordant de vendeurs criant leurs marchandises, les clients ont ainsi pris possession des rues. Seuls les camions de livraison osent s’y frayer un chemin, et seulement parce qu’il le faut. Tout, absolument tout est à vendre. Les résidants affirment d’ailleurs qu’on peut se procurer, à São Paulo, quoi que ce soit de disponible n’importe où dans le monde.
À travers la clameur, on perçoit comme des sirènes d’alarme miniatures. Des adolescents font la démonstration d’un hélicoptère-jouet : on souffle un ballon, on l’attache à un rotor de plastique et, à mesure qu’il se dégonfle, les pales tournent et propulsent le tout dans les airs, produisant un joyeux couinement. Mon fils de trois ans adorera. Les ados demandent six réaux (3,35 $) pour ce qui ne vaut guère que 50 centavos. J’ai beau avoir le mot gringo écrit dans le front, je sauve la mise : quatre hélicos pour 10 réaux (5,60 $). Le marchandage ne prend pas plus de 30 secondes ; les ados ont déjà ferré un autre poisson. Infractions aux règlements, risques pour la santé publique et marchandises plus ou moins licites ont cours à la grandeur de ce bazar. Dans nos contrées, les élus municipaux auraient rapidement fait le ménage dans tout ça. Mais toute règle est adoptée pour être transgressée, à São Paulo plus qu’ailleurs.
Vos commentaires : courrier@enroutemag.net
L’architecte Isay Weinfeld a réussi à insuffler au Fasano une impression de chaleur. Des fauteuils en cuir du hall jusqu’à la vue panoramique depuis la piscine au 21e étage, l'hôtel propose un luxe à la fois élégant et confortable.
Rua Vittorio Fasano 88, 55-11-3896-4000, fasano.com.br
Inspiré de son homologue parisien, L’Hotel est doté d’antiquités et de salles de bain en marbre qui lui confèrent un cachet européen.
Alameda Campinas 266, 55-11-2183-0500, lhotel.com.br
L’hôtel Unique porte bien son nom. Le design de l’architecte Ruy Ohtake n’est qu’angles droits et courbes parfaites, jusque dans les planchers arqués des suites.
Av. Brigadeiro Luís Antônio 4700, 55-11-3055-4700, hotelunique.com.br
Cette ville d’immigrants rivalise avec Toronto comme capitale multiculturelle mondiale ; même les menus sont internationaux. Carlota sert un sushi à la brésilienne : tartare de saumon avec fruits marinés au saké.
Rua Sergipe 753, 55-11-3661-8670, carlota.com.br
Pour une cuisine plus typiquement brésilienne, prenez une table au Capim Santo. Les desserts de la chef Morena Leite (telle sa crème brûlée au jaque) marient technique française et ingrédients brésiliens.
Alameda Ministro Rocha Azevedo 471, 55-11-3068-8486, capimsanto.com.br
Envie d’un sandwich gastronomique à 4 h du matin ? Rendez-vous à la boulangerie Bella Paulista.
Rua Haddock Lobo 354, 11-55-3214-3347
São Paulo est le paradis du magasinage, particulièrement près de la rue Oscar Freire. Clube Chocolate est un bon point de départ, avec ses trois étages de mode de stylistes brésiliens (mais, hélas, pas de chocolat !). Vous pouvez aussi marchander à cœur joie au bazar débordant d’activité près du Mercado Municipal. Amateur d’art ? Allez à la Galeria Fortes Vilaça, qui représente certains des meilleurs artistes locaux. Passez la nuit à danser au Bar Camará ou au Bar Samba, dont la murale, aux allures de bédé, représente une joyeuse scène de musiciens et de danseuses, à l’image, soir après soir, du plancher de danse du club.
Bar Camará Rua Luís Murat 308, 55-11-3816-6765
Bar Samba Rua Fidalga 308, 55-11-3819-4619
Clube Chocolate Rua Oscar Freire 913, 55-11-3084-1500
Galeria Fortes Vilaça Rua Fradique Coutinho 1500, 55-11-3097-0384, fortesvilaca.com.br
Mercado Municipal Rua da Cantareira 306, 55-11-3326-6664, mercadomunicpal.com.br
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