Voyage : Nevada

La ville qui roule sur l’art

Les galeries y poussent comme des champignons et Frank Gehry y est à l’œuvre : Las Vegas mise sur la culture avec un grand C.

Par Genevieve Paiement
Photos par Daniel Hennessy

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En ce samedi soir, je suis à la Dust Gallery pour un vernissage : l’artiste angeleno Patrick Nickell expose ses sculptures murales de carton et de contreplaqué aux tons pastel. Le vaste local aux baies vitrées, aux plafonds hauts, aux sols en béton et aux murs blancs grouille d’une foule qui placote et sirote du vin blanc dans la lumière du soleil couchant. Sur une étagère en métal du bureau à aire ouverte, j’aperçois l’emblème du connaisseur branché : une sculpture hypercolorée de Takeshi Murakami, le roi du néo-pop art à la nippone.

Le nouveau complexe de lofts en copropriété qui abrite la galerie a beau s’appeler SoHo Lofts, je suis à mille lieues de Manhattan, tant en termes de géographie que de culture. Preuve : à quelques coins de rue se dresse la Cupid’s Wedding Chapel, où, pour un gros 399 $, on vous arrange une cérémonie nuptiale bénie par le King. En attendant le taxi qui me ramènera à mon mégapalace, le Wynn, je médite sur la phénoménale capacité de cette ville à générer sa propre mythologie. En un siècle, Las Vegas s’est transformée de simple village ferroviaire en métropole de deux millions d’habitants attirant plus de 40 millions de visiteurs par an. Dans cette capitale mondiale autoproclamée du divertissement, nul art n’est plus florissant que celui de la persuasion. Qu’on y érige un volcan, une barrière de corail ou des montagnes russes, le monde voudra toujours le voir pour le croire.

Moi, ce qui m’attire à Vegas a la réputation d’être une denrée rare par ici. Ce n’est donc ni le kitsch, ni le quétaine (bien que le Liberace Museum soit aussi éblouissant qu’une boule disco à paillettes), ni même la féerie à la Disney du Strip, aussi spectaculaire soit-il. Je suis ici pour l’art avec un grand A.

À l’occasion du First Friday, un événement qui a lieu chaque premier vendredi du mois dans l’Arts District, j’observe des résidants déambulant en famille ou savourant des épis de blé d’Inde, tandis que des étudiants en art font le tour des galeries, un verre de plastique rempli de bière à la main. Avec ses boutiques condamnées et ses magasins d’aubaines, ce secteur n’a rien de surfait et respire l’authenticité. Il est bon de pouvoir se balader dans un coin de la ville qui ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas, genre l’Égypte ancienne ou Paris.

Quittant la lumière éblouissante du soleil à son zénith pour la blancheur zen du Las Vegas Art Museum (ou LVAM), je suis accueillie par une bouffée d’air climatisé glacial. (Vegas ne connaît que deux réglages de température : désert cani-culaire ou congélo casino.) Le LVAM, qui cohabite avec la bibliothèque Sahara West, dans la banlieue huppée de Sommerlin, est le seul musée des beaux-arts de cette envergure en ville ; sa collection prend d’ailleurs une telle ampleur qu’il se cherche un nouveau toit. J’y admire les peintures du Britannique Paul Morrison, qui représente des silhouettes noir et blanc, et celles de l’Argentine Victoria Gitman, aujourd’hui basée à Miami, qui illustre avec un réalisme saisissant des sacs ornés de perles.

« Cette ville est un chef-d’œuvre d’architecture récréative, ce qui n’est pas nécessairement incompatible avec l’art contemporain. » – Libby Lumpkin, directrice, LVAM 

« Il n’y a aucune raison que Las Vegas stagne au dernier rang des destinations culturelles », lance Libby Lumpkin, critique d’art et directrice du LVAM, en m’escortant dans les salles spacieuses de son musée. « Cette ville est un chef-d’œuvre d’architecture récréative, ce qui n’est pas nécessairement incompatible avec l’art contemporain. Je crois que nous assistons à l’émergence d’un métissage de l’art, de l’architecture et du monde du spectacle, et que d’autres styles vont naître. »

Mme Lumpkin a aidé le promoteur milliardaire Steve Wynn à amasser une collection qui ratisse large, des grands maîtres de la Renaissance aux vedettes du pop art, de Rubens à Pollock. (Wynn est aussi tristement célèbre pour avoir accidentellement déchiré un Picasso d’un coup de coude.)
« Steve a fait quelques très bonnes affaires, même si la note paraissait alors salée, raconte-t-elle. Il a montré la voie aux autres collectionneurs de Vegas et stimulé le marché mondial de l’art. » Du jour au lendemain, patrons de casinos et hôteliers se sont mis à assembler d’impressionnantes collections, et le monde de l’art n’a plus été le même.

En ouvrant une fenêtre sur un monde en trompe-l’œil où la fête bat toujours son plein, les vagues de projets immobiliers qui déferlent sur Las Vegas ont apporté leur (pas toujours modeste) contribution à l’arrivée de l’art en ville. Du vaste chantier du quartier Union Park, près du centre-ville, sortiront le sculptural Lou Ruvo Brain Institute, signé Frank Gehry, et le Smith Center for the Performing Arts, tout premier centre des arts de la scène de Vegas. Sur le Strip, le CityCenter du MGM Mirage, un mégaprojet multifonctionnel de 8 milliards de dollars qui a reçu une certification LEED, a été conçu par une pléiade de starchitectes, dont Daniel Libeskind, Norman Foster et Cesar Pelli, histoire de mettre toutes les chances de son côté.

« Le CityCenter va faire autant pour le tourisme culturel à Las Vegas que le Guggenheim à Bilbao ou le Millennium Park à Chicago », affirme Michele Quinn, conseillère aux acquisitions du CityCenter, qui dispose d’un budget de 40 millions. Son nouveau cabinet consultatif a pignon sur une rue résidentielle, non loin de l’Arts District, dans un bungalow couleur pêche ; des photos de l’Allemande Vera Lutter, sortes de négatifs de paysages urbains et de monuments, en ornent les murs sable. À l’arrière, j’aperçois des bancs de cuir blanc et une cour de galets.

L’une des premières acquisitions de Mme Quinn a été la murale de 9 m d’Arturo Herrera qui se trouve dans le hall du THEhotel at Mandala Bay ; pour le CityCenter, elle a commandé des œuvres d’artistes en vue tels Jenny Holzer, Nancy Rubins et Richard Long, en plus d’acheter des grands formats de Frank Stella et de Claes Oldenburg. Pour elle comme pour tant d’autres, Las Vegas est la ville de tous les possibles. « Aurais-je pu travailler avec de telles pointures à New York ? J’en doute », avance-t-elle à propos du risque qu’a représenté son retour dans sa ville natale après plusieurs années à Manhattan. « J’aurais probablement abouti dans une galerie de taille moyenne mais de bon goût. »

À Las Vegas, « bon goût » et « taille moyenne » sont des notions inconnues. Au Venetian Resort, à l’entrée du musée de cire interactif Madame Tussauds, je repère deux dames âgées en bermuda qui serrent dans leurs bras la statue de cire de Whoopi Goldberg. Pourtant, même si le Guggenheim Hermitage du Venetian vient de fermer ses portes après sept ans d’existence, une visite à la Gallery of Fine Art du Bellagio (où je parcours l’expo American Modernism, qui présente des œuvres de Georgia O’Keeffe et d’Arshile Gorky) démontre que, même sur le Strip, l’art peut s’enraciner et survivre comme par miracle, telle une fleur poussant dans le béton.

Au restaurant Picasso du Bellagio, il y a pour 30 millions de dollars de toiles et de céramiques du grand Pablo, gracieuseté de Steve Wynn (qui les a vendues avec l’hôtel à MGM Mirage). Assise sous le Vase de fleurs et compotier, savamment éclairé et agrémenté d’un joli bouquet aux couleurs complémentaires, je découvre l’œuvre d’art en tant qu’accessoire de déco. Traitez-moi de snob de la côte Est ou de Montréalaise blasée (deux insultes déjà employées par mon Albertain de mari), mais manger sous des Picasso, je trouve que ça fait m’as-tu-vu. Jusqu’à ce que je goûte aux petits plats du chef Julian Serrano. Je ne sais pas pourquoi, mais les huîtres pochées à l’osciètre et à la sauce au vermouth ont encore meilleur goût en compagnie de chefs-d’œuvre.

Alors que le DG français Gilles Kolakowski me vante sa nouvelle porcelaine Bernardaud ornée de jolis gribouillis picassiens du chef, dehors, on entame une symphonie de jets d’eau et de lumière colorée au son d’un Rachmaninov triomphal. Que le spectacle commence ! Le couple de Japonais à la table d’à côté se met à prendre des photos. La baie vitrée du restaurant donne sur le lac artificiel de 32 000 m2 du Bellagio, et la fontaine se met en branle toutes les 15 minutes. La routine habituelle, quoi.

Les galeries branchées façon SoHo ne gommeront jamais les plus populaires attraits de Las Vegas, casinos, bars de danseuses ou concerts de Bette Midler. Et c’est peut-être très bien ainsi. L’art a toujours eu droit de cité à Las Vegas, des néons aveuglants de Fremont Street à la béatification du Cirque du Soleil, mais il est trop accessible pour être reconnu comme tel. Cette ville est une aussi vorace consommatrice d’art et de culture que de toute autre chose. Dans les palaces, le temps se dérobe comme une montre molle de Dalí, et le bleu du faux ciel d’un faux New York, d’un faux Paris ou d’un faux Venise est toujours le même, crépusculaire, à jamais entre chien et loup. Je me surprends pourtant à regarder une voûte céleste d’une rare beauté, d’un bleu sombre et profond, en me passant cette réflexion : « C’est vraiment un ciel superbe, du vrai bon boulot. » Revenant sur terre, je me rends compte qu’il s’agit du vrai ciel, visible depuis le taxi qui me ramène à l’aéroport pour mon vol de nuit ; le manque de sommeil et la fatigue du voyage m’ont temporairement fait perdre mes repères.

Juste à ce moment, j’avise un VUS fuchsia de type limousine aux glaces teintées arrivant à notre hauteur et, par une vitre baissée, une demi-douzaine de femmes sur leur 36 qui m’envoient la main en s’époumonant. Comment l’art et la culture peuvent-ils prendre racine dans un endroit où une telle scène est monnaie courante ? J’ai ma réponse : une ville où l’on ne sait plus distinguer le vrai ciel du faux est une ville où tout est possible.


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Publié: 1 septembre 2008. Étiquettes: architecture, art, CityCenter, cullture, Frank Gehry, Las Vegas Art Museum, Lou Ruvo Brain Institute, restaurant Picasso, Smith Center for the Performing Arts, vacances, Wynn.

Les chambres et suites du Wynn Las Vegas sont dé­co­rées de répliques d’œuvres de la collection de Steve Wynn. Les fenêtres pleine hauteur et pleine grandeur offrent une vue sur la ligne des toits ou sur un golf de 6,5 km, agrémenté de chutes, d’un ruisseau et de marécages.
3131 Las Vegas Blvd. S., 877-321-9966, wynnlasvegas.com

Les tons de terre et l’élégant mo­bilier des chambres du Bellagio incarnent le raffinement subtil, qua­lité rare dans cette ville. En plus de la galerie d’art, vi­si­tez le spa et le centre de remise en forme, excellents. (Le second propose entraîneurs en résidence et impres­sionnant choix de cours.)
3600 Las Vegas Blvd. S., 888-987-6667, bellagio.com

À 15 min du Strip et à quelques pas du Red Rock Canyon et de ses spectaculaires paysages lunaires de grès rouge, le JW Marriott Las Vegas Resort & Spa at Summerlin est un grandiose complexe de style méditerranéen de 20 ha.
221 N. Rampart Blvd., 702-869-7777, jwlasvegasresort.com
 

Au Picasso, les plats du chef des cuisines Julian Serrano sont aussi magistraux que les toiles. Demandez une place près d’une fenêtre avec vue sur le lac artificiel pour admirer le spectacle de la fontaine du Bellagio, qui a lieu toutes les 15 ou 30 minutes.
3600 Las Vegas Blvd S., 866-259-7111, bellagio.com

Si ce n’étaient de la fontaine dans la cour et du service hyperconvivial, le Bouchon, du chef Thomas Keller (l’homme derrière le French Laundry), aurait tout du parfait bistrot parisien.
3355 Las Vegas Blvd. S., 877-883-6423, venetian.com

Qu’il s’agisse d’enseignes au néon ou de toiles impressionnistes, l’art à Vegas peut être apprécié sur le Strip, dans l’Arts District et ailleurs.

Bellagio Gallery of Fine Art 3600 Las Vegas Blvd. S., 877-957-9777, bellagio.com  et citycenter.com Dust Gallery 900 Las Vegas Blvd. S., Suite 120B, 702-880-3878, dustgallery.com
First Friday 702-384-0092, firstfriday-lasvegas.org
Fremont Street Experience 425 Fremont St., 877-VEGAS4U, vegasexperience.com
Las Vegas Art Museum 9600 W. Sahara Ave., 702-360-8000, lasvegasartmuseum.org
Liberace Museum 1775 E. Tropicana Ave., 702-798-5595, liberace.org
The Neon Museum
702-387-NEON, neonmuseum.org

Céline est partie, mais les ambassadeurs québécois ne manquent pas. Cinq spectacles du Cirque du Soleil sont présentés à Vegas : Kà (de Robert Lepage), « O » (aquatique), Zumanity (érotique), Love (l’hommage aux Beatles) et Mystère (du Cirque à l’état pur). 800-963-9634, cirquedusoleil.com 

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