Voyage
Le bonheur en suite
Habiter à l’hôtel, c’est profiter en permanence du service aux chambres. Mais qu’en est-il de la vie de quartier ?

Soyons franc. Nous aimons les hôtels pour leurs avantages : emplacement de choix, service aux chambres, intendants, porteurs, piscines, bains à remous, saunas, gymnases, wi-fi, bar bien tenu au rez-de-chaussée, taxis à la porte et concierges voyant aux détails et aux urgences. Ces commodités compensent les inconvénients d’un séjour à l’hôtel : être coupé de notre famille, de nos affaires, des habitudes et relations qui rendent nos vies agréables. Nous attendons d’un grand hôtel qu’il remplace ce qui nous manque par ce qu’on voudrait avoir.
Et si l’on pouvait s’offrir tout ça ? Notre conjoint, notre famille, nos affaires, mais aussi un service hors pair jour et nuit ? Voilà l’attrait de la copropriété hôtelière : on possède la suite où l’on vit, tout en profitant de commodités d’hôtel. À l’instar des palaces à l’ère du chemin de fer, les hôtels en copropriété sont les immeubles de prestige de la société de l’information. À Vancouver, le nouveau et superbe Shangri-La est le plus haut édifice de la ville. Même les monuments vieillissants aspirent à la copropriété hôtelière. Le célèbre Ritz-Carlton de Montréal se soumet présentement à une cure de rajeunissement qui lui redonnera sa place légitime parmi les plus luxueux hôtels du monde, avec 46 résidences à la clé.
En dépit de leurs aspirations, les hôtels en copropriété ont les pieds bien sur terre. « Ils s’adressent aux gens en continuel mouvement autour du globe », résume Bob Pickard, un consultant en relations publiques récemment revenu à Toronto après avoir vécu 13 ans en copropriété hôtelière à Séoul et à Tokyo. Avec sa famille, il loue une suite au SoHo Metropolitan Hotel, où il prend l’ascenseur avec des ressortissants d’Allemagne, de France et d’ailleurs. Quand Pickard et ses semblables hypernomades se retrouvent à l’étranger, les hôtels en copropriété et leur personnel font office de refuge culturel et de service de traduction. Ce sont des lotissements verticaux pour migrants en moyens. Mais puisque le jet-set change de ville comme il change de chemise, que reste-t-il de la notion de voisinage ?
Quand on ne peut bavarder par-dessus la clôture, on le fait avec le portier ou le concierge. Substituer des employés rémunérés aux voisins peut paraître déprimant, mais au fond la relation est la même. « Les amitiés de banlieue sont plutôt superficielles », affirme Gordon Price, directeur du City Program, qui offre des cours sur les enjeux urbains à l’Université Simon Fraser, à Vancouver. Selon lui, les relations de bon voisinage reposent en grande partie sur les formalités, sur les « ça va ? » et les « quel sale temps ! » qui fonctionnent avec tout étranger. « En milieu plus densément peuplé, on choisit nos fréquentations avec plus de discernement, puisque les options sont plus nombreuses. » Or, comme chacun choisit mieux, personne ne se formalise du manque d’intimité, ce qui nous repose des voisins de banlieue écornifleurs. Par ailleurs, conclut Price, l’hôtel en copropriété, avec toutes les rencontres fortuites qu’on y fait chaque jour, « peut être un bel endroit où tomber amoureux ».
Les relations de voisinage reposent surtout sur les formalités, mais avec toutes les rencontres fortuites qu’on y fait, l’hôtel en copropriété est un bel endroit où tomber amoureux.
Qui plus est, regarder par la fenêtre en copropriété hôtelière, c’est comme visionner des archives de la vie urbaine : gratte-papiers des tours voisines, autos et foules qui vont et viennent, portes de commerce qui s’ouvrent et se referment, trajectoires qui s’entrecroisent. Mais la vie de la ville n’est pas confinée à l’extérieur ; on en prend le pouls dans les corridors. « On se sent toujours branché sur ce qui se passe en ville, sur les congrès et autres événements d’importance », constate Stuart Smith, un conseiller en patrimoine de 35 ans qui travaille dans le quartier de la finance de Toronto, à deux rues du One King West, où il a déjà résidé. Car chacun teinte l’ambiance dans les couloirs. « Quand les Yankees viennent affronter les Blue Jays, l’hôtel grouille de fans des Yankees », illustre-t-il en imitant l’accent new-yorkais qui résonne alors dans le hall. Lors du séjour des concurrentes de Miss Univers Canada au One King West, les ascenseurs embaumaient le parfum.

La plus grande qualité de la copropriété hôtelière est sans doute de mettre fin à la dernière forme admise de ségrégation sociale, celle qui sépare les résidents des voyageurs. C’était là un des buts de la proposition soumise par le bureau d’architectes londoniens Agents of Change pour la ville anglaise de Weston-super-Mare : un hôtel en copropriété doté d’une promenade en bord de mer passant sur le toit des appartements. « Si les touristes recherchent des cottages dans les villages, c’est parce que ces endroits n’ont pas été complètement transformés par le tourisme », explique l’architecte Tom Coward. Placer le voyageur au cœur des coutumes locales accroit son sentiment d’appartenance ; Coward emploie l’expression « exclusivité ouverte ». « Dans une petite ville, la frontière entre public et privé est floue, précise-t-il. Il nous est apparu que cela devait faire partie du projet. »
Une exclusivité ouverte, voilà qui décrit assez bien les deux années de Stuart Smith au One King West. Ce dont il se souvient le plus affectueusement, ce sont les conflits surréalistes entre la grande vie d’hôtel et le train-train quotidien : par exemple, prendre l’ascenseur, les bras chargés de sacs d’épicerie, avec des demoiselles d’honneur surexcitées se rendant à la salle de bal pour une réception. « Des moments bizarres mais agréables », résume Smith. Dans cet ascenseur rempli d’étrangers, chacun s’offrait un aperçu de la vie privée des autres pour en ressortir avec un sourire entendu. Et c’est peut-être ça, le village planétaire. Là où personne ne connaît notre nom, l’intimité peut être fugace. Mais elle arrive quand même à s’immiscer dans notre vie.
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Sonam
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