Arts & Culture

Le choix de Sophie

La chanteuse de jazz Sophie Milman a déjà un public fidèle au Japon. Maintenant, avec son nouveau CD, elle s’apprête à séduire le monde.

Par David Hayes

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Il y a salle comble au Blue Note de Tokyo, et la boîte de jazz croule sous les cris et les bravos : rien à voir avec les habituels applaudissements courtois des publics japonais. Pas de doute, la petite blonde de 26 ans qui occupe la scène a su toucher les cœurs dans ce qui est devenu son deuxième chez-soi. Après un « Allôôô, Tokyo ! » qui pourrait en remontrer aux gars de Spinal Tap, Sophie Milman présente sa prochaine chanson, une version nuancée d’It’s Not Easy Bein’ Green, une ballade sur l’acceptation de soi créée à l’origine par Kermit la grenouille. Plusieurs fans, intrigués, semblent se demander qui est ce Kermit et pourquoi il est vert. Mais la chanteuse en fait un thème universel. « J’étais la petite bolée à grosses lunettes qui dirigeait le groupe de tutorat au secondaire, raconte-t-elle. J’étais une marginale. » Puis elle enchaîne. Il y a un vrai fond de tristesse dans son interprétation, une intensité qui laisse clairement deviner qu’elle ressent son texte.

Plus tard dans le spectacle, avant d’attaquer Tenderly et Sweet Georgia Brown, deux titres associés à Oscar Peterson, Mme Milman déclare : « Le décès d’Oscar Peterson a laissé un grand vide dans la culture canadienne. » À la mention du nom de ce géant du jazz, devenu l’un des artistes étrangers les plus vénérés au Japon pour s’y être produit au fil de plusieurs décennies, la foule se déchaîne. Aujourd’hui, Sophie Milman, grâce au rauque caressant de sa voix (à son meilleur sur son tout nouvel album, Take Love Easy), est en voie de se tailler une place semblable.

À l’avant-garde des modes culturelles en Asie, le Japon fait grande consommation de musique étrangère et représente le deuxième marché de la musique, derrière les États-Unis, à hauteur de 5,2 milliards de dollars. Pas étonnant que l’État canadien et son ambassade à Tokyo appuient depuis des années les musiciens canadiens. D’Alanis Morissette à Broken Social Scene, en passant par Diana Krall et Holly Cole, plusieurs ont connu le succès au Japon, à coups de subventions de tournées, de spectacles promotionnels et de programmes d’échanges culturels.

Sebastian Mair, attaché culturel de l’ambassade, me reçoit dans son bureau exigu, plein à craquer de CD, de posters et de rapports sur l’industrie de la musique : « Nous sommes ici pour veiller à ce que les artistes canadiens soient reconnus comme tels, pour informer le public qu’Avril Lavigne, la plus grosse vendeuse de disques au Japon, et Daniel Powter, qui a écoulé plus d’un million de CD l’an dernier, sont canadiens. Par un effet d’entraînement, ça peut aider à polir l’image du Canada au Japon, à favoriser le tourisme et à attirer des étudiants étrangers. » Plutôt que les recettes de spectacles et les redevances, ce sont les artistes qui renforcent l’impression de créativité nationale, ce qui profite en retour à d’autres secteurs.

L’équipe de Mme Milman (sa gérante, Nikki Shibou, et son agent, Richard Mills, de S.L. Feldman & Associates, la plus importante agence artistique au Canada) a tiré parti de ses liens avec l’ambassade. « Nous avons conquis le public japonais avec l’histoire de Sophie », m’explique Mills, attablé avec moi dans un resto de sushis près du marché aux poissons de Tsukiji, à Tokyo. « Nous nous concentrons présentement sur les États-Unis, et la prochaine étape, c’est de percer le marché européen, de façon à poser les bases d’une longue carrière. »

Il faut dire que l’histoire de Sophie Milman est intéressante. Née en Russie, à l’ombre des sommets de l’Oural, la chanteuse a suivi sa famille en Israël à l’âge de sept ans (fuyant l’antisémitisme), puis à Toronto à l’âge de 16 ans (pour échapper à l’instabilité politique). « Enfant timide et névrosée » dans une troupe de jeunes musiciens israéliens, elle perdait tellement ses moyens sur scène qu’elle a renoncé à chanter. Ce n’est qu’à son arrivée à Toronto, en 1999, qu’elle a repris le chant, encouragée par une prof de musique de son école secondaire. « J’étais une jeune immigrante mésadaptée, me confie-t-elle autour d’un café à l’hôtel Okura. À l’époque, je vous aurais dit que la carrière de chanteuse n’était pas pour moi. C’est peut-être à cause de mon enfance, mais j’ai tendance à espérer le meilleur et à m’attendre au pire. À mon arrivée au Canada, je m’attendais à mener une vie prosaïque. »

Au lieu de quoi elle a signé un contrat avec Linus Entertainment, solide maison de disques canadienne, qui a lancé son CD éponyme en 2004, suivi trois ans plus tard de Make Someone Happy, primé aux Juno. Pendant ce temps, elle étudiait en commerce à l’Université de Toronto (« Après la sortie de mon premier album, je me suis mise à éplucher quotidiennement mes rapports de vente », admet-elle) tout en se produisant au Canada et à l’étranger. « D’après moi, c’est mon instinct d’immigrée qui m’a donné un si fort esprit de compétition. »

Les tournées internationales lui ont permis de perfectionner son art. « C’était manifeste dès le début des répétitions pour son récent album. Ses improvisations et son phrasé sont pleins d’assurance et d’originalité », affirme Steven MacKinnon, qui a réalisé Make Someone Happy et Take Love Easy. De fait, Mme Milman respire la confiance en soi : « Je chante mieux, je joue avec plus de feeling et je pousse ma voix un cran plus loin. Quand mon réalisateur m’a suggéré de faire du scat, je l’ai fait. Ça, c’est nouveau. » Mais elle a aussi renouvelé son répertoire de standards avec l’ajout de chansons pop et rock signées Bonnie Raitt, Bruce Springsteen, Paul Simon et d’autres. « Je suis curieuse de voir comment le public réagira à ce mélange », avoue-t-elle. Ses fans japonais pourront se faire une opinion de visu, quand elle foulera de nouveau les planches du Blue Note cet été.



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Quel est le titre du premier album de Sophie Milman ?


Photographe : Jason Wills ; Stylisme : Maeve Mckee ; Mise en beauté : Jordana Maxwell for Judy Inc. ; Vêtements : chemisier de soie par Ted Baker, tedbaker.com ; boucles d’oreilles par Biko Designs, bikodesigns.ca

Paroles et musique par Paul Shrofel et Sharada Banman. Distribué par Scapenote Music (SOCAN).

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Publié: 1 mai 2009.

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