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Le parc d'attraction surréaliste de la France

Nantes, capitale du Pays de la Loire, s'établit comme centre culturel et créatif.

Les anneaux, de Daniel Buren et Patrick Bouchan

Les anneaux, une œuvre lumineuse de Daniel Buren et Patrick Bouchan, découpe le paysage de la ville.

« Vous avez vu l’éléphant ? », me demande ma voisine de table alors que je termine un verre de cidre. Je viens tout juste d’arriver à Nantes et c’est la deuxième fois qu’on me pose la question. Je fais non de la tête avant de replonger dans ma moelleuse crêpe aux marrons et au beurre salé (la ville est l’ancienne capitale du duché de Bretagne, après tout). Ailleurs, la question serait peut-être saugrenue, mais ici c’est tout à fait normal. Je suis à Nantes pour suivre une ligne verte de 12 km parsemée d’œuvres d’art, d’éléments patrimoniaux remarquables et d’installations ludiques qui vont d’un nid d’oiseau au 32e étage d’un édifice à des visages projetés sur l’eau d’un canal.

« Il y a quelques années, la Ville s’est dit : “ Le petit couple qui vient mourir de bonheur à Nantes, c’est fini ” », me résume Brigitte Château, guide pour Le voyage à Nantes, l’organisme derrière cette féérie estivale, qui m’accompagne pour mes premiers pas sur la ligne verte. Elle me fait traverser d’un pas plus que rapide le passage Pommeraye, une galerie marchande datant de 1843 et ornée de statues en marbre et de rampes en fer forgé. J’ai vite compris que cette coquette ville au sud-ouest de Paris a tout pour elle : château du xve siècle, paysage bucolique au bord du plus grand fleuve au pays, étroites rues pavées, librairies anciennes, épiceries fines et brasserie servant des brioches à se damner. Mais je soupçonne ma guide de me faire la visite historique express pour que nous puissions voir une première installation.

Un peu comme la fois où j’ai passé ma chevelure au peroxyde à 15 ans, la capitale des Pays de la Loire a décidé depuis quelques années d’adopter un côté plus mordant et de s’affirmer comme ville d’art et de culture, en ouvrant tout grand ses portes aux artistes. Chaque été depuis 2012, Nantes vire sens dessus dessous et dans un grand remue-ménage se fait galerie d’art à ciel ouvert, scène de théâtre de rue (le fameux éléphant dont tout le monde me parle est le clou du spectacle) et de terrain de jeu pour enfants de tous âges. Il y a tant à faire que j’ai l’impression de revivre mon premier voyage à Walt Disney World, quand je courais d’une attraction à l’autre pour gagner du temps. Je reprends mon souffle alors que nous entrons par l’entrée des artistes au théâtre Graslin, édifice aux allures de temple grec et à l’intérieur orné de fresques. Mais rien de tout ça n’est visible lorsque nous aboutissons sur scène, dans le noir complet. Au son d’une musique électronique rythmée, les sièges du parterre et des trois balcons apparaissent et disparaissent dans l’obscurité, créant tantôt des formes, tantôt des chemins tout noirs, comme si Pac-Man était passé par là.

Gauche à droite : La Canadienne, Le 1 restaurant; le passage Pommeraye

Gauche à driote : C’est tentant : La Canadienne, créé par le collectif Fichtre pour la terrasse du restaurant Le 1 ; le passage Pommeraye, une galerie marchande datant de 1843.


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Cette fièvre créatrice qui donne la sensation d’être dans la tête d’un artiste fou ne date pas d’hier : Jules Verne, l’auteur du Tour du monde en 80 jours et de Vingt mille lieues sous les mers, est né ici. Dans le cadre de l’événement estival du Voyage à Nantes, des connivences autrefois impensables se créent : transports publics, commerçants et entreprises jouent le jeu avec les artistes, designers et architectes. Ayant repéré la devanture d’une boucherie où les animaux sont habillés comme pour un bal masqué, je passe devant un bâtiment dont la façade, qui semble placardée de bâtons de popsicle métalliques géants, émet « un paysage sonore », une musique sourde, mélangeant cliquetis et chants d’oiseaux.

 

Le lendemain, carte détaillant le tracé vert en poche, j’enfourche un vélo, histoire de suivre la ligne à mon rythme en direction de Trentemoult, un ancien village de pêcheur, via l’île de Nantes. Je traverse la Loire et roule sur l’esplanade du parc des Chantiers, où battait autrefois le cœur économique de la ville, passant près de l’arbre à basket où trois ados aux bras aussi longs que les jambes se font un match improvisé là où l’on construisait au début du siècle dernier de solides cap-horniers, ces voiliers de charge qui faisaient le tour du monde au milieu du xixe, puis plus tard, de grands bateaux commerciaux. Je m’arrête un moment pour imaginer le jeune Jules Verne, dont la mer et la navigation ont été les plus grandes inspirations, observant de l’autre côté de la rive le va-et-vient de ces majestueux vaisseaux qui revenaient des mers du Sud chargés de produits exotiques. « À l’époque des grands voyages, les capitaines étaient sommés de rapporter le plus grand nombre de plantes possible. Certaines maisons, surtout celles d’anciens capitaines, ont des jardins uniques, bourrés de plantes tropicales », m’a précisé Mme Château hier, en me suggérant de rouler jusqu’à Trentemoult, sur la rive gauche de l’estuaire, pour voir ces jardins-trophées abondamment fleuris de roses trémières, d’hortensias et de passiflores. Aujourd’hui, l’une des deux gigantesques grues qui servaient à décharger les navires, hautes de 34 m, est un monument historique. Ça n’a pas empêché la Ville d’accrocher à l’une d’elles un globe terrestre surdimensionné et de créer un parc reproduisant la lune (sensation d’apesanteur incluse) à sa base. Les immenses nefs des chantiers abritent les ateliers des Machines de l’île, la compagnie de marionnettes-automates géantes ayant engendré l’éléphant et ses 48 t d’acier et de bois que j’aperçois sous le dôme de verre. Comme il « dort » encore, je continue mon chemin vers Trentemoult en me promettant de revenir avant mon départ.

Serpent d’océan, de Huang Yong Ping

Serpent d’océan, une œuvre de Huang Yong Ping installée à Saint-Brevin-les-Pins, ondule devant la silhouette de Saint-Nazaire et son chantier naval.

 

Quand on veut s’immerger dans l’architecture traditionnelle de la région, on ne songe pas à porter son regard sur la Loire. Pourtant, la maison à toit en ardoise qui se trouve devant la commune de Couëron, à 25 minutes de Nantes, a l’air d’avoir échoué dans l’eau, transportée par les puissants courants (c’est en fait ce qui est arrivé à la première version de cette œuvre). Estuaire, autre volet du Voyage à Nantes, est un parcours d’œuvres pérennes installées le long du fleuve, entre Nantes et Saint-Nazaire, et reflétant plusieurs facettes du patrimoine de la Loire-Atlantique. Je fais quelques détours et m’arrête longuement au Pellerin pour contempler l’œuvre que les gens du coin ont rebaptisée le « bateau mou », parce que ce voilier reconstruit, installé sur un canal, a l’air de vouloir plonger à l’eau. Suivant les conseils des Nantais, j’attends que la marée soit à son plus haut pour atteindre Saint-Brevin-les-Pins, où se trouve Serpent d’océan, une pièce en aluminium noir de l’artiste chinois Huang Yong Ping, posée à la rencontre de l’Atlantique et de la Loire. Après plusieurs détours sur les différents bras de la Loire, beaucoup plus calmes que le fleuve lui-même, j’arrive à Saint-Brevin. Ma patience est récompensée, l’eau est à son plus haut et le temps gris de l’après-midi donne une ambiance lugubre. Léchée par les eaux froides de l’Atlantique, la sculpture traçant un S est presque totalement submergée, ne laissant paraître que quelques vertèbres recouvertes d’algues et de coquillages et son crâne. Avec le mouvement des vagues, on dirait que le monstre, gueule ouverte, se rue sur le rivage.

L’éléphant des Machines

Ça ne trompe pas : l’éléphant des Machines de l’île arpente le parc des Chantiers.

 

À ma dernière journée, je dîne avec Katia Forêt, employée du Voyage à Nantes, aux Chants d’avril, un petit resto du marché où le chef Christophe François sert un menu unique, qu’on ne découvre que lorsque l’assiette arrive (qui dans mon cas s’avère être un pressé de rouget à l’aubergine). Elle me raconte, les yeux brillants, les débuts du théâtre de rue à Nantes. « Une fois, une immense caisse en bois est apparue dans le Cours des 50 otages, en plein centre-ville. Il en est sorti un girafon. Royal de Luxe, la compagnie derrière ce happening théâtral, avait créé tout un récit autour de cette girafe. Un beau jour, elle est repartie », dit-elle. La Ville a même coupé les fils du tramway pour faire passer des géants (car promener une marionnette de 20 m dans un centre urbain n’est pas toujours aisé). Comme s’il fallait pallier ces déchirantes prestations éphémères, d’anciens artisans du Royal de Luxe ont créé des marionnettes géantes permanentes. J’ai l’impression de rajeunir à chaque nouvel exemple de spectacle dont Mme Forêt me parle. Avant que je la quitte pour aller à la rencontre de l’éléphant au parc des Chantiers, elle me donne un dernier conseil, celui de bien le regarder dans les yeux.

L’arbre aux hérons

La branche est un prototype du projet L’arbre aux hérons, un arbre de 50 m avec jardins suspendus surmonté de deux hérons.

Grimpée sur la passerelle de 4,5 m qui accède au Carrousel des mondes marins, je regarde l’énorme pachyderme s’avancer sur l’esplanade. Les enfants, qui ont l’air de petites souris, zigzaguent et poussent des cris à côté de la bête, qui évoque une invention de Léonard de Vinci. On dirait que le temps ralentit : ma respiration prend le rythme lent de ses imposantes pattes, qui se déposent au sol avec tant de douceur qu’on dirait qu’il pèse une plume. L’éléphant s’approche de moi en secouant la tête et fait danser ses oreilles de cuir tout en agitant sa trompe : il barrit et arrose le public d’une fine bruine. Comme je suis à sa hauteur, nos regards se croisent enfin lorsqu’il est à quelques mètres de moi ; je vois de près sa peau de tulipier de Virginie crevassée, patinée par le temps et le soleil. Ses grosses paupières se ferment sur ses yeux jaunes. Était-ce un clin d’œil ? En descendant de la passerelle, alors que mon sourire atteint sans aucun effort mes oreilles, je me dis qu’entre les monstres marins, les voyages sur Mars et les éléphants-automates, il n’y aurait aucune honte à mourir de bonheur ici.

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