Voyage

Leurres justes

Comment faire mouche lorsqu’on est moucheur ? En refusant de prendre les ménés.

Par Mark Kingwell
Photos par Raina+Wilson

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« Laisse-moi donc mettre un méné là-dessus, Mark. » C’était la cinquième fois que Gareth Fequet, mon guide, me proposait d’enfiler un appât vivant sur mon hameçon. Habitué aux pêcheurs à la ligne, combatifs et ambitieux, Gareth ne savait pas grand-chose des moucheurs. Pour nous, pas de menu fretin : c’est de la triche. Pas de cuiller non plus : encore de la triche. Et utiliser plus d’un hameçon, pas question : triple triche, et barbare. Quant au lancer de la mouche, c’est à peu près aussi facile à maîtriser qu’un élan de golf. C’est un art noble et difficile, un sport d’adresse et non de force, une source d’orgueil. Toutes ces complications ont pour conséquence qu’on revient souvent bredouille.

« Tiens, Mark, un méné. » Au creux de sa main, Gareth tenait une petite virgule argentée. « Ça va, Gareth. » J’ai relancé mon streamer en essayant de fouetter ma soie No 5 face à la brise soufflant de l’ouest sur le lac Tetu ; ma canne, une Sage de 2,75 m, faisait à peine 100 g. Mais, avec ma mauvaise habitude de laisser filer trop tôt, l’appât, rabattu par le vent, voltigeait à la surface du lac. Résultat : zéro poisson.

Mon frère Sean et moi étions arrivés la veille. De Winnipeg, nous avions roulé jusqu’à Kenora, puis vers le nord, au-delà du lac Catastrophe, épiant des pygargues à tête blanche, des gélinottes et un ours noir, avant d’arriver à une rampe de mise à l’eau près de la réserve Whitedog, dans le nord de l’Ontario. Le Tetu Island Lodge, accessible uniquement par hydravion ou par bateau, est sur la route des anciens coureurs des bois, au confluent des rivières Winnipeg et English, dont les flots, qui remplissent de larges plans d’eau séparés par des anses, abritent maskinongés, brochets, achigans et perchaudes.

Ici, la pêche en eaux calmes est miraculeuse. Des sportifs débarquent et lancent dans l’onde leurs monstrueux poissons nageurs et ramènent quantité de brochets de
1 m.

Ici, la pêche en eaux calmes est miraculeuse. Sportifs fortunés et groupes d’affaires de Californie, du Minnesota et de Nouvelle-Angleterre viennent pêcher dans la région en hydravion. (Lors de notre séjour, d’importants personnages en tenues de plein air se rassemblaient au bar du Tetu Island Lodge pour boire du whisky, fumer des cigares et causer football, pêche et fric.) Ils débarquent pour quelques jours, lancent dans l’onde leurs monstrueux poissons nageurs garnis de deux ou trois hameçons triples et ramènent quantité de brochets de 1 m. Ce n’est pas le sport que Sean et moi pratiquons. Nous préférons traquer, zen, solitaires et chaussés de cuissardes à semelle de feutre, de farouches truites brunes ou mouchetées de 250 g en leur passant sous le nez moucherons et phryganes tout en avançant dans le courant d’une rivière. Cette fois, déraisonnablement, je voulais essayer d’attraper un grand brochet digne d’exhibition avec l’attirail le plus léger possible. Mes mouches ressembleraient plus à des grenouilles et à des sangsues qu’à des insectes, mais elles n’auraient qu’un seul petit hameçon. Sans méné.

Une grande secousse a fait plier le bout de ma canne jusqu’à la surface de l’eau. À 12 m, j’ai vu un brochet jaillir en un éclat violent et gober la mouche. Les brochets sont les barracudas des rivières : gros, forts, d’une beauté préhistorique. Le soie s’est mise à se dérouler, tirée par le poisson qui tentait de se libérer. Trois grands bonds ont presque dévidé le moulinet. Lentement, j’ai repris le dessus, me servant de la souplesse de la canne pour déjouer plongeons brusques et élans explosifs. Mon poignet brûlait. L’embout de la canne calé sous mes côtes, j’ai tiré pendant que le poisson fonçait de nouveau. Un quart d’heure plus tard, épuisé, il se laissait dériver à côté de l’embarcation. Je l’ai remonté, j’ai doucement retiré l’hameçon de sa mâchoire acérée, avant de le remettre à l’eau. D’abord immobile, battant des ouïes, il est reparti d’un coup de queue. Soixante-dix centimètres. Première de deux prises d’une longue journée.

Pas fou, Sean m’avait vite planté là avec mes histoires de mouche. En trois jours, il avait pris toutes sortes de poissons avec les agrès de pêche au lancer léger fournis par Gareth. De mon côté, j’avais patiemment réussi à sortir deux douzaines de brochets, la plupart sous les 65 cm. Ni lui ni moi n’étions passé proche du minimum de 90 cm nécessaire pour recevoir un certificat de maître pêcheur octroyé par le pourvoyeur.

Le dernier jour, il faisait un temps exécrable. Même sous cinq épaisseurs de vêtements, j’étais gelé jusqu’aux os. Pire, quand je me suis penché pour reprendre ma Sage, je n’avais pas remarqué qu’elle s’était coincée sous un taquet d’acier. En me relevant, j’ai vu le graphite froid craquer et fendre. Mon dîner, déprimant, a été brièvement égayé à la vue de Sean tombant de sa chaise et renversant sa bière sur lui. Peu après, mon frère méritait son certificat en sortant de l’eau un brochet de 95 cm grâce à une cuiller à six hameçons. Le salaud.

Le temps commençait à manquer. Allais-je pêcher un trophée avec la canne prêtée par Sean, une Cahill aussi fragile que celle que j’avais brisée ? Soudain, au bout d’une heure, alors que je commençais à m’engourdir, c’était la prise. Je savais, au claquement de la canne, que j’avais fait mouche.

Mon frère m’avait vite planté là avec mes histoires de mouche. En trois jours, il avait pris toutes sortes de poissons avec les agrès de pêche au lancer léger fournis par notre guide.

J’ai tiré d’un coup sec pour ferrer le poisson. Lourde comme une bûche, la bête s’est mise à chercher le fond, tirant la ligne d’un côté et de l’autre, la poignée du moulinet me tailladant les doigts à force de me cogner sur les jointures. Le poisson, qui filait droit devant, s’est mis à foncer vers nous, plongeant sous le bateau, ressortant de l’autre côté. L’embout de ma canne frettée me labourait les côtes, le scion fouettant l’air à l’autre bout. Les secondes s’égrenaient dans la peur d’un bris ou d’un emmêlement, d’une fuite désespérée dans les algues, d’un désastre. Je peinais à récupérer la soie, à laisser du mou tout en réduisant l’écart. « Prends ton temps, m’a conseillé Gareth. Tu n’as nulle part autre où aller. »

Il n’y avait plus que cet instant, cette rivière, ce poisson. Le temps n’existait plus. J’ai rembobiné. Je ne sais pas combien de temps ça m’a pris. Mais je sais que le poisson mesurait 90 cm et pesait 6,35 kg. Gareth a pris une photo avant qu’on le remette à l’eau. Il souriait.


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Publié: 1 juillet 2009.

Au Tetu Island Lodge, accessible uniquement par bateau ou par avion (au nord-ouest de Kenora), chaque matin on vous livre du café frais à votre chalet particulier avant l’arrivée du guide qui vous accompagnera pour la journée de pêche en eaux calmes. Votre seul souci sera d’attendre qu’une grosse prise morde à l’hameçon.
tetuislandlodge.com

Plusieurs camps de pêche misent sur le fait qu’un pêcheur, après neuf heures au grand air, est trop affamé pour être difficile. Pas de cet avis, le Tetu Island Lodge sert une soupe won ton parfumée, des boulettes chinoises au hachis de doré jaune en poivrade relevée et un filet mignon gros comme un disque, cuit à point.
tetuislandlodge.com

À Kenora, le petit Lake of the Woods Museum contient plus de 25 000 artéfacts témoignant de l’histoire des Premières nations et des pionniers de la région. Les pêcheurs trouveront plus pertinente la collection hors pair de moteurs hors-bord datant des années 1920, 30 et 40.
300 Main St. S., 807-467-2105, lakeofthewoodsmuseum.ca

De la fin mai à la mi-septembre, réservez une table sur le bateau de croisière MS Kenora pour découvrir l’étendue du lac des Bois, et vous aurez la pêche… littéralement. (À tout le moins, dans votre assiette.)
Quai de Kenora, 807-468-9124, mskenora.com

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