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Comment aimer l’hiver tel un Montréalais

Concours de lancer du sapin et cassoulet cuit sur le feu rendent les températures sous zéro bien plus tolérables dans la ville québécoise.

Des parasols de plage

Des parasols de plage attendent le printemps le long du Saint-Laurent.

Il fait -20 ºC et Montréal est blottie sous une couverture de neige de 35 cm tombée au cours des 24 dernières heures. C’est la plus grosse tempête de la saison à date : l’aéroport a même fermé peu après mon atterrissage. Les rues pavées du Vieux-Montréal, où je séjourne, sont aussi lisses qu’une glissoire Wet Banana. La ville est immobile et tout est calme, sauf pour le grondement lointain des chasse-neige et le grattement des pelles sur la chaussée. Je suis venue célébrer l’hiver à la montréalaise, et maintenant je n’ai vraiment plus le choix.

Me voici donc sur un terrain vague du Mile-End à jaser avec des amis devant un feu entouré de chaises dépareillées, la fumée de bois et le vin chaud tempérant l’air glacé du soir. Au centre, dans un bus scolaire jaune transformé en bar tiki orné de lumières colorées, des vingtenaires à tuques servent chocolat et vin chauds aux familles, amis et chiens ravis.

Bar éphémère ; Danny Pavlopoulos

De gauche à droite : Tout le monde à bord du bus scolaire devenu bar éphémère ; Danny Pavlopoulos est guide de visites à pied dans le quartier du Plateau.

Ce rassemblement, c’est La Petite Floride, une installation hivernale créée par Charles-Olivier Bourque en collaboration avec La Pépinière, un organisme sans but lucratif qui transforme les espaces délaissés en lieux communautaires. « Ici, il faut vraiment accueillir l’hiver pour y survivre », me lance Charles-Olivier tandis qu’on se réchauffe les mains autour de nos verres de vin en papier. « On incite les gens à aller dehors et à y rester. » Le projet ressemble à un laboratoire hivernal, une expérience de terrain pour tirer profit du paysage urbain glacial. Et il y a de la magie dans l’air : devant une cabine de DJ improvisée, des groupes de danseurs emmitouflés s’animent au son des Beastie Boys. Une joute de ballon-balai s’improvise sur la patinoire non loin. « Si on veut que les gens restent, il faut les faire bouger », avance Charles-Olivier en sautillant (à moins qu’il soit aussi transi que moi). Pour ceux qui daignent quitter leur demeure et participer à un hiver plus collectif, le lieu est on ne peut plus accueillant. Moins de Netflix, plus de curling bavarois.

Biosphère ; la tire d’érable

De gauche à droite : Tenues de circonstance devant la célèbre Biosphère, signée Buckminster Fuller (mannequins : Elke Schorer, Marc Antoine Dubois) ; chacun s’y colle : la tire d’érable attire les foules dans le Vieux-Montréal.

Être dans le vent est une tradition séculaire près du Saint-Laurent, où le blizzard a transformé le Vieux-Port en carte postale avec sa tour de l’Horloge enneigée et ses couples filant main dans la main sur les patinoires. Puis, un autobus de préados envahit la glace et transforme les environs en extrait de Jeu de puissance. Je lace mes patins avec François-Xavier Robert, copropriétaire de Quartz Co., une marque locale de vêtements qui se démarque pour la chaleur de ses parkas, dont le premier manteau à doublure végétale au monde, en fibres d’asclépiade. Pour ce qui est de rester au chaud, il doit en connaître un rayon, me dis-je.

D’après-tempête: Old Montreal ; Villeray

De gauche à droite : Chemin d’après-tempête à tracer ; pelletage dans le quartier Villeray.

On patine allégrement tandis qu’autour de nous des débutants tombent comme des poupées de chiffon. François-Xavier me raconte qu’il y avait des patinoires de hockey dans chaque quartier lorsqu’il était enfant. « Après l’école, on enfilait nos chandails du Canadien et on lançait nos bâtons au centre de la patinoire pour former les équipes. » Pas de mises en échec, pas de lancers frappés. « Puis, toutes les heures, avec nos pelles, on formait une Zamboni humaine », ajoute-t-il en décrivant une scène digne de celle qui se trouvait au dos des anciens billets de 5 $.

Igloofest

Fais ce que doigts à l’Igloofest, la grande fête hivernale de la ville.

Comme les enfants devant nous qui s’aident à resserrer leurs lacets, François-Xavier et ses acolytes nouaient des amitiés et acquéraient des compétences hivernales. Ils apprenaient aussi, tout comme moi, qu’il faut une solidarité de villageois pour surmonter l’hiver montréalais. Pendant mon séjour, je vois partout des gens qui s’entraident afin de traverser des bancs de neige, porter des sacs d’épicerie dans des escaliers de fer forgé en colimaçon ou promener des tout-petits dans des traîneaux sur les trottoirs glacés. Une vieille dame en manteau de fourrure et bas couleur chair promène son caniche dans 60 cm de neige. La vie continue.

Escondite Mexican ; mount Royal

De gauche à droite : Tuques et tatouages au resto mexicain Escondite ; joues roses et raquettes sous le bras sur le mont Royal.

Ne pas perdre le nord pendant les jours les plus courts et les plus sombres requiert un bon sens de l’humour, légèrement décalé. C’est sans doute ainsi que sont nés les Jeux Nordik. Intégrés à l’Igloofest, un festival du Vieux-Port, les jeux érigent en sport des compétences de survie hivernales : on y grimpe des escaliers givrés en portant des bébés (heureusement remplacés par des poupées), on déneige des voitures ensevelies et on construit des abris d’auto. Je m’inscris au lancer du sapin de Noël et me tiens au chaud parmi la foule (c’est comme si elle tenait l’arbre avec moi) tandis que je propulse mon conifère vers le ciel. Telle une flamme olympique au parfum de pin allumant la vasque des Jeux Nordik, il atterrit dans un bruit sourd, un peu plus de 1 m plus loin.

Habitat 67 ; Vieux-Port

De gauche à droite : blocs de vie : Habitat 67 affronte son 50e hiver ; patineurs et patineuses au Vieux-Port.

Honteuse, je relève ma capuche et me procure une grosse bière à l’un des bars à ciel ouvert avant d’assister à la projection en plein air de Lancer frappé sur écran géant. Comment avons-nous tous réussi à nous réchauffer pendant ce long métrage culte, me demanderez-vous ? Nous n’avons pas réussi. Plus tard cette nuit-là, alors que des centaines de personnes se tiennent au chaud au son de la musique électronique sous des étoiles incandescentes, j’ai l’impression d’avoir vécu la journée la plus canadienne de ma vie.

Au cœur des activités de plein air montréalaises se trouve le parc du Mont-Royal de 190 ha, conçu par l’architecte paysagiste Frederick Law Olmsted (qui a aussi imaginé Central Park), dont on peut profiter toute l’année. Le soleil se couche et le vent se lève. Des fondeurs équipés de lampes frontales rentrent du boulot. Un rayon doré baigne le lac aux Castors (transformé en patinoire remplie de jeunes qui voltigent), puis le soleil disparaît pour de bon. Des adeptes de la chambre à air et du toboggan dévalent la colline dans des cris de joie. Mes amis et moi enfilons nos raquettes et pénétrons dans les bois. La neige craque dans les sentiers bordés d’érables, d’épinettes et de chênes. Nous montons et descendons des buttes, ouvrant des pistes vierges et silencieuses ; les animaux semblent s’être blottis et attendre leur conte pour s’endormir. Nous voici enfin sur le belvédère Kondiaronk, qui offre une vue splendide sur les immeubles scintillants du centre-ville. On sort un thermos. La vapeur de chocolat chaud réchauffant mon nez rouge qui coule.

le fondateur de l’Université McGill ; Crew Collective & Café

De gauche à droite : figé, le fondateur de l’Université McGill ; un peu de chaleur au Crew Collectif & Café .

Comme par magie, le lendemain matin, la température grimpe et la neige commence à fondre. Je perçois enfin des visages entiers, et pas seulement des yeux dans l’espace qui sépare foulard et tuque. Je déjeune dans la cour du Joe Beef, le fameux repère de la Petite-Bourgogne près du marché Atwater, propriété des exubérants chefs Frédéric Morin et David McMillan. Fred arrive le premier et allume le feu au chalumeau. David et le chef Marc-Olivier Frappier (du resto voisin Le Vin Papillon) le rejoignent ; ensemble, ils préparent du pain doré de bagels, font mijoter un cassoulet aux côtes de porc riche en haricots et retournent des œufs poêlés en buvant leur café.

Déjeuner ; Frédéric Morin et David McMillan

De gauche à droite : Un déjeuner qui met le cœur à la fête ; Frédéric Morin (accroupi) et David McMillan réchauffent le cassoulet derrière le resto Joe Beef.

« Fred et moi, on a tous les deux de gros camions, et j’ai un chalet très isolé dans le Nord, dit David. On passe énormément de temps au grand air. » Il ajoute pratiquer la vraie pêche blanche : il allume des feux sur le lac gelé et organise dans sa cabane des soupers pour une douzaine de personnes à la fois. Des marmites Le Creuset bouillent sur le poêle à bois ; David adore l’odeur de la fumée de bois sur ses vêtements.

Lac aux Castors

En tapis-luge au lac aux Castors sur le mont Royal

Après ce déjeuner de rêve (langue de bœuf, saucisses, esturgeon fumé, gratin dauphinois, brioches à la cannelle bardées de bacon), je ne doute plus de pouvoir profiter de Montréal, même lorsque la ville est gelée. Je saute dans le camion de Fred Morin, qui me dépose à l’aéroport. Mais quand je présente mon sac au comptoir, il y a un malaise. La préposée à l’enregistrement plisse le nez et se demande à voix haute si elle doit appeler les pompiers. « C’est moi », dis-je, la laissant sentir la manche de mon parka. Je souris en m’éloignant.

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