Prix littéraires Radio-Canada

Louise

Découvrez le lauréat du Premier prix, catégorie Nouvelles, Vital Gagnon.

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Louise a 72 ans aujourd’hui. Elle le sait parce qu’elle l’a lu sur un feuillet autocollant. Elle ne pensait pas qu’elle était si vieille, elle croyait avoir 40 ans peut-être mais pas plus. Tant pis ! Louise s’avance dans le long corridor, toujours plus long et souvent ne menant nulle part. Elle entre dans la cuisine, elle se demande si c’est bien la sienne. Elle n’a pas mal, donc ce doit être sa cuisine. Elle souffre quand elle n’est pas chez elle. Elle devient instable et son corps se lamente.

Louise a faim, mais ne sait plus comprendre cette demande de son corps. Louise laisse faire et se met à rêver. Elle est jeune et belle et Jacques viendra bientôt la chercher pour aller au cinéma. Elle avale vite un sandwich fromage tomate avant de partir. Jacques est si beau avec ses cheveux gominés et ses lunettes noires. Il lui a promis qu’il l’épouserait. Son père ne l’aime pas, Jacques est un beatnik qui ne pense qu’à boire, à faire des folies avec sa voiture et à courir les filles. Sa mère le trouve beau, elle aussi, mais ce serait bien s’il travaillait quelque part.

Louise voit passer le chat et se souvient qu’elle a 72 ans aujourd’hui. Elle l’a vu sur un feuillet autocollant tantôt ou hier. Le soleil entre par une grande fenêtre. Elle s’approche. Jacques est là, il est dans le rayon et il la regarde. Tu es prête ? qu’il demande. J’arrive, qu’elle lui répond, le temps de me faire une beauté et de le dire à maman. Louise s’approche du miroir et elle voit sa mère et en profite pour lui dire qu’elle va au cinéma avec Jacques. Sa mère lui sourit et Louise sourit aussi, mais elle ne se souvient plus pourquoi. Elle n’aime pas ses cheveux qui sont presque blancs. Louise voit sa main qui tremble un peu et elle croit avoir un peu froid. Elle va vers le salon pour se reposer un peu. Jacques est assis et il parle avec son père, il n’a pas mis ses lunettes de soleil. Il porte une belle cravate bleu pâle à rayures blanches. Son père lui donne la main et Jacques s’en va, sans même la saluer.

Le chat monte sur le fauteuil et Louise se souvient qu’elle va avoir ou qu’elle a eu 72 ans. C’était écrit sur un papier autocollant jaune. Elle se souvient de la couleur, l’auto de Jacques est stationnée dans l’entrée, elle est jaune citron. Louise s’assoit et se berce un peu en fredonnant une berceuse à sa petite Suzanne qui dort dans ses bras. Elle ressemble à son père ou à son chat, elle ne sait plus très bien. Poil n’aime pas qu’on le caresse trop longtemps et il s’en va.

Louise se berce de plus en plus vite et sa balançoire se rend presque au ciel. Plus fort, papa, plus fort. Je veux frapper le nuage, et Louise rit et rit de plus en plus. Et Louise pleure et pleure quand elle pense qu’elle a 72 ans aujourd’hui.

Elle pleure et sa maman vient la consoler. Roland ne veut plus sortir avec elle. Ce n’était pas le tien, que lui dit sa maman, mais elle pleure quand même et son nez coule et elle n’aime pas ça et elle demande à Jacques de lui donner un mouchoir pour la petite Suzanne qui a toujours la goutte au nez. Souffle fort, et Louise souffle et elle a un peu mal au poumon. Le médecin lui a dit que c’était une vilaine grippe et que bientôt elle irait mieux.

Louise bouge un peu son bras droit et cherche la télécommande. C’est l’heure de son roman savon. Elle le sait, elle ou quelqu’un d’autre le sait. L’horloge a sonné et elle a compté 10 coups. Dix coups, c’est pour son téléroman.

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Publié: 1 juillet 2008.

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