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Une nuit à Mumbai avec le romancier Chandrahas Choudhury

Rôtis de minuit, aube sur les quais, dernier train : le romancier Chandrahas Choudhury présente la face cachée de sa ville natale.

Chowpatty Beach

Un arc-en-ciel de couleurs dans la cohue des stands de Chowpatty Beach.

À Mumbai, touffeur, rues grouillantes, urbanisme épineux et loi du plus fort peuvent donner au jour des allures de guerre. Mais quand le soir tombe et que l’air fraîchit, Mumbai pousse un soupir collectif, de soulagement et d’impatience. J’y ai vécu presque toute ma vie, y ai situé l’action de mes romans ; pour moi, la nuit de Mumbai est un bouquet de plaisirs sensuels. Voici, du coucher au lever du soleil, mon itinéraire pour la parfaite virée nocturne à Mumbai.

Chowpatty Beach

Chasser l’aube à coup de vagues creuse l’appétit.

Chowpatty

17 h 30 : Casse-croûte à la plage

La soirée est étouffante dans South Mumbai. Au terminus de Churchgate, je saute du train de banlieue en marche, pas parce que je suis pressé, mais pour éviter d’être renversé par la horde de travailleurs rentrant chez eux. À partir d’ici, tout n’est que paix et plaisir sur Marine Drive, en route pour la plus célèbre plage en ville.

Les casse-croûte ; sculptural étal de fruits

De gauche à droite : c’est l’heure de manger à Chowpatty : entre bhelpuri et sandwich de paneer, les casse-croûte servent de tout ; sculptural étal de fruits.

Plutôt déserte de jour à cause de la chaleur, la plage de Chowpatty devient, du coucher du soleil à 21 h, un champ de foire pour tous, bondé d’amoureux et de solitaires, de marchands et de filous. C’est ce petit croissant blotti dans la baie, juste avant le chic quartier de Malabar Hill, que les gens voient quand ils pensent à Mumbai. Chowpatty jayenge/bhelpuri khayenge, veut la célèbre chanson de Bollywood : À la plage nous irons/du bhelpuri y mangerons. Ici, je peux entendre les multiples langues et accents de ma ville polyglotte (anglais, hindi, ourdou, marathe, gujarati, konkani), sans oublier le bambaiya, le dialecte local dont les notes chantantes rachètent le débit rapide et saccadé. (Par exemple, l’exclamation Aiee-la!, longue et rythmée, exprime surprise ou regret.)

Malabar Hill ; la crème glacée de Bachelorr’s

De gauche à droite : Malabar Hill sous la pluie ; il faut se garder de la place pour la réputée crème glacée de Bachelorr’s.

Mon estomac réclame le sujet du couplet : du bhelpuri. Quelques instants plus tard, passé à un étal, je mords dans l’en-cas typique de Mumbai, méli-mélo coloré de riz soufflé, d’oignon haché, de piment et de pomme de terre, acidulé d’une sauce au tamarin et garni de sev (croquantes nouilles frites de farine de pois chiche), le tout emballé dans un cornet de papier journal que certains lisent après le repas. La moitié de ma bouchée déboule du papier ; se salir fait partie du plaisir. Au dessert, direction Bachelorr’s : datant des années 1930, ce petit comptoir sans prétention ni place assise a toujours des dizaines de clients qui tentent tous d’attirer l’attention des serveurs débordés pour commander milkshakes et crème glacée. Sitôt que je croise le regard d’un serveur, je crie ma commande : Mumbai n’a de patience pour personne. Aujourd’hui, la splendeur crémeuse d’une glace à la chérimole est de saison ; sinon, j’aime bien une glace au piment vert (toujours de saison).

Le théâtre Prithvi

Idées lumineuses et discussions animées abondent au café adjacent à ce théâtre historique.

Prithvi

19 h 30 : Le théâtre

La cloche sonne et dans le noir j’entends les petits pas traînants des gens qui entrent juste avant qu’on ferme la porte. Puis les lumières s’allument, éclairant la petite scène semi-circulaire en contrebas. Plus de 100 spectateurs retiennent leur souffle. Pour les deux prochaines heures, cet espace intime sera notre univers.

Peu importe sa notoriété ou sa fortune, tout acteur de la ville, et même les grandes stars de Bollywood, rêve secrètement de jouer dans cette salle (pouvant accueillir 180 personnes, fermée le lundi). Fondé en 1978 à la mémoire du grand acteur de Mumbai Prithviraj Kapoor près de la plage de Juhu, dans la banlieue ouest, le théâtre Prithvi (« la Terre ») est si petit que la première rangée pourrait aisément chuchoter des compliments ou des reproches à l’oreille des premiers rôles. (Certains le font ; certains se font même répondre.) Aller au Prithvi est un rite de passage. Mon père m’y a emmené la première fois à 15 ans pour voir En attendant Godot, et depuis il ne se passe pas une semaine sans que je feuillette les journaux pour voir ce qui y joue ; on y présente plus de 600 pièces par an. Ce soir, j’assiste à une mise en scène du Cher menteur de George Bernard Shaw qui met en vedette le plus célèbre couple d’acteurs de Mumbai, Naseeruddin Shah et Ratna Pathak Shah. Ce sont des vétérans, comme une bonne partie du public. Des vagues de plaisir déferlent de la scène à la salle et vice versa.

Ceux qui aiment le Prithvi en font toute une soirée. À l’extérieur, il y a une petite librairie et un café en plein air où je commande un café irlandais. L’endroit est célèbre pour son cutting chai, infusion indienne de feuilles de thé, de lait et de cardamome qu’on sert en général au demi-verre, donc « coupée en deux », d’où le terme cutting. (À Mumbai, les verbes sont aussi énergiques que les habitants.) Jeunes acteurs et espoirs du métier, encore allumés par la représentation, se mêlent aux metteurs en scène et dramaturges reconnus qui jasent de leurs dernières œuvres.

Mohammed Ali Road Cho Bazaar

Virée dans les stands du Cho Bazaar sur Mohammed Ali Road.

Mohammed Ali Road

22 h : Promenade

Malgré l’heure tardive, la clameur de la circulation, des radios et des voix noie mes pensées. Je suis sur Mohammed Ali Road, où il a été décidé à l’unanimité, il y a des dizaines d’années, que la place du silence était l’Himalaya.

Ici, dans la cité aux multiples cultures et religions, bat le cœur du Mumbai musulman… et carnivore. Brinquebalé par la foule, j’avance à demi involontairement sur les étroits trottoirs gorgés de marchands qui vendent de tout, entre lingerie, sacs à main, textes religieux et ce suave parfum (100 roses distillées en une goutte) qu’on appelle attar. De nombreuses femmes portent la burqa (même celles qui conduisent un scooter), et il y a un assortiment de succulentes viandes frites, grillées ou rôties directement sur le trottoir, des plaisirs familiers comme du poulet tandouri et le défi pour courageux que sont les animelles de bouc.

La mosquée Minara Masjid

Scooters et piétons se partagent la route sous la mosquée Minara Masjid.

« Bonsoir, m’sieur ! On vous voit pas souvent par ici ces derniers temps. Z’êtes tanné de notre biryani ? » me lance Abdullah, un des serveurs du Noor Mohammadi, un petit resto où tout Mumbaikar carnivore est allé. On se connaît depuis sa première journée de travail ici, du temps qu’il était ado, et l’âge adulte n’a pas effacé son sourire espiègle (mais lui a ajouté une moustache).

Les étals

À Mumbai, les étals sont ouverts jusqu’aux petites heures.

J’ai de la chance ce soir : j’ai une table pour moi tout seul. Les soirs de week-end ou pendant le ramadan, il m’est arrivé de partager mon repas avec une famille de quatre ou avec une brigade de chauffeurs de taxi. Ce soir, je me régale de chauds rotis tandouris riches en levure, qui sortent en empilades des cuisines et sont distribués à quiconque lève la main. Je romps un morceau du pain plat pour ramasser du dal jaune nappé d’un filet de ghee luisant, puis j’en enveloppe un morceau de juteux kebab de bœuf, plus oignon cru et intense chutney vert à la menthe. En mangeant, j’essaie de répertorier mes souvenirs des visages les plus beaux et les plus intéressants qui ont croisé mon regard depuis une heure ; il y en a eu au moins 5000.

Le train

Dedans-dehors.

Churchgate

1 h : Le dernier train

Il est passé minuit, mais comme tout bon Mumbaikar je ne cesse de courir. C’est que je ne veux pas rater le dernier train partant du terminus de Churchgate pour Borivali. Il est presque vide, mais il se remplira en cheminant vers le nord (couvrant 40 km et 20 stations en 70 minutes).

À cette heure, la fébrilité de Mumbai s’épuise. Il n’y a pas meilleur endroit pour faire l’expérience de cette immense et profonde fatigue qu’à bord du dernier train vers la maison, parmi les vendeurs ambulants à la fin d’une longue journée de labeur, les cadres épuisés, les traînards sans emploi, les alcoolos grincheux et l’occasionnel groupe en habits colorés rentrant d’un mariage. Beaucoup de passagers sont assis, mais un nombre étonnant choisit de rester debout près des portes ouvertes, jouant du coude pour pouvoir se tenir au plus près du bord, talons dans le wagon, orteils et tête dehors, se tenant mutuellement à l’œil en tout temps. C’est ça, Mumbai : même la solitude et l’introspection s’y vivent en foule.

Le train

Les meilleures places dans le train sont sur le rebord, où l’on peut apprécier la brise et la vue.

Le train dépasse en haletant les prétentieux nouveaux gratte-ciels du centre-ville qui s’élèvent au-dessus d’immeubles défraîchis. Au début près de la porte, je suis bientôt repoussé au troisième rang par deux maîtres du vide. À mes pieds, deux ados écoutent des chansons de films hindis sur un téléphone cellulaire en se partageant les écouteurs, assis côte à côte par terre. Rapidement ils s’endorment, tête contre tête. Pour des millions d’habitants de cette ville hyperactive, le sommeil est quelque chose de troublé et de fragile, dont on n’a jamais pleine possession mais qu’on saisit au vol. Bientôt, à la dernière station, il faudra se réveiller de nouveau.

Un pêcheur

Un pêcheur fait une pause. Cette activité, qui a lieu toute l’année, n’est interdite que pendant la mousson.

Ferry Wharf

4 h : Les quais à l’aube

Dans le taxi pour Ferry Wharf, situé dans l’humble quartier de Mazgaon sur la côte est de la ville, je vois que la longue jetée grouille déjà de dizaines de personnes. Il y a là menu fretin et gros bonnets de la vaste économie maritime locale : restaurateurs, vendeurs de thé, femmes aux tenues colorées de la traditionnelle communauté de pêcheurs de la ville, les Kolis, et gamins chétifs dont les doigts agiles écorchent, écaillent et déveinent les poissons plus vite qu’on peut dire Ferry Wharf.

Une scène matinale sur les quais

Une scène matinale sur les quais, où tous commencent à s’activer. (Photo : Colston Julian)

Telles des lucioles, de petites lumières jaunes brillent au loin : des chalutiers qui rentrent après une nuit en mer. Puis, soudain, le chaos. Les bateaux accostent et leurs équipages lancent habilement d’énormes paniers de poissons et fruits de mer sur le môle : maquereaux, crabes, castagnoles et scopélidés (petits poissons mous). On les vend en gros ou, pour les spécimens particulièrement gros ou chers, lors de brèves et vives enchères où les gens se disputent les prix par dizaines. Dans cette ville qui aime tellement le dhanda (le commerce, les affaires), chacun achète, vend, marchande et profite de la nuit pour prendre une longueur d’avance sur la journée qui s’annonce.

Au-dessus du raffut point une aube zébrée de mauve, telle une aquarelle. La nuit est finie, mais l’est-elle vraiment ? Parfois, je me dis que Mumbai vit une longue journée agitée, toujours lasse, toujours éveillée. Toujours vivante.

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