Prix littéraires Radio-Canada

Money Express

Premier prix, catégorie nouvelle.

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Née à Montmagny en 1972, diplômée en journalisme, en création littéraire et en arts visuels, Bianca Joubert vit aujourd’hui à Montréal, où elle travaille comme journaliste indépendante tout en continuant de publier dans des revues littéraires et d’exposer ses tableaux régulièrement. La diversité culturelle et le continent africain se trouvent au cœur de sa démarche.

PAR BIANCA JOUBERT
IMAGES PAR AMY FRIEND


Née à Montmagny en 1972, diplômée en journalisme, en création littéraire et en arts visuels, Bianca Joubert vit aujourd’hui à Montréal, où elle travaille comme journaliste indépendante tout en continuant de publier dans des revues littéraires et d’exposer ses tableaux réguliè­rement. La diversité culturelle et le continent africain se trouvent au cœur de sa démarche.

 

L’an dernier, l’artiste canadienne Amy Friend (dont les images illustrent cette nouvelle) a fait partie des gagnants du concours Flash Forward pour photographes émergents organisé par la fondation Magenta. Cet automne, une expo de ses œuvres sera présentée à Camagüey (Cuba) ainsi qu’à l’université Notre Dame, aux États-Unis. amyfriend.ca


 Artistic representation by Amy Friend

Mère, ne t’en fais pas. J’ai fermé les yeux de Baba avant de le jeter à la mer. Il n’a rien vu. L’argent que tu as économisé pour lui n’a pas servi à rien. Allez, ne pleure pas. Il a fait une belle croisière. Il aime flotter avec les méduses, les lak-lak transparents magnifiques qui brûlent la peau. Voir les pirogues de dessous. Frôler les plus gros poissons qui donnent à manger des semaines durant. Ne t’en fais pas. Ce sera tous les jours Money Express. Plus de tracasseries. Cash à cash, cash à compte, compte à cash, compte à compte, maman. Business is business, comme on dit en Angleterre, en France et en Espagne. En Amérique trop loin en bateau. As usual. Money Express is simple, de nous à vous et un homme à la mer entre les deux. Moi, Saliou, fils de Momar, je serai plus riche à moi seul que tous les commerces triangulaires. Riche comme Isabelle d’Espagne, mon oncle d’Amérique, Crésus et les rois de France. Christophe Colomb, Napoléon et nos cousins les Gaulois. Juré sur la tête de Baba, qui n’a rien vu, je te le jure, maman. Il ne sait même pas qu’il est mort. Il a juste égrené son chapelet dans l’eau salée, pleuré sec toutes les larmes de son corps. Son corps pas enveloppé dans un linceul. Tiré par un cortège de lak-lak jusqu’au paradis des clandestins. Money Express. Au secours. Gardez la ligne. C’est la loi du plus fort. À la dérive. Cinq, douze, mille jours. Je ne sais plus. Dieu soit loué, alhamdoulilah, notre chemin n’a pas croisé celui des garde-côtes qui avaient crevé un petit bateau pneumatique avec la lame de leurs poignards en riant très fort. Les femmes et les enfants d’abord. Comme quoi il y a pire. Business as usual. Sur la coque du bateau notre passeur avait peint les hommes proposent Dieu dispose. Yaay, ne pleure pas. Baba, il voyage sur tous les fuseaux horaires, classe affaires. Il capte les ondes de tous les transistors, pile-poil sur le poste avec toujours éternellement un nouveau tube de Youssou N’Dour applaudi par toute la planète. Il a de belles chaussures, ne t’inquiète pas, et toutes les femmes veulent l’épouser. Barça wala barsakh. Barcelone ou la mort. L’exil ou les deux. Mangui dem, je pars. Quelle heure est-il au paradis ? Ciao. Abdou, lui, il avait réussi. Faux passeport faux visa et viva Italia. Ni le désert ni la mer. Le train, l’avion et la sueur devant les douaniers qui ne le reconnaissent pas sur la photo. Un journal ouvert à la page où il est écrit les migrants font vivre l’Afrique. Un continent sous perfusion. Puis les publicités, Money Express, Money Cash. Ne changez pas de poste. Restez en ligne. Le pays tangue. Pas de travail pas d’argent. Je grelotte dans ma couverture, maman, en regardant l’huile à bronzage qui glisse sur la peau de la jolie dame en bikini blanc. Ses fesses lisses posées sur la plage des Canaries pour le prix d’une année de salaire. La beauté, ça n’a pas de prix. Le reste sur la carte de crédit. Il n’a pas souffert, Baba, la tête posée sur mes genoux. La dame en bikini n’a pas vu son visage avant qu’on ne le jette à la mer. Pas connu son rire de gamin. Sa fierté de partir là-bas. Ni entre les deux. C’est pour ça qu’elle dédaigne poliment l’un de nous. Un naufragé de la vague précédente qui offre lunettes de soleil, montre ou sac de contrefaçon, avant de s’enfuir en courant. Pour ça qu’elle préfère regarder les muscles en saillie d’un jeune qui manie la machette sur une noix de coco. Maman, si elle n’entend pas les cris sous l’eau des enfants du bateau crevé par les poignards, c’est qu’elle danse sur les terrasses de la plage où l’orchestre tue dans le cœur des touristes l’image des êtres décharnés échoués sur le sable comme du vieux poisson. Elle ne peut pas savoir, maman, le prix d’une traversée qui arrache des ongles, fend la peau, éclate les lèvres. Pas sentir l’odeur de la pisse sur le bois pourri. De la mort au soleil, de la soif entourée d’eau. Les sourires devenus gerçures, la beauté changée en rictus. Gardez la ligne. Hold on. Hasta la vista, baby. Je ne veux pas retourner à la case départ, aéroport Léopold Sédar Senghor. Sentir dans ma poche la carte d’expulsion. C’est trop loin trop tard. Les avions restent bloqués dans ma tête, les mots en travers de ma gorge. Combien nous étions ? J’ai oublié. Je m’informe. Gardez la ligne. Au moins vingt, peut-être cinquante, ils ont dit, mes gardes du corps. Avant d’ajouter ici, mon grand, c’est pas le jardin des Hespérides. Les filles d’Atlas ne sont plus condamnées à soutenir le monde. Oui, mais Baba, lui, il a peut-être retrouvé l’Atlantide. Du moins des restes du continent effondré.

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Publié: 1 septembre 2009.

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