Voyage

Nuit américaine

En 1964, John Huston accouchait de La nuit de l’iguane et mettait au monde la station balnéaire de Puerto Vallarta.

Par Lisa Moore

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La magnifique plage n’est que parasols en feuilles de palmier, chaises pliantes et corps hâlés : jeunes mariés éperdus de bonheur, étudiants sifflant des Corona, couples à la retraite portant chapeaux de paille et gros bijoux pseudo-aztèques en argent. Il y a là un groupe de gars bâtis comme des joueurs de hockey, avec leurs blondes, avenantes, riant bruyamment, aux cheveux soyeux et aux bikinis griffés (du moins, le peu de tissu qui en tient lieu donne à penser qu’ils le sont).

On dirait une séquence de La nuit de l'iguane, lorsqu'aux plaisirs anodins succède subitement une angoisse lugubre et que chacun reconnaît ses désirs étranges.

Quatre hommes prodigieusement musclés, tatoués, percés et bronzés se promènent sur la plage. L’un d’eux porte un minuscule yorkshire coiffé d’une boucle rose si serrée qu’il en grimace. Levant la tête en se protégeant les yeux d’une main, les quatre gaillards s’arrêtent brusquement devant ma serviette. Aussitôt une ombre m’enveloppe, moi et moi seule ; malgré la chaleur, je frissonne. On dirait une séquence de La nuit de l’iguane, le film de John Huston adapté de la pièce de Tennessee Williams, lorsqu’aux plaisirs anodins succède subitement une angoisse lugubre et que chacun prend conscience de ses désirs étranges et incontrôlables. Personne ne veut mourir ou songer à la mort, mais celle-ci est prévue dans le contrat.

Un sifflement perçant se fait entendre et j’aperçois un parachutiste ascensionnel planant à 4,5 m au-dessus de ma tête. Je distingue son maillot à motifs de fleurs géantes, son harnais incrusté dans son corps et les semelles bleues de ses espadrilles, malgré ses ruades. Quatre Mexicains s’élancent vers lui, l’attrapent et l’aident à poser pied et à replier son parachute avant même que celui-ci touche le sable. Ils défont ses sangles et lui donnent des tapes dans le dos.

Nous sommes à Puerto Vallarta, sur la Playa de los Muertos, un nom qui aurait plu à Tennessee Williams. En route pour visiter les lieux du tournage de La nuit de l’iguane, mon mari et moi nous sommes arrêtés ici pour une baignade. Je fouille la mer du regard, mais je ne trouve pas mon homme. Au bout d’un instant, je le vois qui se passe la main dans les cheveux, dispersant des gouttes d’eau comme autant de pièces d’argent.

Sur la corniche, dans le taxi qui nous amène vers Mismaloya, où La nuit de l’iguane a été tournée en 1963, nous passons devant des huttes où l’on vend des sombreros et des t-shirts. Le flanc blanc d’un navire de croisière se laisse entrevoir à travers la végétation tropicale qui borde la route. À notre arrivée, nous apprenons que le site du film est fermé depuis deux ans. Nous nous rabattons sur les décors du Prédateur, une production de 1987 qui mettait en vedette Schwarzenegger.

Je n’ai jamais vu Le prédateur, mais j’imagine que ce film, comme de nombreuses mégaproductions, banalise la mort jusqu’à en faire une inoffensive parodie. Le monstre du Prédateur a été conservé, un chapelet de crânes en bandoulière. Il y a une tyrolienne ; casqués et harnachés, les touristes survolent la forêt tropicale d’un sommet à l’autre. L’entreprise responsable vous promet un DVD personnalisé de votre aventure, effets sonores compris, livré à votre hôtel le soir même. On a les productions cinématographiques qu’on peut.

Au moment de repartir, notre chauffeur de taxi nous annonce qu’il pense être capable de nous faire entrer sur le site de La nuit de l’iguane.

« Puisque vous tenez tant à y aller », ajoute-t-il en ajustant le rétroviseur afin de me voir.

Il roule jusque devant l’entrée, frappe à la barrière cadenassée et attend, tête basse, mains derrière le dos, tapant du pied. Un gardien sort de sa guérite ; après quelques mots du chauffeur, il nous ouvre la barrière et nous nous engageons sur la longue allée pavée.

Pourquoi suis-je si excitée ? Parce que Tennessee Williams est un auteur vulnérable et brave, irrévérencieux et poétique. Parce que ses pièces traitent de la mort et d’une sexualité parfois tordue et moralement provocante, mais purement humaine. Et parce que Huston a réalisé avec La nuit de l’iguane un chef-d’œuvre.

Richard Burton, follement beau et au sommet de sa forme, y incarne un prêtre défroqué devenu guide touristique au bord de la crise de nerfs. Le film, qui met également en vedette Ava Gardner et Deborah Kerr, traite de désir réprimé, de désespoir, d’homosexualité refoulée, de poésie, de surf… et d’un horrible iguane enchaîné, qu’on engraisse pour le tuer. Si le personnage de Burton marche sur des tessons et souille de son sang le plancher de l’hôtel, c’est parce qu’il cherche à retrouver l’innocence perdue et parce qu’il est, lui aussi, au bout du rouleau.

Richard Burton a offert à Elizabeth Taylor une maison à Puerto Vallarta, et ce village isolé est devenu le site touristique que l’on connaît.

L’hôtel est en ruine. Il y a des graffitis, des tas de gravats là où le toit s’est effondré. Des feuilles de palmier séchées craquent sous nos pas. Sur une enseigne peinte à la main, on peut lire : «John Huston, réalisateur ». Le chauffeur de taxi regarde sa ville par-delà l’océan en contrebas. Le navire de croisière que nous avons aperçu plus tôt est ancré dans la baie. Je demande à notre chauffeur s’il a vu le film. « Bien sûr ! Ce film a tout changé. » Richard Burton a offert à Elizabeth Taylor une maison à Puerto Vallarta, et ce village isolé est devenu le site touristique que l’on connaît.

Le chauffeur ouvre les quatre portières de la voiture pour laisser entrer la brise fraîche : on étouffe à l’intérieur. Il monte, met le contact : le moteur halète brièvement et s’éteint. Nouvel essai : le moteur tousse et râle et puis meurt. Nous sommes coincés dans la touffeur sur ce site décrépit.

Le dernier soir de notre voyage, dans la foule rassemblée au coin d’une rue pour observer une éclipse lunaire, un vieil homme annonce : « Nous ne serons plus là la prochaine fois. C’est notre dernière chance. » Nul ne peut détacher son regard de l’immense zone d’ombre qui enveloppe la Lune et qui finit par la voiler.


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Publié: 1 septembre 2008. Étiquettes: beach, cinéma, culture, Elizabeth Taylor, John Huston, Playa de los Muertos, Richard Burton, vacances.

L’élégante Villa Bursus de l’Hacienda San Angel a déjà appartenu à la vedette du film La nuit de l’iguane, Richard Burton. Pour voir l’endroit où logeait le réalisateur John Huston durant le tournage, allez à la Casa Tabachin.
Casa Tabachin 702-541-8763, casatabachin.com
Hacienda San Angel 877-815-6594, haciendasanangel.com

Près de Playa de los Muertos, El Dorado est l’un des plus vieux restos de Puerto Vallarta (les vedettes s'y réunissaient au début des années 1960). Fruits de mer et ambiance relaxe au menu.
Pulpito 102, 322-222-4124

Le legs de John Huston comprend le Puerto Vallarta Film Festival, cofondé par sa des­cen­dance, qui se déroulera du 10 au 14 décembre. Vous y ver­rez, entre autres, des productions mexicaines avant leur diffusion dans un cinéma près de chez vous.
322-297-1605, vallartafilmfestival.com

Jouez les figurants : les gens de Nuevo Vallarta Tours vous aideront à organiser une traversée en tyrolienne et une visite sur les lieux de tournage du Prédateur, qui mettait en vedette Arnold Schwarzenegger.
866-217-9704, nuevovallartatours.com

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