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Palm Springs déridé

Entre hôtel design et bars tikis, l’ancien repaire du troisième âge connaît un nouvel âge d’or.

Palm Springs

Établi à Palm Springs depuis cinq ans, le couple formé de Molly et Donovan Funkey roulent leur bosse en exploitant un bar qui rajeunit le centre-ville.

« Désolée, chéri ! », hurle la dame qui a écrasé mon pied alors que je tentais de me frayer un chemin vers le bar. Elle se tortille, s'installe sur un tabouret, puis agite frénétiquement les bras au son de la musique assourdissante. C'est samedi soir, et la scène est parfaitement normale ; sauf qu'avec ses cheveux gris et son petit chapeau beige, mon interlocutrice ressemble plus à ma grand-mère qu'à Kim Kardashian. « Bienvenue à Palm Springs ! », lance Donovan Funkey, le copropriétaire du Bar (c'est le nom de l'endroit où je me trouve), visiblement amusé par ma mine ahurie. Je commande un Allison (un cocktail à la bière, au rye, au St-Germain, à la Crème Yvette et au jus de citron) et observe ma voisine danser devant trois camarades de son âge. Si Dorothy des Golden Girls avait célébré son enterrement de vie de jeune fille dans un épisode de Portlandia, les invités auraient eu l'air de ça : un mélange de jeunes sortis d'une pub de Frank & Oak, de touristes en chemises hawaïennes et de quelques têtes grises.

Palm Springs

Le couchant donne un air dramatique aux montagnes qui ceignent la ville.

Décidément, cette ville a bien changé depuis ma dernière visite. Il y a 10 ans, je passais souvent mes vacances ici, attiré par l'effet théâtral des montagnes poussiéreuses qui ceignent la région comme un décor de cinéma, et par le fait qu'il n'y avait rien d'autre à faire que profiter de la chaleur du désert. Si la nostalgie du glamour hollywoodien des années 1950 a longtemps hanté les rues de Palm Springs, des établissements comme le Bar lui ont filé un bon coup de défibrillateur. Partout, le neuf accueille le vieux à bras ouverts, comme une photo passée au filtre Earlybird d'Instagram.

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Jason Perry, directeur général du Sparrows Lodge, prend la pose dans le hall à aire ouverte de l'hôtel.

Le Sparrows Lodge, où je gîte, en est un bon exemple. Je me demande si les jeunes professionnels qui se prélassent au bord de la piscine le jour de mon arrivée savent qu'Elizabeth Montgomery y a célébré son premier mariage en 1954 (c'est du moins ce qu'on raconte). Peut-être que non ; et je les comprends : les gigantesques baignoires métalliques des chambres, le carrelage entrecoupé de petites roches soigneusement désordonnées et les livres Taschen déposés un peu partout sont de bien meilleures raisons d'atterrir ici. L'endroit a des airs de campement faussement rustique, comme si le propriétaire était un gardien de parc national recyclé dans l'hôtellerie. Puisque c'est calme les soirs de semaine, j'en profite pour me détendre seul dans le bain à remous un mercredi soir. Les yeux au ciel, je réalise que le Sparrows est encore le lieu idéal pour voir les étoiles. Les vraies.

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Le Sparrows Lodge est situé sur le site d'un hôtel ouvert en 1951 par l'un des producteurs de la série Lassie.

Le soleil de midi commence à chauffer sérieusement mon crâne dégarni. Depuis une heure, je marche dans l'Uptown Design District, où les boutiques de déco ont longtemps été les seules attractions. On comprend pourquoi : dans les vitrines, on affiche fièrement un penchant pour les meubles et accessoires s'inspirant du modernisme du milieu du siècle dernier. Au Pelago, je serais reparti avec deux montres Taki aux lignes minimalistes, si le couple d'hommes qui se disputait au sujet d'une table basse aux formes arrondies n'avait pas monopolisé l'attention de son pauvre vendeur. Aujourd'hui, bars et restaurants poussent entre les magasins et attirent une nouvelle clientèle, plus alléchée par le style de vie de Frank Sinatra (et les apéros du Rat Pack qui débutent tôt) que la déco de sa maison.

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La Canadienne Jaime Kowal (en haut à gauche) reçoit des amis à l'Ernest Coffee Palm Springs, le café dont elle est copropriétaire dans l'Uptown Design District.

Cela saute aux yeux au Bootlegger Tiki, minuscule speakeasy dont les panneaux en bambou tressé et les lampes en poisson porc-épic trahissent ses origines. (Dans ce local se trouvait jadis un resto Don the Beachcomber, du nom d'un des fondateurs du mouvement tiki.) Alors que je prends place au bar décoré de cartes postales vintage, Jaime Kowal, la copropriétaire, me raconte en souriant que le mai tai aurait été inventé ici. La Canadienne de 36 ans, qui a quitté Vancouver il y a deux ans pour s'installer à Palm Springs, fait partie d'une nouvelle vague d'entrepreneurs dont la vitalité faitl'effet d'un sérum antirides sur la ville. Molly et Donovan Funkey (les proprios du Bar) sont de bons amis, tout comme Jason Perry, le directeur général du Sparrows Lodge, et Chris Pardo, le designer d'intérieur qui a conçu le Bootlegger, dont il est aussi le copropriétaire. Il est 15 h 30 quand Jaime me commande un Poison Dart (bourbon, Cynar, sirop de cannelle, sirop d'orgeat et jus de citron, une mixture particulièrement dangereuse en après-midi) et me présente aux deux dames assises près de nous vêtues de tailleurs gris assortis à leur chevelure. « Je peux enfin boire mes deux martinis quotidiens ailleurs qu'à la maison », s'exclame l'une d'elles, le sourire élargi par le gin. « J'habite juste à côté : plus besoin de prendre la voiture ! »

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Le quartier Vista Las Palmas claironne son amour pour l'architecture moderniste sur tous les toits.

Titubant sur North Palm Canyon Drive, je longe un gigantesque chantier de plusieurs pâtés de maisons qui accouchera bientôt d'un centre commercial, dont l'architecture et l'aménagement intérieur seront signés Chris Pardo, l'associé de Jaime. Voilà qui devrait changer le visage de Palm Springs, d'autant plus qu'une place publique sera inaugurée. À défaut de voir le résultat final, je peux admirer le premier ingrédient de cette transformation, le nouvel Architecture and Design Center, un lieu d'expositions récemment ouvert par le Palm Springs Art Museum dans une ancienne banque de style international. L'édifice au toit plat et percé de gigantesques baies vitrées est à Palm Springs ce que le Dolby Theatre est à Hollywood : un temple qui souligne les réalisations de ses plus illustres résidents. Le Walk of Stars à mes pieds (avec des étoiles décernées aux vedettes de l'architecture locale comme Donald Wexler et Albert Frey) le prouve : ici, les architectes sont de véritables célébrités.

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De gauche à droite : C'est en Jeep qu'on explore le mieux les environs de Palm Springs; l'immense vallée de Coachella est entourée de trois chaînes de montagnes.

« Je t'avertis : tu n'as pas le droit de vomir, pas le droit de te plaindre et pas le droit de tacher mon Jeep avec un quelconque liquide corporel », m'assène Morgan Levine, un petit bout de femme dont les longs cheveux bruns sont tressés d'un ruban bleu. Elle connaît le désert par cœur (elle le fait visiter depuis 27 ans) et depuis une heure, elle nous balade autour de la faille de San Andreas, dont une portion passe près de Palm Springs. Elle m'a aussi interdit de m'éloigner. Bien entendu, je ne l'ai pas écoutée et maintenant, je me sens comme James Franco dans 127 heures : je suis tellement à l'étroit entre les deux parois du canyon que je ne peux plus faire demi-tour. D'une petite gigue exécutée sur place, je parviens à dégager une épaule et rejoins ma guide, qui m'attend patiemment près de son camion en secouant la tête. Nous reprenons place dans le véhicule et « Capitaine Morgan » (c'est ainsi qu'on la surnomme) me conduit dans le labyrinthe de rochers qui déchire le paysage. J'ai l'impression d'être une fourmi sur une assiette de fromage suisse : les titanesques parois laiteuses trouées de cratères me rappellent que Palm Springs est planté dans le désert.

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Chou-fleur rôti servi avec parmesan, câpres et piments forts au restaurant Birba .

Morgan s'immobilise sur un promontoire et je peux enfin saisir toute la démesure de la vallée de Coachella : il y a les montagnes Santa Rosa devant moi, les Little San Bernardino derrière et les San Jacinto à droite, à l'ombre desquelles les habitants de la ville essuient leur front chaque soir quand le soleil se couche par-delà le sommet de 3300 m. Il y a aussi le silence absolu, qui détonne avec le célèbre festival de musique qui fait vibrer la région et attire chaque année des milliers de visiteurs du monde entier. Mais c'est sur la route du retour que le paysage me surprend le plus. Par la fenêtre du Jeep, je remarque une enfilade de gigantesques exploitations agricoles. Moi qui me croyais en plein désert, je ne cache pas mon étonnement : si la vallée est un tiroir à légumes, comment se fait-il qu'à chacun de mes séjours il m'ait été impossible de trouver un seul restaurant digne de ce nom ?

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« Capitaine Morgan » Levine (à droite) mène une excursion près de la faille de San Andreas.

« Les fermiers ont longtemps refusé de nous vendre leurs produits parce qu'ils exportent presque tout. Il a fallu du temps pour les convaincre », m'explique Tara Lazar, le soir venu, alors que je m'attable au Birba, un de ses quatre restaurants dans North Palm Canyon Drive. Celle qui a grandi dans la vallée est pionnière et porte-étendard, avec une poignée d'autres chefs, du mouvement « de la ferme à la table » local. Bien sûr, elle sait que le principe n'est pas nouveau (on est à une heure de vol de San Francisco, après tout), mais ici, c'est une minirévolution. Justement, Wake Up d'Arcade Fire passe à la radio lorsqu'une délicate pizza à croûte mince garnie de salami épicé, de piment oiseau, de chou frisé et de fontina se pointe à ma table. Jamais le désert n'a eu aussi bon goût.

Je l'avoue, j'ai peine à croire que je suis à Palm Springs. Il y a quelques années, je m'amusais souvent à comparer la ville à Joan Collins : trop bronzée et vraiment kitsch, avec son cocktail à la paille tachée de rouge à lèvres. En regardant les jeunes familles et les groupes d'amis qui remplissent la terrasse du Birba, c'est plutôt devant Demi Moore que je crois me trouver : botoxée, certes, mais dans l'air du temps. Et certainement capable de séduire un homme plus jeune qu'elle.

Palm Springs


Carnet de voyage

01 Au Workshop Kitchen + Bar, les plats de saison de Michael Beckman (dont une juteuse côtelette de porc aux poires Bartlett farcies de gorgonzola) vous feront oublier la monotonie culinaire de Palm Springs plus rapidement qu'il n'en faut pour dire « early bird special ». (workshoppalmsprings.com)

02 Figure de proue de la renaissance du centre-ville, l'Architecture and Design Center propose des expos consacrées au modernisme architectural prisé dans la région. (psmuseum.org)

03 C'est pour le décor (inchangé depuis le Rat Pack) et les martinis (les plus corsés en ville) que jeunes et moins jeunes jouent du coude chaque soir autour du piano du Melvyn's Restaurant. (inglesideinn.com)

04 Les guides de Desert Adventures vous concocteront une excursion sur mesure, avec observation d'étoiles dans le désert du Colorado ou randonnée au parc national Joshua Tree. (red-jeep.com)

05 Pour magasiner dans les belles boutiques de l'Uptown Design District, marchez vers le nord dans North Palm Canyon Drive en partant d'East Granvia. Faites une halte à l'Ernest Coffee Palm Springs, ou brunchez au Cheeky's de la chef Tara Lazar. (ernestcoffee.com, cheekysps.com)


Où loger

Avec sa réception extérieure aux airs de grange chic et sa vaste terrasse dotée de tables communes, le Sparrows Lodge rappelle un camp d'été sophistiqué. Ce n'est pas un hasard : Thomas Keller, du French Laundry, y a investi. Plutôt chic, comme moniteur de camp. 
sparrowslodge.com

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