Je suis parti en week-end à New York par le vol de 7 h. Il faisait nuit, une aube glaciale pointait quand on a décollé et j’arpentais Central Park à 8 h 45. Des buses à queue rousse tournoyaient dans un ciel sans nuages ou piquaient depuis leur perchoir de la 5e Avenue sur des proies se réfugiant dans le chef-d’œuvre de Frederick Law Olmsted, en plein Manhattan. J’étais si dépaysé, mes repères habituels si chamboulés, que j’avais peine à croire que j’avais entamé ma journée dans le confort de mon logis.

Voyager est une drogue, et pas seulement parce qu’on peut en devenir dépendant. Surtout, le voyage altère la conscience, élargit l’esprit et refait peut-être même les connexions du cortex cérébral. Depuis que Montaigne a fait l’éloge des effets libérateurs du voyage, l’on sait que le meilleur moyen de s’ouvrir l’esprit est d’aller dans un endroit si peu familier que ses idées reçues en seront déboulonnées. On peut aller à New York, ville teintée par une foule de références littéraires et cinématographiques et les souvenirs qu’on en garde, et y découvrir des sensations et des perspectives nouvelles.

L’efficacité des nouvelles forces uniformisantes (boutiques, hôtels et aéroports) est telle que je me demande si on n’essaie pas de nous refiler un placebo. Cela dit, avec notre conscience croissante de notre bilan carbone, nous tentons de réduire notre empreinte. Nous y gagnons au change : puisqu’il nous faut examiner nos raisons de voyager, nous réfléchissons à la fonction même du voyage. Au-delà de la rassurante régularité du paysage urbain, nous découvrirons une version plus surprenante, et qui sait, plus profonde de notre être.

« Ne pas trouver son chemin dans une ville – il est possible que ce soit inintéressant et banal, écrivait Walter Benjamin. Il y faut de l’ignorance – rien d’autre. Mais s’égarer dans une ville – comme on s’égare dans une forêt – cela réclame déjà un tout autre apprentissage. » Cet apprentissage se fait à l’école des questions, pas des réponses. Il ne passe pas par la nouveauté à tout prix, encore moins par l’agitation incessante typique des accros du voyage ; il est fondé sur la valorisation de la conscience, aux contours redéfinis. Le vrai voyage est celui qui nous force à n’avoir aucune attente, à nous en remettre à la chance, à mettre nos désirs à l’épreuve plutôt que de simplement viser à les combler. Trop souvent conditionnés par des destinations et des attractions prévisibles, nos départs devraient plutôt être l’occasion de plonger dans l’inconnu, ce geste démocratique cher à Montaigne. Devenir étranger à soi-même permet de voir combien nous dépendons de l’autre pour définir qui l’on est.

« Rayons-nous de toutes les listes », chantait Chet Baker. Prenons cette invitation au premier degré. Se perdre pourrait bien être la meilleure façon de se découvrir.


Mark Kingwell est philosophe. Son dernier ou vrage s’intitule Concrete Reveries: Consciousness and the City.


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