Célébrez avec un pisco sour après avoir dévalé les dunes du désert de California, près de Paracas.

À Paracas, sur la côte sud du Pérou, les plages désertes sont aussi nombreuses que les flamants roses. Escapade sur fond de pisco sour, de surf des sables et de météo parfaite.

C’est parti. Des torrents de sable s'abattent sur mes lunettes, et le vent du désert hérisse ma chevelure en un broussailleux buisson. Le soleil me fait plisser les yeux alors que le chauffeur dirige notre buggy quatre places vers une dune grosse comme l’édifice central de la Colline du Parlement. J’ai peur que le bolide capote tellement ça grimpe. Au sommet, j’ai du ciel plein les yeux. Enfin, les roues avant touchent l’autre versant. Nous dévalons de biais un banc de sable si vertigineux qu’en ski, ce serait une piste double-noire. J’éclate d’un rire nerveux. C’est comme ça que les chiens doivent se sentir quand on les promène en auto avec les vitres ouvertes.

C’est la deuxième fois en deux jours que je joue aux montagnes russes dans le désert de Paracas, à 260 km au sud de Lima. Il faut croire que les dunes mouvantes, lettre d’amour sépia écrite par le vent, m’ont aussi donné soif d’aventure. (Le charme opère encore plus quand j’apprends qu’enfouie sous le sable se cache une cité d’or précolombienne.) La montée d’adrénaline, proportionnelle à celle des dunes, y est aussi pour quelque chose. Arrivés au sommet d’un autre géant de sable, nous faisons une halte. Le conducteur coupe le moteur. Il détache une planche de la maigre structure tubulaire de notre tout-terrain, puis frotte son dessous avec une bougie. « Para más velocidad », précise-t-il en me conduisant vers un précipice. « Vous savez quoi faire, vous êtes canadienne », ajoute-t-il en souriant. Plutôt que de me dresser sur la planche, je me couche à plat ventre. J’ajuste mes lunettes et pousse avec mes bras, comme un coureur de skeleton. Mon cœur fait un triple saut et, pour un instant, j’oublie tout.

Le personnel de l’hôtel Paracas peut vous fournir un vélo ou un kayak pour une aventure en solo. Ou demandez qu'on emmène en catamaran sur la baie de Paracas.

Cette région du sud-ouest du Pérou est la chambre de décompression des âmes stressées et en mal de soleil telles que moi ou ce chef de Lima et cet agent immobilier avec qui j’ai bu un (ou deux) pisco sour à l’hôtel Paracas, hier soir. Ils viennent régulièrement ici, surtout les fins de semaine, pour le beau et le bon temps qu’ils y prennent. Des hordes de Liméniens (85 % des clients de mon hôtel) descendent à Paracas (1200 hab.) pour lâcher leur fou et se dorer la couenne. On les comprend : la capitale péruvienne est sous le couvert brumeux de la garúa pratiquement six mois par an. Ses habitants échappent donc au brouillard comme d’autres échappent à l’hiver. Avec ses hôtels cinq étoiles et, sous peu, des condos immaculés avec piscines, tennis et même une lagune artificielle d’eau salée, cette portion du littoral péruvien est un peu comme leur Floride.

J’arpente la Playa Yumaque, dans la Réserve nationale de Paracas, à la recherche d'un coin où le Pacifique serait à la hauteur de sa réputation. J'ai apporté mon maillot et j'ai hâte de me baigner. Ce matin, en me servant du pain perdu caramélisé aux mangues, le personnel de l'hôtel m'a dit que les plages seraient formidablement désertes. (Ici s'arrête le parallèle avec la Floride.) Mais celui qui a baptisé cet océan a manifestement oublié les marées et les gigantesques vagues qui l'agitent. Je ne trempe même pas l'orteil dans cet effarant tourbillon et suis soulagée d'avoir oublié les citrons pour assaisonner les pétoncles que je comptais en retirer.

Le paysage lunaire de la réserve nationale de Paracas est ponctué de sites archéologiques et de plages quasi désertes.

Tel un crabe de terre, je quitte les côtes et pars à la découverte de la réserve avec mon guide, longeant un marais salant dont la récolte finit sur les tables et les routes enneigées du Canada. Les montagnes sont tatouées de fossiles et de sépultures antiques et teintées d’une myriade de couleurs. Je grimpe sur un tertre prune, au milieu d’un paysage lunaire (il ne tombe ici que 5 mm de pluie par an) jonché de tant d’inukshuks qu’on dirait qu’un autobus de compatriotes est passé par là. Les pentes vont de l’ocre au rose, en passant par le café, toutes marquées des auréoles de sueur de la Terre, comme des volutes à la craie sur le sol. Même le rivage semble l’œuvre d’un artiste : de loin en loin, des plages rougeâtres séparent des récifs de grès caramel de l’eau turquoise.

En sortant du parc, nous suivons une lagune peu profonde créée par la marée. Sur l’eau, dont la surface est déchirée par le vent, flotte un ruban rose. Ce sont des flamants et je m’en veux d’avoir oublié mes jumelles. Quand je demande à mon chauffeur de me conduire à son resto de bord de mer préféré, j’ai enfin l’occasion d’en voir de près. Il s’engage dans un rond-point dont le centre est justement une volée d’échassiers… en plastique. (Un autre moment floridien.) Puis il prend la direction du quai El Chaco, où les pêcheurs ramènent leurs prises quotidiennes, en face de minuscules échoppes vendant sacs tricotés, tee-shirts tie-dye et aimantins. Je m’attable à la terrasse ombragée du Bahía et commande une Cusqueña, la broue locale, et une rascasse frite. (Le couple à la table voisine boit de l’Inca Kola, la boisson nationale qui, à en juger par son omniprésence, est vraisemblablement la seule à surpasser le pisco sour en popularité.) En attendant mon repas, je grignote des cancha, des grains de maïs chulpe gros comme des fèves rouges, torréfiés à l’huile et saupoudrés de sel. Un homme trimballant deux pélicans me fait signe. « Señorita, una foto, sí ? » Heureusement, mes plats arrivent et, avec eux, une bonne excuse pour décliner l’offre.

Chaque comptoir de fruits de mer sur la jetée El Chaco prétend servir le ceviche et les pétoncles les plus frais en ville.

En fait, j’aimerais bien photographier des pélicans. Des manchots de Humboldt aussi. Et des fous péruviens et des cormorans de Bougainville. Mais je préfère le faire dans leur habitat naturel. Je m’inscris donc à l’excursion « Galápagos du pauvre » qui, du quai privé de mon hôtel, me conduit aux îles Ballestas en 30 minutes de hors-bord. Au lieu de tortues géantes ou d’iguanes roses, j’y vois des hordes d’otaries (sans doute attirées par l’éternel beau temps) transformant les plages de galets en pouponnières. Nulle part ailleurs sur Terre ne trouve-t-on autant d’espèces aviaires produisant du guano, au grand bonheur des passionnés d’ornithologie et des curieux, qui se croiraient dans l’émission Planète Terre.

Je me cramponne alors que notre embarcation frappe les vagues. Bientôt, des cris stridents enterrent le bruit du moteur. Je m’imagine que chaque oiseau dit à son voisin : « Tais-toi ! Je dors. » Et que l’autre réplique : « Toi aussi, tais-toi ! » Il y a tant de volatiles que le rocher sur lequel ils sont massés a l’air de bouger quand ils se balancent ou se dandinent. La masse de fertilisant qu’ils produisent est si riche que même l’agriculture désertique devient possible. Au XIXe siècle, le Pérou a vendu tellement de guano, principalement à l’Angleterre et à la France, que le pays a pu rembourser la totalité de sa dette extérieure. Toute une manne.

À notre retour sur la terre ferme, en contournant la péninsule de Paracas, nous faisons un dernier arrêt. Gravé sur un coteau sablonneux, un immense géoglyphe représente un chandelier à trois branches. El Candelabro est vraisemblablement l’œuvre des Paracas, qui, il y a environ 2000 ans, auraient pour le réaliser excavé la terre sur plus de 1 m de profondeur. Dans ce paradis des vacanciers, je me prends à penser que c’était leur version de nos châteaux de sable, mais quand j’interroge mon guide sur la signification de cette figure de 120 m de long, il répond : « Un cactus, peut-être. Les Paracas en révéraient un en particulier, pour ses propriétés hallucinogènes. Ou alors, le paratonnerre du dieu créateur Viracocha. » Nul ne le sait.

Ills sont petits, mais les mototaxis de Paracas n’en sont pas moins jolis. 

« Ce serait un crime de servir ce moscatel mosto verde dans un cocktail », lance Jorge Marroquín derrière le bar du Zarcillo, à l’hôtel Paracas. Il me verse un doigt de cette eau-de-vie de raisins (l’alcool national et la base du pisco sour) et me demande d’y goûter. Je fais tourner le verre et hume les arômes de banane et de citronnelle. En bouche, c’est du pur raisin. N’en déplaise à mes amis chiliens, ce pisco ne ressemble à aucun autre que j’ai goûté. Un excellent digestif. Le directeur du bar m’explique qu’en quechua, pisco signifie « oiseau », mais qu’il tient son nom de la ville portuaire à une demi-heure au nord de Paracas, d’où il était expédié. Tout cela porte à confusion, car le temps de goûter aux huit cépages (quatre aromatiques et quatre non aromatiques) dont le moût est distillé, j’ai le QI d’un flamant rose.

Mais ma soif de connaissances est intacte. J’ai entendu dire qu’avec l’aide de vignerons venus de France ou du Chili, la région commence à produire de très bons vins à partir de malbec, de tannat ou de chenin blanc. Je pars donc en mission. Avant d’atteindre la ville d’Ica, à une heure au sud-est de Paracas, mon chauffeur quitte l’autoroute panaméricaine pour s’engager sur un chemin cahoteux qui semble ne mener nulle part. Il freine pour éviter des poules élevées au (très) grand air, nous bringuebale le long de champs de coton Tangüis (dont les fibres ont peut-être servi au polo que vous portez), traverse une rivière en bordure de laquelle un village entier a trouvé refuge contre la chaleur, pour arriver enfin à Viña Tacama. C’est le plus ancien vignoble d’Amérique du Sud et le plus grand de la région, un domaine de campagne tout ce qu’il y a de plus campagnard. La salle de dégustation est ornée d’outils de ferme et de bouteilles poussiéreuses. Un écriteau près du bar déclare : « Si el mar fuera vino, todo el mundo sería marino » (si l’océan était du vin, tout le monde serait marin). Les murs sont tapissés de récompenses, dont une médaille d’argent des Vinalies françaises, catégorie Vins du monde, pour le délicat Blanco de Blancos, et une autre du Concurso Internacional de Vinos y Espirituosos de Séville, pour le Don Manuel 2007, un robuste tannat. J’opte pour une bouteille du premier, au bouquet de fruits de la passion et d’ananas, que je rapporterai chez moi où l'on n’en trouve pas encore. Sans doute parce que les vins péruviens sont encore un peu mystérieux.

La route menant à Viña Tacama est longue et cahoteuse, mais, en goûtant le Blanco de Blancos et les autres vins du vignoble, on comprend rapidement que le voyage en vaut la peine..

Mais la plus grande énigme de la région, ce sont les géoglyphes de Nazca. Tracés par un peuple antérieur aux Incas, avec une technique identique à celle utilisée pour le Candelabro, ces dessins géants sur le sol (des motifs d’animaux et des formes trapézoïdales aux lignes faisant jusqu’à 3 km de longueur) ne sont visibles que du ciel. Je monte donc dans un Cessna, en compagnie de cinq autres passagers. Quand nous atteignons le plateau de Nazca, le pilote descend à 500 m pour survoler une baleine, un colibri et une araignée, entre autres créatures. Il fait d’habiles pirouettes pour nous permettre de zieuter à loisir. Un singe fixe quelque chose au loin, sa longue queue enroulée comme un petit moulin à vent. Un humanoïde me fait un signe de la main. Ou peut-être m’invite-t-il à toper ? Si le doute plane encore à propos de ces figures, j’ai tout de même une certitude : les gens qui ont vécu ici, il y a si longtemps, savaient s’éclater au soleil.

Pour bien m’imprégner de tous ces mystères, je décide de piquer une tête dans la piscine de l’hôtel, puis je m’habille pour le souper. Mais avant de me rendre au Ballestas, le restaurant, je m’installe confortablement au bar, face à l’océan, et commande un Paracas sour, une variante du pisco sour aromatisée à la cannelle et au jus de mandarine. Je sirote (même si c’est tentant d’avaler cul sec) mon cocktail et les derniers éclats du soleil couchant sur le Pacifique, bien au-delà de la silhouette de la péninsule. Je prends une autre gorgée, savourant la douceur. C’est délicieux. Au moins, ça, ce n’est pas un mystère.


Vos commentaires : courrier@enroutemag.net

L’hôtel Paracas est idéal pour farnienter à la liménienne : plongez dans un bon livre à l’une des deux piscines, filez au spa pour un massage thaïlandais ou faites du catamaran dans la baie de Paracas. Ne manquez pas le célèbre brunch dominical du Ballestas ; on a adoré la pieuvre grillée et le ceviche aux fruits de mer.
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