À cause de la météo, j’étais coincé à l’aéroport de Philadelphie. Au fil des heures, les esprits se sont échauffés, surtout quand la barmaid a annoncé qu’elle fermait boutique. Il était 23 h, nous devions partir. Notre avion n’était pas prêt à décoller et il était trop tôt pour parler d’annulation. La dame compatissait, mais elle devait fermer, et tous les bars de l’aéroport faisaient de même. « Comme dans le temps à Toronto », a lancé une voix du fond de la salle.

Exit les bars. L’aire de restauration. Les magasins de souvenirs. Seul les kiosques à journaux sont restés ouverts, derniers remparts contre Dieu sait quoi, la crise de nerfs ou le manque de sucre. Certains se rendaient à leur porte d’embarquement, d’autres, plus chanceux, aux carrousels à bagages. À cette heure tardive, quiconque cheminait vers les Arrivées avait de la chance.

J’adore imaginer la vie de purs inconnus, un passe-temps passionnant dans un aéroport. Les notions d’allée et de venue y prennent tout leur sens, comme dans un vrai condensé de vie. Une aérogare est aussi propice à la contemplation des mystères de l’existence que n’importe quel autre endroit, mais il existe peu d’autres espaces physiques aussi utilitaires. Tous ceux qui se trouvent là y sont pour une raison. Une bonne raison. Ce qui s’y trame est parfois surréaliste. Un peu comme si une voix dans les haut-parleurs annonçait : « Nous interrompons momentanément nos émissions… »

Le mouvement est l’essence même des aéroports. La vie y suit son cours, des familles y sont déchirées ou réunies, ne serait-ce que temporairement. Je me suis souvent demandé combien de gens y pleurent chaque jour. Lorsque près de vous deux personnes se disent au revoir, combien de temps s’écoulera-t-il avant qu’elles se revoient ? De vrais drames se jouent à l’aéroport. Je ne comprends pas pourquoi il y a si peu de films, par exemple, qui se passent dans des aéroports. Je ne parle pas de Tom Hanks incarnant un homme coincé dans un terminal (inspiré de Merhan Karimi Nasseri, un réfugié iranien qui, pour un ensemble de raisons, a passé 18 ans à Paris-Charles de Gaulle). L’aéroport sert de transition dans nos vies. Il est rare que celui qui en sort soit exactement le même qu’au moment d’y entrer, même s’il s’apprête à effectuer un énième voyage d’affaires. Le voyage change les choses. Pour certains, il change tout.

Notre appareil s’est enfin pointé le nez et nous avons rejoint notre salle d’embarquement, usés, hagards, impatients que la vie reprenne à nou­veau. À ma descente d’avion, au petit matin, j’ai cru entendre une voix qui disait : « Nous reprenons maintenant le cours de nos émissions. » J’étais enfin de retour.


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Ex-rédacteur en chef d’enRoute, Arjun Basu a récemment publié le recueil de nouvelles Squishy. abasu@spafax.com