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« C 'est le genre d'endroit où l'on souhaite, où l'on espère, que tout est à vendre », déclare Tommy. Nous venons d'arriver à la Villa Extramuros, un hôtel moderne de cinq chambres entouré d'oliveraies et de moutons occupés à paître, dans la région portugaise de l'Alentejo, près de la petite ville d'Arraiolos. « Mon doux, Amy, regarde ça ! Et ça ! » bredouille Tommy, ses typiques lunettes à monture d'écaille jetant des reflets. Je suis déjà en train de descendre la colline, ayant repéré la piscine à débordement.

Portugal Villa ExramurosL'avis de Tommy : « La propriété est conçue en tenant compte de l’histoire : la structure rappelle une villa romaine, mais la construction est totalement futuriste, avec à l’intérieur des éléments d’art et de design de qualité muséale. On s’y sent comme chez des amis excessivement raffinés. »

Mon ami Tommy Smythe, talentueux designer d'intérieur et inimitable complice de Sarah Richardson dans plusieurs séries sur HGTV, m'accompagne pour un voyage d'une semaine sur les routes du Portugal. Nous sommes venus voir la nouvelle vague d'hôtels-boutiques et de gîtes écolos du pays, en partant des environs de Lisbonne pour finir par un festin d'adieu dans la capitale. Le Portugal est tout à coup à l'avant-garde dans le domaine des refuges alliant confort et design de pointe et faisant un usage ingénieux de matériaux locaux comme le liège, l'argile, la pierre, le bois et même la laine pour se fondre au paysage. Entre nouveaux musées ruraux et renaissance du Lisbonne riverain, tout le pays est en chantier. L'idée, c'est que Tommy me forme aux subtilités de la déco pendant que je lui montre un truc ou deux sur l'art de la bonne chère. Chacun ses priorités.

Portugal Villa Extramuros intérieur À la Villa Extramuros, dans la région de l’Alentejo, des meubles d’après-guerre et des éclectiques objets chinés par les propriétaires créent un agencement étonnant.

En fait, nulle pièce d'ameublement de la Villa Extramuros n'est à vendre. C'est juste que chaque recoin est un idéal de perfection orné de merveilles de l'après-guerre et de joyaux récents par les proprios Jean-Christophe Lalanne et François Savatier, qui sont partis avec 20 ans de souvenirs parisiens en quête d'un coin de paradis au Portugal, où ils ont ouvert cette propriété. Je mets mon nez partout (comme il est de mise ici), découvrant au passage des agencements magistraux, par exemple un pistolet à eau de type Glock entre des piles de livres cartonnés aux couleurs vives sur une table basse jouxtant des fauteuils Andrée Putman au salon. On dirait une galerie d'art moderne : je ne comprends pas tout, mais j'aime ce que je vois.

« Viens voir ça », insiste Tommy en tapotant mon très grand lit après qu'on nous a montré nos vastes chambres avec terrasses ensoleillées et vue imprenable. « Ce soir, tu dors dans du pur lin. » Mais avant le dodo, il y a du vin bien frais dans la cour gravelée, où je glane des idées déco abordables et charmantes pour mon propre lopin de gravier, comme ces palettes de bois superposées ornées d'objets à l'épreuve des intempéries ; un tour à la piscine à débordement, avec visite des moutons « au naturel », comme dit Tommy ; et un souper de morue gratinée préparé par Jean-Christophe (qui nous apprend avoir déjà travaillé avec le designer canadien Patrick Cox), servi sur un guéridon rétro-moderne. (Tommy reconnaît d'emblée le moulin à poivre signé du groupe de Memphis, fondé à Milan par Ettore Sottsass.) Plus tard, en me glissant dans mes draps frais et lisses, je me dis : « Ciel ! c'est vraiment autre chose, le lin. »

Villa ExtramurosLes fruits qui pendent de cet arbre sont à la portée des clients de l’hôtel.

Sur la route d'Évora, la beauté minimaliste des chênes-lièges noueux et clairsemés fait place aux fermes à flanc de colline et aux toits ocre. Ceinte de remparts médiévaux, la ville, tout en pavés de granit et en bâtiments tuilés, a la beauté d'une Vienne miniature. Au Café Alentejo, un accueil détendu est immédiatement suivi d'olives vertes fendues, de fromage fondant et de toasts à l'huile d'olive, puis de spécialités locales, dont un riz au canard aussi réconfortant qu'un ragoût du dimanche. « J'adore Évora », lance Tommy en croquant une olive. « Ce n'est pas comme un musée d'archéologie. On voit des vestiges romains, mais on sent l'histoire en marche. » En fait, Évora est parfois dite ville-musée et semble entretenir un lien particulier avec la mort depuis que des moines franciscains du xvie siècle ont voulu pousser ses habitants à méditer sur l'éphémérité de la vie. « C'est plein de têtes de morts, constate Tommy. On dirait un défilé d'Alexander McQueen ! » Surtout dans la grande et envoûtante Capela dos Ossos, ou chapelle des os, située dans une vieille église et ornée de crânes et d'ossements humains exhumés de cimetières locaux.

EcorkhotelFaisant un usage ingénieux de matériaux naturels tels l’argile pour les tuiles et le liège pour les panneaux extérieurs, l’Ecorkhotel et son architecture moderne s’agencent parfaitement au paysage du district d’Évora.

Toujours dans le district d'Évora, l'Ecorkhotel, qui s'alimente en partie à l'énergie solaire et géothermique, prouve que l'architecture moderne peut s'intégrer parfaitement au paysage. Avec son bâtiment principal revêtu de liège aux lignes sensuelles se découpant sur l'azur, ses 56 suites-maisonnettes chaulées et tout le confort d'un grand complexe hôtelier (style bar-terrasse et deux piscines à débordement), l'endroit fait rimer écolo avec beau. « C'est tellement typique : ultramoderne, mais fait de matériaux naturels locaux. C'est bouleversant », soupire Tommy de bonheur. Pendant qu'il va défaire ses valises, je m'assois sous un oranger de la cour, à lire sur un circuit de la route du liège que, Évora oblige, je pourrais lui imposer gentiment.

Tommy revient pour le dîner, en chemise impeccable. Le menu propose de grisantes variantes sur la tradition : fromage de brebis au four avec huile d'olive et origan, ou cabillaud poêlé avec œufs de caille, écume, pousses de verdure et flaques d'huile d'olive couleur chartreuse. Après mûre réflexion, Tommy lève les yeux et demande au serveur : « Quel est votre plus beau plat ? » Pour ce qui est du plus savoureux, c'est mon poulpe confit aux petits pois et à la menthe des cerfs, aussi tendre qu'une rose. « Et quelle magnifique couleur aubergine ! » ajoute Tommy.

Rio do Prado Rio do Prado a utilisé du bois récupéré de sa construction pour la conception des éléments d'intérieur, comme des lits et des chaises.


À une heure au nord-ouest de Lisbonne, nous arrivons dans la grouillante Óbidos, célèbre pour sa savoureuse liqueur de griotte qu'on sert dans de petits verres en chocolat, par exemple au bar Petrarum Domus. (Oubliez le chocolat et sifflez plutôt une ginja double.) À 4 km hors des vieux murs de la ville par un sentier arboré (le littoral est tout près), nous trouvons Telmo Faria, ex-maire d'Óbidos pour trois mandats, qui nous reçoit à l'une des tables suprarecyclées qu'il a conçues pour le Rio do Prado, son nouvel écogîte. D'un abord attachant, Telmo se fait un plaisir de nous expliquer le concept : « Vous voyez le château d'Óbidos ? Il s'annonce de loin. Nous ne voulons pas ça. On ne nous voit qu'arrivé sur place. » Il n'a pas tort : c'est plutôt secret. Même le GPS a du mal à repérer l'endroit. Mais sitôt franchie la grille d'entrée en acier récupéré, des blocs de béton et de verre aux suites spacieuses semblent émerger des champs. Il y a des moustiquaires traitées à l'eucalyptus, une serre moderne servant de salle de spectacle et de nombreux foyers extérieurs, parfaits pour s'y réunir en savourant vin et pizza délicatement grillée au four à bois par la chef Maria. 

Rio do PradoL'avis de Tommy : « La créativité est dans le courage d’avoir utilisé des matériaux bruts pour en faire quelque chose de moderne et d’avoir fait des choix de couleur audacieux : le ciment jaune moutarde qui fait si bien ressortir le bois récupéré des chaises longues, par exemple, ou encore le foyer surélevé en fonte. »

Les courbes du pavillon principal du Rio do Prado épousent le décor ; son Black Spa au toit vert est presque entièrement enfoui. Telmo résume ainsi son projet d'hôtel vert novateur, qu'il possède et dirige avec son aussi charmante épouse, Marta Garcia : « Le traditionnel, l'humour et le temps qu'on prend sont les piliers de notre philosophie. » On vous remet même un bulletin détaillant combien vous consommez d'énergie pendant votre séjour, ce qui me fait hésiter à profiter des sels de bain et de la profonde baignoire de ma chambre, jusqu'à ce que je songe que le gîte traite sur place les eaux usées de ses lavabos et baignoires.

Assise sur ma véranda à admirer le soleil qui descend lentement, je suis entièrement sous le charme. C'est dû à ce que j'entends (grenouilles et chants d'oiseaux), à ce que je vois (tout y est moderne, recyclé ou suprarecylé) et à ce que je ressens (instantanément détendue).

« On dirait San Francisco ! » s'exclame Tommy alors que nous roulons sur le pont du 25-avril à Lisbonne. Ce pont suspendu rougeâtre, terminé en 1968 par la même firme qui a conçu le San Francisco-Oakland Bay Bridge, est aussi une porte d'entrée dans cette capitale vieille de 860 ans. Plus nous approchons de Lisbonne, plus la ville émerge de son voile de brume, par couches successives de tons ocre, de palmiers, de promenades à motifs et de tuiles multicolores. « Très méditerranéen », approuve Tommy. C'est peut-être la plus belle ville d'Europe que j'aie jamais vue… et, oui, j'ai vu Paris.

Baixa HouseL'avis de Tommy : « Lisbonne est une cité-jardin. Une grande partie du mobilier servant à la décoration intérieure est un mobilier d’extérieur classique. Dans mon appartement, il y avait deux chaises de jardin classiques, conçues au Portugal dans les années 1940 et qu’on voit encore dans les cafés de la ville. »

Au Baixa House, l'ensemble d'appartements de location inondés de soleil où je vivrais bien pour de bon, Tommy et moi organisons un souper pour quelques nouveaux amis rencontrés en chemin. Séjourner dans cette maison centrale du xviiie, c'est comme débarquer dans le pied-à-terre lisboète d'un copain designer qui comblerait tous vos besoins, du sac de pain frais accroché à votre porte chaque matin aux petits gâteaux maison qui vous attendent au retour d'une longue journée de tourisme. Il y a même un caviste bien pratique, offrant dégustations, juste en bas.

Le designer Juan de Mayoralgo nous raconte qu'il a chiné pendant six mois dans les souks et braderies et au marché aux puces Feira da Ladra, tout proche, accompagné de la gérante du Baixa House, María Ulecia, pour décorer les 13 appartements (cautionnés par Monocle) en respectant un budget et un calendrier serrés. « Nous cherchions des objets qui feraient très portugais, exceptionnels et en rapport aux jardins », explique-t-il. Chaque appart porte le nom d'un célèbre jardin de Lisbonne (ville verte par excellence), et Juan a produit un mélange éclectique de bancs rustiques, de vieilles chaises de patio qu'adoucissent des matériaux luxueux (velours, laine surfine) et d'imprimés végétaux. « Une autre strate du design puise aux coloris des tapis de laine de l'Alentejo », précise-t-il. Ainsi, la palette de chaque appart est différente, de même que chaque tapis tissé à la main est unique. Plus que tout, j'aime avoir la clé d'un bâtiment patrimonial fantastique, comme si j'avais mon propre logement à Lisbonne. Je me sens résidente de la ville et non cliente d'hôtel.

Baixa House Sur le balcon de sa suite au Baixa House, le designer Tommy Smythe déjeune comme les gens du coin ; l’édifice patrimonial offre une vue en plongée du centre de Lisbonne ; la déco aérée de chaque appartement est inspirée par un tapis traditionnel portugais.

Ce matin, en cette dernière journée, je suis allée au marché avec les chefs Tiago Vieira et Sofia Maciel, à qui l'on doit la taverne intimiste Tasca do Sol. Le couple est maintenant dans ma cuisine au Baixa House, pour m'aider à préparer le souper d'adieu de ce soir. Tiago et moi nettoyons des pouces-pieds et étêtons du maquereau pour l'escabèche, et Sofia s'occupe du dessert, une sorte de pudding au riz appelé aletria : œufs, sucre, lait, bâtons de cannelle et cheveux d'ange émiettés. (Note : presque tous les desserts portugais sont à base d'un quelconque mélange d'œufs et de sucre et souvent d'amandes, et tous sont délicieux.) Juan débouche des bouteilles de blanc frais tandis que María dispose joliment les fromages et le pain. (Autre note : les fromages du Portugal sont une révélation et s'avèrent à la hauteur des meilleurs de France, surtout le queijo fresco du matin.) Pour sa part, Tommy secoue les coussins. Comme pour tout grand repas, nous travaillons de concert… avec une bonne provision de vin.

Bientôt nous attaquons la seiche cuite dans son encre avec ail, huile d'olive et coriandre, et gobons des couteaux vapeur citronnés. Il y a des gourganes cuites en ragoût avec chorizo et boudin, une divine escabèche, des crostinis à l'ail garnis de pois chiches, de poivron et de morue effilochée, et du poulpe rôti avec pommes de terre. Après le dessert, nous nous retirons sur le balcon, porto à la main, dans un tourbillon de rires. En contemplant Lisbonne, vibrante de couleurs et de vie, je me dis : « C'est peut-être le plus beau souper que j'aie jamais organisé. » Est-ce grâce aux convives ? À la nourriture ? Au vin ? À la déco songée ? À chaque question, je dis oui, sans hésiter.

Lisbon

Carnet de voyage

01 Ancien hospice médiéval transformé en un magnifique musée en marbre d'Estremoz par une firme d'architectes de pointe, le Centro Interpretativo do Tapete de Arraiolos rend hommage aux célèbres tapis d'Arraiolos.

02 Les pousadas sont de petits hôtels privés établis dans d'anciens couvents, églises et châteaux. Tommy dit avoir vécu une « expérience mystico-architecturale » lors de notre dîner à la Pousada de Arraiolos, Nossa Senhora da Assunção, parée d'une magnifique chapelle tuilée de bleu et de blanc. 

03 Les incontournables tartelettes portugaises dites pastéis de nata font partie du quotidien. Valeurs sûres à Lisbonne, l'Antiga Confeitaria de Belém et la Confeitaria Nacional (fondée en 1829) les servent encore chaudes. 

04 Le Feitoria est l'un des trois restos étoilés au Michelin de Lisbonne. Le porc noir de l'Alentejo est apprêté de deux façons par le chef João Rodrigues (carré rôti avec poires au vin et joues braisées avec purée de céleri et de truffe noire) et servi avec grande classe.

05 Savon, sardines, livres, couvertures : à la chic boutique de cadeaux A Vida Portuguesa, tout est fait au Portugal.

06 Au Flores do Bairro, les plats du chef Vasco Lello marient riche bisque et canapés de crabe, joues de veau avec cresson et noisettes, et crème brûlée avec mousse au chocolat et meringue. Un délice ! 

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S'y rendre

Air Canada rouge offre un service sans escale de Toronto à Lisbonne, qu’elle dessert trois fois par semaine. De Lisbonne, Arraiolos, Évora et Óbidos sont à environ 90 minutes ou moins de route.

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