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Tes lunettes sans ton regard

Par Joanne Morency
Photo par Susan Worsham


J’écris dans ton cahier turquoise. Celui que je t’avais offert pour Noël. Sachant qu’il te restait peu de temps pour t’en servir. Qu’il me restait peu de temps pour être ta fille.

J’écris ce qui se voit. Ce qui ne se voit pas. La présence. L’absence. Ce qui se dit entre nous, pour te garder. Ce qui parle de toi, tout bas, lorsqu’on se tait pour t’aimer encore.

matin gris
disparue sous la pluie
la blancheur d’hier

Ta chambre sans toi. Ta vie inscrite sur chacun des objets. Pourtant ce cri d’immobilité. Les coussins joliment disposés sur le lit. Ton sac à main suspendu derrière la porte. Tes chaussures. Trop étroites.

retour à la cuisine
mon thé
froid

Tes foulards de toutes les teintes… Je ne sais pas comment me défaire de tes biens. Comment retenir ton parfum. Comment me départir de toi.

Je m’assieds sur ton édredon tout neuf. Me relève pour ne pas y faire de faux plis. J’ouvre la garde-robe et tu m’apparais, à travers la ribambelle d’imprimés joyeux.

Je me couche dans ton lit, en plein après-midi. J’éteins tout, même le silence. M’enterre sous la fatigue.

Quelque chose veut sortir de mon corps. Cet organe affolé qui prenait soin de toi, ces poumons impuissants à te guérir. Et les eaux brouillées de l’enfance.

essayage de manteaux
dans chacune des poches
un bonbon

Je m’agrippe aux repas. J’achète des victuailles. Je les oublie dans l’auto au retour. Je ne sais plus où se trouve le futur. Ni l’appétit. Courriel du frérot : au resto, à midi, avec papa.

En famille, s’inventer de mini événements. Pour entamer le reste de nos jours. Et cette capacité inouïe de rire. De sauter tout à coup par-dessus le présent. D’enjamber la mort, en apnée.

Papa nous rappelle tes fous rires, mouchoir à la main.

ton calepin noir
dix recommandations
pour conjoint survivant


MARS

Je refais les gestes à ta place. Je range les serviettes sur les mêmes tablettes. Sans cet alignement parfait que tu savais si bien réaliser. Je remplis le pot de sucre. J’annule tes rendez-vous.

Tu continues d’être morte et moi, je reste ici. Indéfiniment. Portée par le cortège des couleurs. S’il suffisait d’écrire le mot « ciel », pour avoir à nouveau un corps complet…

sur la commode
tes lunettes
sans ton regard

Pourtant la lune, si grande, hier soir. Ce matin, le chant des oiseaux, plus strident. Les teintes, les lumières… Comme si tout avait grimpé d’un cran. Les proches, plus proches. Les accolades plus étroites. L’affection, plus vitale.

Papa élabore tant bien que mal des projets de voyage. Nous raconte, l’instant d’après, votre premier rendez-vous. Retraverse l’amour jusqu’au bout.

cadre échappé
ta silhouette de jeune mariée
sous la vitre cassée

Souper dominical. « Mamie Rita, elle mange plus, elle est morte », murmure la benjamine. Non. Tu ne parleras plus, tu ne riras plus, tu ne mangeras plus. Le macaroni à la viande n’aura plus jamais le même goût. La maison n’est déjà plus la même.

Mais souvent, le soir dans mon lit, juste avant que je bascule dans le néant, ton visage apparaît dans mon esprit. Clair et net. Précis. Tu es là, de profil ou de face. Parfois, tu parles. Ou bien tu ris. Tu bouges. Vivante. Aussi vraie que nature. Je ne suis ni surprise ni triste. Tu es là. C’est normal.

photo grand format
ton sourire décomposé
en pixels

Le cours des choses se poursuit, étonnamment. Le total des minutes recompose une journée… Quatre semaines, un mois.

J’aurais voulu t’en parler… Une recette de pain sans gluten. La fermeture d’une boutique où tu aimais aller.

Du sable dans les yeux, je resserre les doigts, comme si le temps passait par là.

Ziploc
enfermer foulard et parfum
pour plus tard

AVRIL

Papa a acheté un gros ourson de peluche pour votre arrière-petite-fille. L’a couché sur ton lit, la tête sur l’oreiller. Je m’en empare et le tiens contre moi, toute la soirée. Je me demande si c’est toi, mourante, que je berce, ou bien moi, naissante. Moi dans tes bras. Toi, sans ton corps.

assise à ta place
avec ta blouse favorite
ma tante préférée

Tes vêtements sur le dos d’une autre. Les mêmes, mais différents. J’ai beau reconnaître le tissu, les motifs et le style, ce n’est plus ta blouse ou ton veston. Ils prennent une apparence étrange. Bougent en dehors de leurs plis.

Je plonge dans tes tiroirs de la salle de bain. Récupère les rouges à lèvres, les vernis à ongles, les peignes, les petits crayons à sourcils, les fards à joues. Je ne laisserai pas mourir ta beauté. J’apprendrai à être coquette. À m’habiller des couleurs propices au bonheur. À sourire jusqu’au bout des doigts. À coiffer mes cheveux de douceur.

Je trouverai des encadrements neufs pour les photos anciennes. Des mots nouveaux pour la mémoire. Une présence différente auprès de mon père. Une robe rouge pour habiller mon nouveau corps. Beaucoup de vie dans les rivières qui courent jusqu’au cœur.

au miroir
tes yeux
sous ma frange

Ce mélange d’enfance et de vieillesse qui s’entremêlent dans mes veines.

Je ne connais plus la date ni l’année. Ni même la saison, certains jours. Je sais seulement qu’il y a eu un 4 février dans l’année. Que tu t’es arrêtée là. Mais pour l’enfant qui m’habite, l’absence ne se conjugue qu’au présent : chaque jour, à mon réveil, tu n’es pas là.

ménage de paperasse
dans un joli cartable
mes dessins d’écolière

J’ai un immense besoin d’avenir. Je n’arrive pas à détacher tes rides de ma peau. Je lave des armoires. M’emploie à faire la lessive, mêlant le blanc aux souvenirs anciens. Je rince les planchers à grandes eaux. J’aère le vide.

Je prends des photos du futur. Papa et son nouvel équipement de golf. Je n’ai que des plans flous. Mon année sabbatique. Beaucoup de tendresse inemployée. Cette somme de solitude transversale que j’emporte avec moi où que j’aille.

sentier désert
glissée de mon petit doigt
ta bague en cœur

MAI

Je regarde la finale de tes téléromans préférés. Je dors avec tes chandails de golf 100 % coton tout confort. Je continue d’être avec toi.

Je ne sais que faire de tous mes menus gestes autour de toi, encore vivants. Je parle avec toi. Je réponds à ta place. Je retrouve le ton de nos conversations. Le débit. Les sourires. Les silences.

soin des plantes
là où il n’y a qu’une feuille
voir l’amaryllis

Trois mois demain. C’est ici que commence ta véritable absence. J’ai vidé ton sac à main. Retiré les mouchoirs et le verre à la tête de ton lit. Nous avons partagé tes bijoux entre les trois générations. J’ai appliqué sur mes ongles ton vernis. On a trié le plus gros de ton linge, fait encadrer ta photo en plusieurs exemplaires. On a rempli la paperasse, fermé ton compte en banque, découpé tes cartes en mille morceaux.

Voilà que tu n’existes plus officiellement.

sous ton lit
le chat du voisin
et une pilule bleue

Le téléphone sonne. Papa répond. Un appel pour toi : CLSC. Trop tard.

Je sors faire la tournée des serres et des marchés publics. Cette saveur de tire d’érable qui éclate dans la bouche. Toutes les teintes de l’été rassemblées. Du soleil et des légumes plein les bras.

file à la caisse
chacun son bouquet
pour la fête des Mères

JUIN

courbatures
regarder la télé
les yeux fermés

C’est mon corps qui me revient. Ma peau qui se retourne jusque dans ses replis. J’ai fini de compter les pilules. De mesurer ton pouls et ta pression. D’être épuisée avec toi.

Tu es partie. Toute inquiétude est tombée dans les limbes. Je relève le front, je déplie le thorax. Et si l’absence déborde encore dans le ciel, le corps s’allège peu à peu, de l’intérieur.

fenêtre de cuisine
un colibri picore les fleurs
à travers la vitre

Tes habitudes, ancrées dans la maison. Les blocs-notes ici et là. Un peigne sur la table du vestibule. Moins tu es là et plus je reste ici. Plus je prends forme dans l’espace. Je sens mes pieds se lier à la terre. Je me découvre un ventre au milieu du pays. Je me retisse une peau complète, lissée par le vent. J’entre dans l’été comme en sanatorium.

marche en soirée
le parfum des lilas
par-dessus tout


Johanne Morency

Originaire de Sherbrooke, Joanne Morency vit en Gaspésie depuis 25 ans. Elle a publié quatre livres de poésie aux Éditions Triptyque : sa prose poétique Miettes de moi (2009) a reçu le Prix du premier recueil 2010 de la Fondation L-A Finances. Elle a aussi publié en 2011 aux Éditions David Mon visage dans la mer, un récit entremêlé de haïkus sur le modèle d’une forme ancestrale japonaise nommée haïbun.

Susan Worsham est une artiste et photographe américaine habitant Richmond, en Virginie. L’une des nouvelles vedettes de l’art du sud des États-Unis selon le magazine Oxford American, elle est titulaire d’une bourse du Franz and Virginia Bader Fund. susanworshamphotography.com

Photos: Robert Dubé (Joanne Morency)


Membres du jury

Anaïs Barbeau-Lavalette

Anaïs Barbeau-Lavalette a réalisé plusieurs documentaires, dont Les petits géants et Se souvenir des cendres (Regards sur Incendies), tous deux prix Gémeaux du Meilleur documentaire, et deux longs métrages de fiction (Le ring et Inch’Allah). Elle a aussi publié un roman (Je voudrais qu’on m’efface).

Kim Thúy

Kim Thúy a été couturière, interprète, avocate, proprio d’un resto, chroniqueuse culinaire pour la radio et la télé ; elle se consacre aujourd’hui à l’écriture. Best-seller au Québec et en France, son premier livre, Ru, a vu ses droits vendus dans 20 pays et a obtenu un prix du Gouverneur général en 2010.

Samuel Archibald

Samuel Archibald est né en 1978 à Arvida, au Saguenay. Il enseigne la création littéraire à l’UQAM. Son recueil d’histoires Arvida (Le Quartanier) a reçu le Prix des libraires du Québec 2012. En 2013, Atelier 10 a publié son essai Le sel de la terre - Confessions d’un enfant de la classe moyenne.

Photos: André Turpin (Anaïs Barbeau-Lavalette); Rafal Maslow (Kim Thúy); Frédérick Duchesne (Samuel Archibald)


Lecteurs pour le prix du récit

Sophie Cardinal-Corriveau (Montréal)
Marie-Josée Martin (Ottawa)
Daniel Sioui (Wendake, Québec)
Mélissa Verreault (Lévis, Québec)

Les opinions exprimées par l’auteur ne reflètent pas nécessairement celles d’enRoute, de Spafax ou d’Air Canada.

 

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