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Prix littéraires Radio-Canada : Ni le nom des caresses en français (poésie)

Le magazine Air Canada enRoute appuie les artistes d’ici et est fier de s’associer de nouveau aux Prix littéraires Radio-Canada. Chaque année, dans nos numéros d'avril, d'octobre et de décembre, nous publions des textes gagnants d’auteurs canadiens, confirmés ou émergents.

1er prix - poésie

Ni le nom des caresses en français

Par Joanne Morency


Les opinions exprimées par l’auteure ne reflètent pas nécessairement celles d’Air Canada enRoute, de Spafax ou d’Air Canada. Certains lecteurs pourraient s’offenser du contenu des textes.

aucun élu
à la table des nuages
la mer étale

il n’y avait pas de place vacante
dans mon silence
rien qu’une femme couchée
en elle-même
épiant les moindres mouvements
de l’air

je dormais
dos aux vagues
repliant les jambes
comme on referme une plaie
incapable de nuits véritables
un cratère à la place
du ventre

au matin de la fenêtre
j’avalais
ma portion d’existence

j’essuyais les carreaux
de l’intérieur seulement
prête à tout
pour aimer sans être aperçue

j’arrosais les plantes
avec les eaux de pluie
ces restes d’un passé
où attendre
avait creusé un étang
dans la cour

* * *

je lisais
dans les vents
le temps qu’il faisait
au-dehors de ma peau

j’installais des distances
capables de tout
j’alignais bout à bout les petits vides
pour former une clairière
habitée de moi seule

j’étais une femme heureuse
sans testament
rien à l’horaire
juste un tas de livres ouverts
au milieu du salon

je me cachais au verso d’une page
je traçais mon contour
en couleurs
vert pour les gestes à venir
gris pour les décompositions
successives

je changeais de chaise
aux trois heures
retournant le monde
à ma guise

des bruits
entre mes côtes
signalaient un danger
parcours impraticable
entre deux scènes de meurtres

j’avais mal au point exact
où nul ne touche

* * *

j’inscrivais zéro
dans une colonne imaginaire
je respirais comme on récite
une leçon non apprise

portrait par Ali Bosworth

j’avais mes arbres de routine
mes mains de corail
je coupais les minutes
en retailles

je cherchais sans arrêt
un appui pour la tête
renversais les piliers de la raison

je n’avais pour refuge
qu’une maison sans pardons
toujours prête à trembler
pour plancher
qu’une fable de verre

je n’avais de l’espace
qu’une notion d’invisible
dispersé en éclats

je ne connaissais d’heure que la mémoire
alignant ses oiseaux sur un fil

je trébuchais dans les toiles d’araignée
m’inventais des fougères
faisais sécher les mots avec les draps

la mer était un ciel
que l’on pouvait toucher

* * *

il fallait penser
à rester dans l’axe du jour
à redresser le dos

sourire
en double

je m’adonnais à la musique
avec une attention extrême
me déposant sur les touches blanches
délicatement

chacune des notes
telle une lettre de l’alphabet
dont on ne sait pas encore
les paroles possibles

il y avait bien un creux
quelque part
le décalque d’une présence
non advenue

je m’y enfouissais
dans l’espoir d’y dormir
vers un rêve nouveau
où écrire
ne serait plus
un tombeau

* * *

je ne présentais au poignet
qu’un faible pouls
non assisté

la moindre des joies
se cherchait un complice
parmi les choses sérieuses
rangées sur mon bureau

j’espérais
une réponse
un message non codé
aucun cancer embusqué
enfin un triomphe
sur la stérilité
une preuve formelle de féminité

mais je ne savais même plus
ce que toucher veut dire
ni le nom des caresses en français

j’ignorais tout de l’angle des visages
quand on s’offre à autrui
à l’âge des révérences

je m’en allais dehors
comme on amène son chien marcher

on ne distinguait de mon ombre
qu’un chapeau trop ample
une robe penchée
des os déchirant les coutures

je ne prenais consistance que dans l’eau
n’avais pour lèvres
qu’un reste de murmures

je portais mon nom
dans mon dos

et je gravais le bois
à travers le papier
toutes les phrases en chamaille
comme l’ensemble d’un livre
en une seule et même page


Originaire de Sherbrooke, Joanne Morency vit en Gaspésie depuis vingt-cinq ans. Elle a publié quatre livres de poésie aux Éditions Triptyque, dont Miettes de moi (Prix du Premier recueil 2010 de la Fondation L.-A. Finances) et un haïbun, récit entremêlé de haïkus, aux Éditions David. En 2014, elle a remporté le Prix du récit Radio-Canada pour son texte Tes lunettes sans ton regard.

Ali Bosworth est un photographe basé à Toronto dont les œuvres ont été exposées au Canada et à l’étranger. Sa première monographie, Kyklades (Gottlund Verlag), paraît en 2010. En 2013, lui et quatre photographes canadiens ont publié Queen of Tsawassen (Inventory Media). La même année, il a été sélectionné par Jim Breukelman pour participer à l’expo The Peer-to-Peer Exhibition, dans le cadre du premier Capture Photography Festival de Vancouver.
alibosworth.com


Membres du jury

Né en 1950, influencé par les surréalistes, nourri de science-fiction et de littérature d’horreur, Roger Des Roches pratique une poésie baroque et expérimentale qui lui a valu le prix Athanase-David en 2013 pour l’ensemble de son œuvre. Poète et romancier, il est également l’auteur de plusieurs ouvrages jeunesse.

Acadienne, Dyane Léger vit à Moncton, où elle se consacre à l’art visuel et à la littérature. La parution de Graines de fées (Éditions Perce-Neige) en 1980 fait d’elle la première femme publiée en Acadie et lui vaut le prix France-Acadie.

Native d’Ekuanitshit (Mingan), la poète Rita Mestokosho est conseillère en éducation et en culture au Conseil des Innus de sa communauté. Elle a publié le recueil Eshi Uapataman Nukum (Éditions Piekuakami) et collaboré à l’Anthologie de littérature amérindienne du Québec (Hurtubise HMH).

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