Skip to Content (Press Enter)

English / Français

Promenade du philosophe : comment rester zen à Kyoto

La promenade du philosophe est sans doute le dernier havre de paix en ville. Pour combien temps?

Vus de la promenade du philosophe

Les toits d’un temple, vus de la promenade du philosophe.

Emprunter la promenade du philosophe à Kyoto est d’une intrinsèque japonité, ce mariage unique de sublime, de mignon et, parfois, d’obscène. En cet après-midi brumeux, les branches de cerisiers ploient avec grâce au-dessus des berges d’un canal ourlé de mousse, comme si elles venaient boire un peu d’eau. Sur la droite, un torii de pierre mène à un sanctuaire shintoïste qui honore un modeste mulot ayant un jour sauvé la vie d’un héros de la mythologie japonaise. Un peu plus loin se trouve le tombeau de l’empereur adolescent Reizei, du xe siècle, qui a déjà illustré une lettre à son père d’un pénis géant.

Partant du temple Eikan-do, la promenade suit en bonne partie ledit canal, serpentant parmi les sanctuaires et temples boud­dhistes plantés sur les flancs boisés des montagnes à l’est de Kyoto, pour se terminer au Ginkaku-ji, au nord. Son nom commémore le philosophe du début du xxe siècle Kitaro Nishida, qui parcourait tous les jours ce chemin, seul et invariablement concentré sur un problème, quand il était professeur à l’université de Kyoto. Jusqu’à sa mort en 1945, Nishida était le philosophe le plus influent du Japon, surtout connu pour ses tentatives de synthétiser divers courants de pensée occidentaux (Emmanuel Kant, Henri Bergson, Edmund Husserl) et enseignements zen. Je n’ai jamais compris grand-chose aux écrits de Nishida, qui étaient parfois, avouait-il, terriblement obscurs. Mais je venais souvent ici, il y a 20 ans, quand j’enseignais l’anglais à Osaka, non loin, et que je me prenais pour un bon petit bouddhiste débutant.

L’entrée d’Otoyo-jinja ; temple Nanzen-ji

De gauche à droite : Un panneau indique l’entrée d’Otoyo-jinja, un sanctuaire gardé par deux souris ; sous l’aqueduc du temple Nanzen-ji, près de l’entrée de la promenade.

Aujourd’hui, je suis plutôt un médiocre bouddhiste défaillant, ce qui est vite devenu évident quand j’ai refait le chemin récemment. Voyez avec quelle facilité mon esprit-singe a été distrait, alors que j’étudiais les tertres de sable du temple Honen-in, ratissés avec art aux deux ou trois semaines selon un nouveau motif, quand mon téléphone s’est mis à tintinnabuler à coups d’alertes liées à Donald Trump. Au diable les tertres de sable, censés « purifier » nos pensées.

Un artiste à l’œuvre au bord du canal ; on allume de l’encens au Nanzen-ji

De gauche à droite : Un artiste à l’œuvre au bord du canal ; on allume de l’encens au Nanzen-ji, un des plus importants temples bouddhistes zen de Kyoto.

Si vous vouliez assister à la fin du monde et le regarder se consumer au loin, Kyoto devrait figurer parmi les 10 meilleurs endroits où le faire. En méditant devant un jardin sec, disons, ou en buvant à l’une des terrasses en surplomb de la rivière Kamo ou, si vous étiez un Japonais, avec les geishas du district de Gion. L’esthétique locale est une mélancolie raffinée. Elle est inscrite dans le concept de mono no aware (en gros, l’acceptation du caractère éphémère, du pathétique et de l’aspect ah ! des choses), sensibilité distillée dans le travail des artisans de Kyoto au fil des siècles.

Un stationnement à vélos au temple Nanzen-ji

Un stationnement à vélos au temple Nanzen-ji.

L’histoire a fourni sa propre boucle fermée. Nombre de temples de Kyoto ont été plus d’une fois détruits (par le feu, par des catastrophes naturelles, par la guerre) et reconstruits. La ville a joui du statut de capitale du Japon pendant plus de 1000 ans, jusqu’au transfert de la résidence de l’empereur à Tokyo, en 1868. La modernité n’a fait qu’ajouter au pathos. Dans son roman Kyoto, publié en 1962, le Prix Nobel Yasunari Kawabata a dépeint à quel point les changements rapides dans le Japon d’après-guerre ont failli détruire le gagne-pain des artistes et interprètes traditionnels qui incarnaient l’âme de Kyoto. Trente ans plus tard, Alex Kerr, Américain établi au Japon, a qualifié Kyoto « d’espèce menacée » dans son livre Lost Japan, déplorant que le mode de vie séculaire y soit « à l’agonie sous la déferlante du développement moderne ».

Indications pour ne pas tomber dans le panneau ; un jardin forestier

De gauche à droite : Indications pour ne pas tomber dans le panneau ; un jardin forestier derrière un temple mineur de Nanzen-ji.

Si le manque de pertinence a jadis menacé l’ancienne capitale, c’est aujourd’hui probablement le contraire : trop d’intérêt. Le nombre de visiteurs a atteint un sommet de 56,8 millions en 2015, le gros de l’augmentation étant attribuable à des vacanciers asiatiques nouveaux riches en voyages organisés. Le spectaculaire Kiyomizu-dera, énorme complexe de temples érigé sans un seul clou, est tellement bondé qu’il a plus l’air d’un parc thématique. Idem pour les célèbres jardins du Ginkaku-ji : la situation y a tellement dégénéré que des écriteaux y interdisent non seulement l’usage des trépieds et des perches à égoportrait, mais aussi des drones.

En dehors de la saison des cerisiers en fleurs, suivre les traces de Nishida offre un agréable répit au tohu-bohu découlant de la popularité de Kyoto. La zone autour de la promenade n’a que modérément changé depuis les balades du professeur, hormis les cafés discrets, boutiques d’artisanat et galeries qui parsèment désormais le chemin, et les demeures modernes à l’architecture des plus excentrique qui ont poussé dans le voisinage.

Un chat en pleine séance de méditation ; Daisaku Kadokawa

De gauche à droite : Un chat en pleine séance de méditation ; le maire de Kyoto, Daisaku Kadokawa, pendant les préparations précédant le Gion Matsuri.

Et à propos de quoi le voyageur d’aujourd’hui pourrait-il philosopher en parcourant la promenade ? Il pourrait se rappeler des bouts de Monty Python : Le sens de la vie. (« Un certain M. La Mort. Il vient pour la moisson ? ») Ou il pourrait s’inspirer de Nishida lui-même. Sur une stèle dressée dans une parcelle herbeuse au bord du canal est gravé un de ses poèmes waka : « Les gens sont les gens / Et je serai moi-même. / Peu importe, / le chemin que je suis / Je le suivrai… »

Nishida a écrit ces mots en 1934, quand les nationalistes de droite consolidaient leur emprise sur le Japon. Critique du militarisme et de la propagande xénophobe des nationalistes, Nishida a été pris à partie pour son manque de patriotisme, son engagement dans la philosophie occidentale étant vu comme suspect. Malgré son apparente simplicité, le poème exprime, avec douceur, la résistance de Nishida et sa conviction que les émotions violentes de l’époque finiraient par passer.

Et alors que je me tiens devant la pierre à waka, mon téléphone fait deux autres ding ! Encore Trump.

Sur le même sujet

LE JAPON     KYOTO    

S'il vous plait, laissez un commentaire

Les balises HTML seront retirées
Les adresses commençant par http:// seront automatiquement converties en liens