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Un périple googlesque dans le seul refuge de grizzlis au Canada

Équipé d'un sac à dos Trekker Street View de Google, notre journaliste explore le repaire des grizzlis.

Un grizzly dans le parc national Khutzeymateen

Un grizzly en balade dans le parc national Khutzeymateen.

« Noubliez pas, vous n’avez pas à courir plus vite que l’ours, rappelle Ken Cote, notre pilote de brousse. Il suffit de courir plus vite que l’un de nous. » Je jauge notre groupe du regard, m’attardant sur un membre qui s’adonne à porter un sac à dos Trekker Street View de Google. Je pousse un très léger soupir.

Une randonnée avec le Trekker sur le bras de mer Khutzeymateen

Une randonnée avec le Trekker sur le bras de mer Khutzeymateen.

Au pays des grizzlis, quelqu’un, inévitablement, fera cet énoncé, tôt ou tard. Dans mon cas, c’est cinq minutes après être descendu de l’hydravion de Havilland Beaver 1954 de Ken, sur le quai du Khutzeymateen Wilderness Lodge, un gîte flottant. Les plaisanteries sur les ours font peut-être sourire au parc Algonquin de l’Ontario, mais ici, à 50 km au nord de la collectivité déjà re­culée de Prince Rupert, en Colombie-Britannique, le conseil de Ken revêt un aspect pratique morbide. Hormis une famille suisse en vacances, nous sommes les seuls humains présents au refuge de grizzlis de Khutzeymateen et dans la zone de conservation du bras de mer voisin, 584 km2 d’aire protégée où vivent une cinquantaine de bêtes. Nous sommes en minorité et c’est bien comme ça : nous avons justement traîné le Trekker jusqu’ici pour saisir ces géants dans leur habitat naturel et immortaliser l’expérience sur Google. Le problème, c’est que nous n’arrivons pas à les trouver.

Une promenade en forêt ; Jordie le chien

Du gauche à droite : Une promenade en forêt ; Jordie le chien fait son inspection.

Un après-midi, une sortie avec le proprio du gîte Jamie Hahn dans son increvable Zodiac en aluminium nous fait remonter le bras de mer jusqu’à l’embouchure de la rivière Khutzeymateen. Nous passons devant d’imposantes falaises et une demi-douzaine de chutes, mais le seul grizzli que nous entrapercevons sur le rivage est un petit juvénile surnommé Big Ears qui détale dans les épaisses broussailles sitôt que nous faisons mine d’approcher. Le capitaine Jamie se gratte la tête en marmonnant : « Nous avons vu 11 ours dans le coin il y a trois jours. » Nous rentrons au camp pour un souper hâtif qui pourrait avoir un goût d’échec si ce n’était du fait que Manuela, la chef allemande certifiée Sceau rouge du gîte, nous a préparé un festin de consolation de poulet rôti et de rösti. Il est ensuite question de pêcher (sur un gîte flottant, on peut mettre une ligne à l’eau pas mal partout), mais comme le soleil ne se couchera pas avant 22 h nous décidons de retourner marcher pour au moins croquer les paysages vierges et une des chutes aperçues plus tôt. Descendre du bateau est interdit dans les limites du refuge, mais le gîte est à l’extérieur, dans la zone de conservation, où une brève balade est possible par-ci par-là. L’omniprésente mousse humide exige un pas prudent ; avec l’encombrant (et précieux) Trekker que nous trimballons, on ne battra pas de records de vitesse. Après 15 minutes d’effort, une des vérités fondamentales de la vie (nulle chute n’est décevante) se trouve confirmée quand nous sommes récompensés par la vue de l’eau dévalant un flanc de montagne hérissé de vieux thuyas. La scène invite à se la couler douce, sauf qu’on ne peut pas se pâmer trop longtemps quand on suit un sentier tracé non pas par des humains, mais par nos (discrets) amis quadrupèdes.

Une cabane qui a le pied marin

Une cabane qui a le pied marin.

Et désormais, grâce au travail conjoint de Google et de Destination British Columbia (l’office du tourisme de la province), les visiteurs virtuels peuvent vivre une expérience semblable, sans avoir besoin de répulsif à ours. De même qu’on peut voir où l’on a grandi, on pourra bientôt jouir d’une vision à 360° du bras de mer Khutzeymateen (et d’autres endroits isolés ; voir l’encadré). Ma crainte initiale qu’un tel accès en quelques clics aux lieux difficiles d’approche nous rende encore plus sédentaires est emportée par la brise fraîche du bassin de dissipation. Il est plus probable qu’à la vue de ces images captées par 15 appareils photo bourdonnants, les voyageurs intrépides feront la file pour vivre l’expérience en vrai.

L’une des nombreuses chutes qui coulent sur le bras de mer Khutzeymateen

Une immersion totale près de l’une des nombreuses chutes qui coulent sur le bras de mer Khutzeymateen.

« Un grizzly, ça sait nager ? » C’est le lendemain matin, et notre désir de voir des ours a fait place à une appréciation zen de la nature sauvage quand un des garçons suisses se manifeste, appréhensif et excité. Tous les regards se posent vers une tête qui traverse lentement le canal, à tribord, et Jamie coupe le moteur. Cette tête qui se dirige vers le rivage s’avère être celle d’un Ursus arctos horribilis de 300 kg. Contrairement à Big Ears, ce gaillard désinvolte ne se soucie aucunement de nous, ni de quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs. Alors qu’il avance d’un pas lourd sur la plage à moins de 10 m du bateau, ses griffes de 7 cm faisant clic-clac sur les roches, son air indifférent en impose, mais est aussi un peu vexant : il ne nous distingue pas des mouches qui lui tournent autour. En revanche, nous sommes impressionnés et prenons cliché par-dessus cliché avec nos appareils photo, qui font pitié en comparaison de ceux du Trekker. En pivotant doucement, celui-ci capte 450 images uniques de la rencontre par minute. Par moments, nous sommes si près que nous entendons la respiration bruyante du grizzli, et les Suisses, qui ont traversé la moitié du globe pour un tel instant, ont le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Le bras de mer Khutzeymateen

La nature suit son cours sur le bras de mer Khutzeymateen.

Nous suivons notre sujet pendant une autre demi-heure de sa promenade, sans qu’il nous jette un regard. Il retourne dans l’eau faire un peu d’hébertisme ici et là, et à un moment donné farfouille dans un ruisseau à la recherche d’une collation. (Malgré son laisser-faire marqué, l’identité du maître de ces lieux ne fait aucun doute.) Soudain, il disparaît, grimpant à toute allure une abrupte tranchée dans la montagne, avalé par la nature. De nouveau, le bras de mer est désert, et nous regagnons le quai en silence. Deux cent cinquante personnes par année viennent sur place admirer ces géants, mais bientôt, quiconque parmi le milliard d’utilisateurs mensuels de Google Maps pourra se connecter et voir ce que nous avons vu. Quoique vous devriez vraiment faire le périple pour contempler tout ça en vrai.


Khutzeymateen Wilderness Lodge

Le Khutzeymateen Wilderness Lodge vu du ciel.

Proposant sept chambres, cuisine et salon communs ainsi que sauna, le Khutzeymateen Wilderness Lodge est un gîte flottant qui offre, du 1er mai au 15 septembre, des excursions d’un ou de quatre jours vers le bras de mer isolé de la côte nord, que fréquente la population de grizzlis du refuge.

khutzlodge.com

Google Street View Trekker

Rando techno

Google sort des sentiers battus

À première vue, le Trekker Street View de Google (photo) ressemble à l’un de ces porte-bébés qu’on voit dans le dos des parents amateurs de plein air, mais au lieu d’un enfant grouillant, il contient plutôt 15 caméras de 5 Mpx prenant chacune une photo aux deux secondes. Ces clichés passent ensuite par le logiciel propriétaire de Google, qui les assemble pour créer une image à 360°. On ne sent pas les 18 kg du Trekker, porté sur le dos, mais sa hauteur (1,5 m) déplace le centre de gravité du porteur moyen. Jusqu’ici, le Trekker a parcouru 1500 km dans la nature britanno-colombienne, du Kettle Valley Rail Trail dans l’Okanagan jusqu’aux rives de Haida Gwaii en passant par le bras de mer Khutzeymateen. Quand les collections seront mises en ligne cet été, vous pourrez planifier de visu votre prochaine grande aventure. (Restez à l’affût de Big Ears.)

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